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Navigation et Sauvetage


Navigation et Sauvetage à l'exposition de Paris 1889

Le long de la Seine, sur la berge, depuis le Panorama du Pétrole, qui est, lui aussi, sur la berge, jusqu'au Panorama de la Compagnie transatlantique, qui est sur le quai, s'élève une longue galerie qui comprend les diverses expositions de la classe 65, navigation et sauvetage.

C'est une construction tout en bois et en plâtre, fort simple, et seulement relevée par deux portiques placés aux deux extrémités de la façade Seine. Ces portiques, auxquels on accède par un perron de quelques marches, sont formés d'un arc en plein cintre, flanqués de deux tourelles portant un sémaphore, dont les haubans sont ornés de banderoles aux couleurs nationales et étrangères.

Malgré sa simplicité, cette construction ne laisse pas que d'être d'une élégance sobre, qui caresse agréablement le regard.

La charpente, rehaussée d'une peinture marron clair, fait un très joli effet sur les panneaux jaunis qui constituent le fond : c'est à la fois sérieux et gai.

Deux annexes complètent cette exposition : la première est une construction carrée de même style, placée entre la galerie principale et le Panorama transatlantique.
L'autre est formée par un port miniature, qui enferme une partie du cours de la Seine en face de la galerie de la classe 65.
L'Exposition comprend les grandes divisions ci-après, dictées sinon par le classement administratif, du moins par la logique :
La marine de guerre;
La marine de commerce ;
La marine de plaisance;
Les embarcations de sauvetage;
Les appareils contre l'incendie;
Et enfin ce que nous appellerons le sauvetage pour rire.
La marine de guerre est représentée seulement par les moteurs de ses bâtiments. Son exposition particulière se trouve confondue â l'Esplanade des Invalides avec celle du Ministère de la Guerre. Cette exposition de moteurs tient infiniment plus de l'horlogerie que de la construction mécanique et fait grand honneur aux chantiers d'Indret. Elle comporte une série de reproductions en mouvement, des machines qui font marcher nos bâtiments de guerre, et ces reproductions au dixième sont non seulement des merveilles d'exécution, mais encore des merveilles d'exactitude. Le dernier boulon a été réduit et copié d'une manière aussi scrupuleuse qu'une pièce importante. La mise en mouvement a lieu, non comme cela se fait souvent par une transmission dissimulée, mais bien par l'introduction dans les cylindres, de la vapeur que produisent les grands générateurs installés dans l'annexe.

Au mur, les chantiers d'Indre ont placé leur tableau d'honneur, la liste des 183 bâtiments pour lesquels depuis 1829 ils ont construit chaudières et machines, un total de 280,120 chevaux. Ce tableau part du timide Pélican qui était un tour de force pour l'époque, avec ses 160 chevaux, pour arriver au Brennus, aujourd'hui sur chantier, avec 13,500 chevaux, soit 90 fois plus. Les chantiers d'Indret sont une véritable institution nationale et la première place leur était due dans cette exposition, aux murs de laquelle sont inscrits les noms de ceux qui ont contribué à l'accroissement de la marine française, ou qui ont illustré les annales de la navigation. Mais au milieu de ces noms : de Colbert, l'initiateur de notre marine de commerce, de Dumont-d'Urville, que les voyages autour du globe épargnèrent pour le laisser misérablement mourir dans un accident de chemin de fer; de Dupuy de Lôme, le hardi chercheur, dont les utopies eurent pour la navigation d'aussi féconds résultats que les expériences des alchimistes du moyen âge en ont eu pour la science moderne, on regrette de ne pas trouver les noms de ces deux modestes, oubliés et dédaignés, le marquis de Jouffroy, véritable inventeur de la navigation à vapeur, et Thomas Sauvage, à la fois ingénieur, artiste, littérateur, comme les artistes de la Renaissance, et l'inventeur de l'hélice.

Les Forges et Chantiers de la Méditerranée travaillent à la fois pour la guerre et pour le commerce. Les magnifiques réductions du Pelayo (cuirassé espagnol), du Trident, du Formidable, du Duquesne, sont là pour prouver quelles variétés de travaux sortent de ces puissants ateliers, dont les gouvernements du monde entier ont été, sont ou seront tributaires. Un des principaux clients des Chantiers de la Méditerranée, c'est la compagnie des Messageries maritimes qui sur toutes les mers montrent, glorieusement porté, le pavillon français timbré des M. N. qui sont leur signe de ralliement. A côté de réductions de leurs plus beaux types de bâtiment, les Messageries nationales ont exposé, grandeur nature, un rouf qui constitue le salon de musique du Polynésien. C'est une construction rectangulaire en saillie environ de lm,75, à l'arrière de ce beau bâtiment. Des persiennes de toute solidité permettent, en cas de gros temps, de clore hermétiquement les fenêtres qui l'éclairent. Ce salon est de toute beauté comme décoration et comme ameublement. il est précédé d'une petite salle de lecture qui, par deux portes, l'une bâbord et l'autre tribord, — soyons couleur locale, — donnent accès dans le salon de musique. Les parois sont entièrement formées de bois précieux, de panneaux peints sur bois ou de marqueterie. La tonalité générale est gris clair et l'ameublement, or et gris, s'assortit à cette nuance. Au-dessus des portes sont placés en attiques des Amours musiciens d'un travail très artistique. De larges divans règnent tout le tour du salon, ainsi qu'autour d'une grande jardinière centrale. Le piano est placé côté d'avant. Ce salon est très apprécié des visiteurs, qui ne manquent pas d'y venir prendre un peu de repos.

