Retour - Liste Pavillons

Postes et Télégraphes


Postes et Télégraphes à l'exposition de Paris 1889

Sur l'Esplanade des Invalides, en bordure à la fois du chemin de fer Decauville et de l'avenue principale qui parcourt toute l'Esplanade, le pavillon des Postes et Télégraphes, est une construction modeste qui, malgré ses allures peu brillantes, n'en est pas moins des plus intéressants.

Son entrée principale donne sur un vestibule qui forme un avant-corps sur le petit côté, face à la Seine. Un vestibule semblable orne l'autre petit côté. Les deux grandes façades n'ont pas de portes et s'ouvrent seulement par de larges fenêtres à trois baies. Aux quatre angles du fronton se dressent des chimères qui symbolisent je ne sais trop quoi; la télégraphie, non plus que les postes, n'ayant rien de chimérique. Ces animaux fabuleux s'expliquent peut-être par la tendance généralement mythologique qui a présidé à l'ornementation du pavillon, dont la façade — celle qui donne sur l'avenue — est décorée d'une Minerve et d'un Mercure.
Le vestibule d'entrée est précédé d'un petit jardin, dont la clôture constitue déjà un commencement d'exposition. En effet, cette clôture est formée de poteaux télégraphiques métalliques... L'introduction du métal dans l'installation des lignes télégraphiques paraît offrir les mêmes difficultés que celle des traverses en métal, dans la construction des voies ferrées. On en parle souvent et depuis longtemps, et l'on s'en tient toujours au poteau de bois injecté qui, s'il offre de moindres conditions de durée, à l'avantage d'être d'un premier établissement infiniment moins coûteux.

Le jardin, les expositions de l'entrée et celles du vestibule sont consacrés aux lignes, modes de suspensions, conducteurs aériens, souterrains et sous-marins. Il y a de chaque côté de la porte des colonnettes formées de couronnes de fils conducteurs. On fait ces conducteurs en fer, en bronze, en bronze siliceux, en cuivre pur. On n'est pas encore bien fixé sur le meilleur de tous. Néanmoins le bronze siliceux paraît tenir la tète; il est aujourd'hui très en faveur.

Tout naturellement, on devait trouver là une machine à fabriquer les conducteurs sous-marins. Ces conducteurs sont de diverses sortes, qui diffèrent entre elles par la nature des isolants. Les premières tentatives de télégraphie sous-marine ayant été interrompues par suite d'une isolation insuffisante, on était tombé dans l'excès contraire, et les câbles étaient cuirassés de fil d'archal, de tuyaux de plomb, de spirales d'acier. Aujourd'hui, on les fabrique très simplement. Vaine, formée d'une torsade de cuivre fin, est d'abord entourée d'un double roseau de chanvre, puis recouverte d'un roseau, également double, de fil métallique; enfin elle est imprégnée de substances antiseptiques et recouverte d'une spirale d'étoffe isolante. Cet ensemble constitue un conducteur : la réunion de quatre ou cinq conducteurs dans une enveloppe isolante, dont la partie importante est formée de gutta-percha, forme un câble. Aux atterrissages, ce câble est protégé d'une manière plus sérieuse : au besoin, il est recouvert d'un tuyau de plomb.

Du reste, le câble une fois immergé devient bientôt inaltérable; les végétations sous-marines, les sécrétions calcaires des zoophytes, l'entourent, l'enlacent et au bout de quelques années le transforment en un long bourrelet de roc posé au fond de l'Océan et dont la durée n'est plus limitée que par la durée des conducteurs eux-mêmes.
La salle centrale, ou plutôt l'unique salle — les vestibules étant à part — est occupée parles appareils télégraphiques dont les uns sont simplement exposés, tandis que les autres fonctionnent sous les yeux du public.

Qu'il soit permis ici de rendre hommage à l'aménité et à la complaisance des employés que l'administration a préposés au maniement des appareils. Et, disons-le bien vite, ces employés ne sont pas une exception, ils représentent très dignement et aussi très exactement ce qu'est l'employé français, c'est-à-dire toute une tradition d'affabilité, de courtoisie et de bonne tenue. C'est une pose assez générale, que celle qui consiste à se plaindre des employés de l'État; mais ce n'est qu'une pose, dont sont vite débarrassés ceux qui ont pu faire l'expérience de ce que sont, au même point de vue, les administrations étrangères. Notre employé des postes et télégraphes, c'est-à-dire celui de tous qui se trouve le plus fréquemment en relations avec le public, fait honneur à la fois à son administration et à son pays. Et il est si souvent à la peine que c'est justice d'en avoir mis quelques-uns à l'honneur, au pavillon de l'Esplanade des Invalides.