Les grands ateliers que nous avons cités ne sont pas les seuls dont s'enorgueillisse notre industrie nationale de la construction maritime. Citons encore les Forges et Chantiers delà Gironde, les Forges du Havre, les Forges de la Loire, sans compter les grandes usines de l'intérieur, qui fabriquent des pièces pour la marine. Les ancres sont représentées par un envoi des Forges de la Chaussade dont l'exposition est placée sur la berge de la Seine.
Il faut rattacher à cette partie de l'Exposition les générateurs Fraissinet, générateurs au pétrole pour torpilleurs (même constructeur), générateurs Belleville, et chevaux alimentaires Belleville. Les chevaux alimentaires sont des appareils qui introduisent sans intervention d'un mécanisme en mouvement, l'eau dans les chaudières.
Cette annexe renferme également les servo-moteurs de Pascal et autres, pour manœuvrer mécaniquement le gouvernail des grands paquebots; certains de ces appareils sont assez perfectionnés pour permettre de donner la route simplement en faisant tourner une légère manivelle sur un cadran. On sait qu'aujourd'hui l'expression de barre n'a plus de valeur et que la plupart des gouvernails se manœuvrent mécaniquement.

La navigation de plaisance comprend deux parties bien distinctes. Elles ont des noms anglais, mais avec de la bonne volonté cela peut se traduire : le rowing, c'est le canotage; le yachting, c'est la navigation proprement dite.
Je ne sais trop quel besoin se faisait sentir de donner à des distractions aussi naturellement françaises, des étiquettes étrangères. On canotait à Bougival ayant Guillaume le Conquérant et, sans remonter à des époques aussi reculées, le canotiers d'Asnières et du bassin d'Argenteuil, pendant des lustres nombreux, ne demandaient rien à la perfide Albion, pas même les noms de leurs embarcations. On disait : un canot, un yole, ou, d'une manière plus ronflante : une norvégienne, sans avoir recours aux barbarismes anglais : Je barreur ou la barreuse, loup ou louve d'eau douce, criaient: Attrape à scier pour culer mollement. Ça c'était du vrai mathurin de France; la tenue était fantaisiste, je le veux bien, mais elle faisait valoir les beaux gars et les belles filles, car il y en avait sur Seine et sur Marne. On s'amusait, on ne s'entraînait pas, et au lieu du match solennel avec ses juniors, ses seniors et autres fadaises d'outre-Manche, on faisait bonnement la pige de la Grande-Jatte à Croissy. Le perdant payait la friture et le gagnant l'arrosait d'argenteuil première.
Il est vrai que les bateaux de ces temps heureux — on osait appeler bateau un bateau — étaient en bois. Aujourd'hui ils sont, comme on peut le voir par les types exposés, construits en matières précieuses; il y entre de la soie imperméable pour le dessus, du bois des îles pour les parois, de l'argent pour les ferrures, du velours pour les coussins et de l'or pour rehausser les vernis. Ce sont des meubles de grand luxe, habités par des canotiers — pardon de ce terme vulgaire — non moins luxueux, enrôlés sous les bannières de sociétés puissantes : le Rowing-Club, qui a traduit son nom en celui plus compréhensible de Société des régates parisiennes (S. R. P.), pavillon bleu et rouge; la Société nautique de la Marne (S. N. M.) porte blanc bordé bleu. Ces couleurs sont également celles des équipes.

Le Yachting est une institution plus sérieuse. La flotte qui porte, frappé à son mât d'artimon, le pavillon du Yacht-Club de France, quadrillé bleu et rouge avec les initiales Y. C. F. ne comprend pas moins de 200 bâtiments de divers tonnages, dont le type le plus parfait est représenté par l'Éros, le yacht à vapeur du baron de Rothschild.
Dans le port minuscule une demi-douzaine de yachts, soit à vapeur, soit à voile, soit au pétrole, se balancent mélancoliquement; cette exposition doit se rattacher à celle du Yachting.