Les appareils télégraphiques peuvent se diviser en deux grandes catégories : les appareils imprimeurs et les appareils à signaux. En dehors de ceux-là, on trouve bien, il est vrai, les appareils électro-chimiques, dits autographiques, et le télégraphe à cadran de Breguet; mais les appareils autographiques n'ont pu entrer dans la pratique et l'appareil à cadran, très en faveur jadis, à cause de sa facilité de maniement, n'est plus guère employé que par les Compagnies de chemin de fer et la télégraphie privée. Comme il ne laisse pas trace de la transmission, la téléphonie le remplacera sous peu, partout ou presque partout.
Le type des appareils à signaux, c'est le Morse, celui dont l'alphabet conventionnel se compose de barres et de points; il est simple, d'un fonctionnement facile, et coûte à peine 60 à 70 francs par poste. C'est l'appareil des petits bureaux. Par contre, sa transmission est assez lente. Pour y remédier on a essayé à des appareils duplex, quadruplex, multiplex, c'est-à-dire des appareils qui profitent des intervalles de la transmission de chaque signe, pour transmettre sur la même ligne les signes provenant de deux, quatre ou plusieurs manipulateurs, à un même nombre de récepteurs. Ces appareils, appliqués au télégraphe Morse, sont aujourd'hui à peu près abandonnés.
Plus heureux a été l'appareil Estienne, qui est un Morse rapide. Dans le Morse, les points sont formés par une pression du doigt sur le bouton manipulateur, il faut pour obtenir une barre prolonger cette pression. Dans l'Estienne, le manipulateur porte deux touches, une pour le point, l'autre pour la barre, et cela double presque la rapidité de la transmission. Dans le Morse, la succession des contacts produit un rythme particulier que les préposés arrivent très vite à saisir et qui leur permet de lire une dépêche à \'oreille, c'est-à-dire sans regarder la bande sur laquelle les signes sont imprimés. C'est un avantage dans la télégraphie ordinaire, mais c'est un grave inconvénient dans la télégraphie militaire, puisqu'il suffit de placer en un point quelconque de la ligne un appareil semblable aux contacts initiaux, pour surprendre le sens des dépêches. Cet inconvénient, qui n'existe pas dans l'Estienne, a fait adopter par les Allemands pour la télégraphie militaire, cet appareil d'invention française.

Mais le véritable appareil pratique, celui qui, en vingt ans, est entré dans toutes les relations internationales, c'est le Hughes imprimeur, un appareil d'origine américaine, mais qui a reçu de nombreux perfectionnements des télégraphistes français.
Remarquons en passant que nos télégraphistes sont amoureux de leur métier et de leurs appareils, et que nombre d'entre eux passent leur vie à chercher des améliorations. Il n'est d'année où les annales de la télégraphie ne s'enrichissent de quelque utile découverte due à un obscur préposé, tous n'arrivant pas à la juste célébrité des Baudot et des Meunier.
J'ai dit que le Hughes avait plus de vingt ans de pratique, cela m'amène à constater une particularité curieuse de la science électrique.
Les deux inventions qui ont le plus contribué à la diffusion de l'électricité dans le domaine de la pratique courante, sont incontestablement le télégraphe imprimeur de l'Américain Hughes, et la machine dynamo-électrique du Français Gramme, pour la production de la lumière. Ces deux types sont à peu près de la même époque et depuis, comme si dès le premier jour leurs auteurs avaient posé le principe parfait et dans toute son étendue, télégraphes et dynamos n'ont été que des répétitions, des améliorations, ou simplement des complications des modèles Hughes et Gramme.
A vingt ans de distance, le Hughes est encore le meilleur télégraphe, comme la Gramme est la meilleure dynamo.
Ces répétitions et ces améliorations du Hughes sont assez nombreuses au Pavillon des Télégraphes. On sait en quoi consiste l'appareil type : Une roue portant des caractères d'impression peut être actionnée par un moteur mécanique, lorsque le courant vient établir une relation entre ce moteur et cette roue. Dans ces conditions une pression fait s'imprimer sur une bande de papier le caractère qui se trouve en ce moment en contact avec la bande. Au départ c'est un clavier qui détermine la formation du courant qui, dans des conditions de synchronisme rigoureux, du moteur mécanique manipulateur et du moteur mécanique récepteur, va actionner rigoureusement de la même manière les deux moteurs et par suite les deux roues qui en dépendent. Ainsi du même coup, sous l'action du doigt pressant une touche du clavier, une lettre s'imprime à l'arrivée et au départ, l'employé vérifiant ainsi lui-même son travail.
Un employé très habile peut arriver à transmettre jusqu'à 3,000 mots dans une heure.
Cette vitesse pourrait, paraît-il, être augmentée, et tel est le but du télégraphe Parment qui n'est qu'un Hughes ingénieusement perfectionné. L'un de ses perfectionnements consiste à augmenter le nombre de lettres gravées sur la roue d'impressions. Dans le Hughes, cette roue ne porte qu'un seul de chacun des types nécessaires, lettres, chiffres, signes de ponctuation, et ces types sont placés dans leur ordre alphabétique. Si, par exemple, nous avons à télégraphier le mot fin, un seul tour de la roue suffira, puisque les lettres f, i et n sont placés dans l'ordre alphabétique; mais si nous voulons transmettre le mot pied, il faudra quatre tours de roue puisque les quatre lettres sont placées en sens inverse de l'ordre alphabétique.
M. Parment, lui, a placé les lettres sur la roue selon leur valeur typographique, c'est-à-dire dans l'ordre de l'accouplement le plus fréquent et en répétant plusieurs fois à des places diverses, celles qui reviennent plus souvent. Cet appareil doit, paraît-il, arriver à tripler la vitesse de la transmission.