Il est un peu plus émouvant de s'arrêter un instant à regarder la Maman Poydenot.
La Maman Poydenot, c'est en chair et en os — en toile et en bois, veux-je dire, — avec tous ses agrès et engins, un brave bateau de sauvetage qui a Saint-Guénolé pour port d'attache et pour théâtre de ses exploits. C'est la Société centrale de sauvetage des naufragés qui a exposé ce canot. Cette société est connue de tous nos marins; son pavillon vert, couleur d'espérance, timbré d'une étoile d'or — Stella maris, — est salué très bas de Dunkerque à Biarritz et de Nice au cap Cerbera. Il a si souvent apporté avec lui le salut!
Savez-vous que, depuis 25 ans qu'elle existe, cette société a secouru 474 navires et sauvé près de 5,000 personnes !Savez-vous qu'elle entretient sur nos côtes, rien qu'à l'aide de souscriptions volontaires, des postes où le dévouement est tellement dans les usages que l'on n'y fait plus attention? La devise de la société est Virtus et Spes, courage et espoir; il en est peu de mieux réalisées.
Un poste comprend un canot sur chariot, ce qui permet de le transporter au point du littoral où son aide est nécessaire, un canon porte-amarre et des engins de sauvetage, boîtes de secours, etc. Cela coûte 30,000 francs pour installer un poste, avec un canot comme Maman Poydenot; il y a des cœurs généreux qui trouvent bon de faire de temps à autre, cadeau à la Société d'un poste complet, mais le gros des offrandes vient des petits sous glissés dans les troncs delà Société — des petits canots tricolores — par la reconnaissance des sauvés.
Il fait sombre et gros temps. Un navire est à la côte, désemparé, sans croix ni pile. Il va sombrer. Voici que sous les embruns, sous les coups de mer qui déchirent la figure comme un coup de fouet, le canot est lancé à la mer. Douze hommes le montent. Des braves et des durs, croyez-moi; ils savent que, malgré leurs ceintures de sauvetage et l'insubmersibilité de leur canot, la mort peut payer chacun de leurs coups d'aviron. Le patron, c'est un loup de mer cuit par tous les soleils, hâlé par toutes les brises, souvent vieux, toujours solide comme un pont, quelquefois avec le ruban rouge sur son tricot bleu.
Hardi, les enfants! souquez! et l'on souque. Ah ! ce n'est pas du rowing, ça; c'est la lutte pour la vie des autres, une bataille où chaque sauveteur met sa peau pour enjeu. On arrive au navire en détresse, on lui jette une amarre, on embarque ce que l'on peut embarquer , femmes ou enfants, et l'on repart à terre, pour revenir encore, et comme cela jusqu'à la fin.
Des fois la mer est par trop en débâcle; impossible d'y mettre le canot à flot. Alors le canon porte-amarre envoie sa flèche, qui dévide en route une corde ingénieusement lovée, la flèche arrive dans la mâture.
Après cette première corde une autre est envoyée, plus solide, puis une définitive en double. Cela constitue un va-et-vient. Une bouée avec un sac glisse sur l'eau guidée par la corde, et arrache un à un les naufragés à la mort.
Quand vous le rencontrez, saluez le pavillon vert à l'étoile d'or. C'est un crâne chiffon que celui-là, allez, et il vaut bien ceux des champs de bataille.

Presque autant que le mouvement perpétuel, le sauvetage a ses utopistes et ses chercheurs monomanes. C'est à ces bonnes gens, somme toute peu dangereux, que l'on doit les matelas-canot-poste pagaie, qui vous empêchent de sombrer la nuit, votre couchette se trouvant du coup transformée en un radeau de la Méduse avec rame, voile et tout ce qu'il faut pour faire naufrage.
Il y a aussi le chapeau du baigneur. Ça, c'est une merveille. Si vous buvez un coup, le chapeau se détache etreste à la surface de l'eau, relié à vous par une cordelette qui se déroule. Ça n'empêche pas de se noyer, mais vous êtes signalé à l'attention des âmes charitables par la petite bouée qui flotte au fil de l'eau, guidée-par votre cadavre.

Dans cette partie du sauvetage pour rire, il faut classer les appareils descenseurs individuels pour théâtres incendiés. Chaque spectateur étant muni de son appareil, enfermé, dit l'inventeur, dans un étui comme un étui de lorgnette, — il suffit de descendre par les fenêtres si les escaliers sont incendiés. C'est l'enfance de l'art.
Plus sérieuses . sont les échelles de sauvetage, dont divers modèles sont exposés soit au dedans, soit au dehors de la galerie. Mais on peut poser en principe que la véritable échelle de sauvetage, c'est-à-dire celle offrant toutes les conditions de mobilité, de stabilité et de sécurité, n'existe pas encore. C'est une voie ouverte aux recherches des inventeurs de profession. - L'exposition des appareils d'incendie est peu variée : échelles, casques et pompes; pompes, casques et échelles.
On pouvait faire mieux. Elle n'est surtout pas émouvante alors qu'elle eût pu l'être beaucoup.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.