Les télégraphes automatiques sont représentés en plusieurs types. Les données de l'automatisme en télégraphie consistent soit à supprimer le travail de l'employé envoyeur, soit à supprimer le travail des employés intermédiaires, lorsqu'il y a retransmission. On comprend facilement ce qu'est la retransmission. Une dépêche est adressée de Paris à la Verpillière par Grenoble. Paris est relié directement à Lyon, Lyon directement à Grenoble, et Grenoble directement à la Verpillière; il faudra, pour amener le télégramme à sa destination, le retransmettre à Lyon et à Grenoble, c'est-à-dire le recevoir et le réexpédier, ce qui nécessite deux employés intermédiaires. La télégraphie automatique supprime ces employés et leur travail. Voici l'un des moyens employés. Celui-là sert de principe au télégraphe Parment déjà nommé, mais il est basé sur les données générales de l'automatisme télégraphique.
Au départ, la dépêche est transcrite à l'aide d'un perforateur qui donne, au lieu d'une dépêche manuscrite, une feuille de papier perforée de points et de barres, à peu près semblables aux impressions du Morse. Cette feuille de papier convenablement mise en rapport avec le manipulateur, ce dernier transmet le télégramme à la station intermédiaire, là il se produit simultanément une impression (système Hughes) et une perforation. Il suffit de mettre cette perforation en rapport avec le manipulateur de la station intermédiaire pour obtenir une nouvelle transmission qui, elle-même, peut donner lieu à une perforation encore intermédiaire.
Les autres systèmes automatiques sont le Wheatstone. qui produit une bande perforée et sans impression, et le Bernard Meyer qui produit à la fois une perforation et une impression Morse.
M. Bernard Meyer est, je crois, l'inventeur de la télégraphie autographique qui est basée sur la décomposition de certains enduits métalliques ou à base de sels métalliques par le courant électrique... M. d'Arlincourt a exposé également un appareil autographique. Mais ces deux systèmes sont, comme je l'ai dit, encore assez loin de la réalisation pratique.
Les appareils de transmission multiple... appliqués au Hughes ont eu plus de succès que ceux appliqués au Morse. J'ai cité les noms de MM. Baudot et Meunier. Ce dernier est l'inventeur d'un appareil multiplex qui peut transmettre dans les deux sens et par un seul fil, un nombre de télégrammes simultanés qui tient du fantastique.
Le public prend très grand intérêt à cette exposition fort bien disposée et expliquée, ce qui manque beaucoup dans bien d'autres installations. On a là, en quelques minutes, une très attrayante leçon de choses que l'on peut continuer par la visite de l'exposition des Postes.
Celle-ci est plus simple. Elle comporte en gros un aperçu du triage des lettres dans un bureau de poste. Le triage est représenté par le casier à fond de verre dans lequel s'entassent les plis triés; le fond de verre empêche qu'une lettre soit oubliée.
Un wagon-poste, aménagé en bureau ambulant. Tout le monde a vu circuler sur les voies ferrées ces mystérieux wagons, presque aussi clos que les voitures cellulaires des prisons. Mais bien peu de personnes ont pu en pénétrer les mystères. On peut, à l'Esplanade, violer cet arcane et visiter le wagon-poste. C'est un grand bureau simplement, mais confortablement installé. Des casiers occupent les quatre côtés jusqu'à hauteur d'appui. Ces casiers reçoivent le tri des lettres remises en sacs, déjà en partie triées par les bureaux expéditeurs. Pendant la marche du train, le postier assis devant une tablette répartit dans les cases le contenu des sacs. Le jour il est éclairé par des hublots, la nuit par de fortes lampes, l'hiver il a un poêle pour le chauffer. C'est un rude métier que celui d'ambulant ou de convoyeur.
A chaque station le bureau prend et laisse le courrier de ou pour cette station. On a depuis longtemps essayé de supprimer la nécessité de l'arrêt dans les petites stations, auxquelles les trains-postes, trains de grande vitesse, pourraient ainsi ne pas s'arrêter. A Pont-sur Seine (Aube), fonctionne depuis 1885 un système d'enlevage et de remise du sac de dépêches sans arrêt du train. Gela ne s'est pas encore généralisé, en France du moins; car en Amérique on prend et on laisse ainsi les dépêches, et je crois même un peu les voyageurs; mais c'est en Amérique.
Une réduction de l'appareil de Pont-sur-Seine est exposée au Pavillon des Postes, à côté d'un curieux tableau en mosaïque, qui ne comprend pas moins de 30,000 timbres-poste oblitérés, collés les uns à côté des autres.
L'Exposition des Postes est complétée, dans la salle des appareils télégraphiques, par la collection des clichés servant à l'impression des timbres-poste et par une reproduction des dépêches microscopiques sur pellicules, transmises par pigeons voyageurs pendant le siège de Paris.
Enfin derrière le Pavillon on trouve une série des voilures de l'Administration des Postes, ces voitures bien connues des Parisiens, dont les cochers corrects ne crient pas, ne jurent pas, n'accrochent jamais et dont les chevaux ignorent ce que c'est que de s'étaler. C'est merveille de les voir filer dans les rues les plus encombrées toujours bon train et toujours sans accident.
Un regret pour finir : Pourquoi n'avoir pas fait venir pour leur faire monter la garde au Pavillon des Postes et Télégraphes quelques piétons, quelques modestes facteurs ruraux.
Quoi qu'en disent les chansons, plus ou moins drôles, et les nouvelles à la main plus ou moins spirituelles, il n'est point tant risible, le facteur rural.
Il en est qui, par la pluie, la neige, l'orage, sous le soleil et sous les avalanches, s'en vont abattant chaque jour dans le Jura, les Pyrénées ou les Alpes leur dix lieues de montagne et plus, et cela pour un salaire dérisoire. Croyez qu'à faire ce métier pénible on finit par se griser de l'orgueil de sa rude besogne. Le soldat ne se grise pas autrement.
Voilà pourquoi il eût été bon de montrer avec leurs blouses, leurs gros souliers et leur bâton ferré, quelques-uns de ces braves qui s'en vont porter dans un coin perdu, à la cabane isolée, la lettre à l'adresse gauchement écrite du petit pioupiou à la vieille mère ou à la jeune fiancée.
Cela eût fait songer un peu à la somme de courage quotidien et d'obscur dévouement que suscite sur sa route, à côté de prodiges de science, d'intelligence et d'industrie, la lettre toute simple avec son modeste timbre de trois sous.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.