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Manufactures d'Etat


Manufactures d'Etat à l'exposition de Paris 1889

Comme emplacement, l'État a su bien choisir, et il a eu raison, puisqu'il s'appelle Lion, et c'est dès l'entrée dans le Champ de Mars, par le pont d'Iéna, au pied de la Tour Eiffel, que l'on trouve le Pavillon du Ministère des Finances, qui contient à la fois l'exposition des manufactures de tabac de l'État et un bureau de vente des tabacs et cigares de luxe.

Ce pavillon se compose, à proprement parler, de deux pavillons en avant-corps, réunis par une galerie qui forme balcon et véranda; trois petits perrons donnent accès dans les pavillons et la galerie. La construction est fort simple, fer apparent et brique jaune avec des rehauts de briques vernissées. C'est assez sévère, mais on a égayé cela de quelques appliques de métal et de fleurettes d'émail qui grimpent le long des vitres des portes et des fenêtres. Le bureau de vente débite seulement des tabacs et cigares de luxe, les cigarettes par boites de cinquante au minimum et les cigares par quantités variables selon les prix. Certains de ces prix sont fort élevés, mais ils ne sont atteints que par les cigares d'importation, qui ne devraient, rigoureusement parlant, pas figurer là, puisqu'ils ne sont pas produits par les manufactures de l'État, et sont seulement importés par la régie.

Les principaux cigares de haut prix viennent, bien entendu, de la Havane. Ils portent des noms ronflants, et sont pomponnés de soie et d'or comme des mules d'archevêque espagnol. Je vais vous les présenter... par leur nom.

Voici, à deux francs, les cigares Sin iguales, — ça doit vouloir dire les Sans égaux; cette dénomination éminemment aristocratique, et qui eût mis en rage l'immortel Babœuf, prouve évidemment que ces cigares ne sont pas faits pour les prolétaires.
Les Cesares sont de trois francs l'un; ce sont évidemment des « cigares exquis » réservés aux aspirants à la dictature.
Les Villares, dont le nom plus modeste ne dit rien à mon ignorance linguistique, coûtent néanmoins quatre francs l'un, mais ils pâlissent devant les Invencibles, ce qui se traduit évidemment par invincibles, qui ne se livrent pas à moins d'une pièce de cent sous toute ronde, ce qui est un beau prix pour un cigare.
J'ai idée qu'on ne pourrait pas les vendre aussi cher s'ils étaient baptisés d'une manière moins pompeuse. Ils savent, dans l'Amérique espagnole, ce que vaut une bonne étiquette, allez! et ce n'est pas pour rien que le président Guzman Blanco s'était décerné par décret le titre d'Illustre Américain.
Mais laissons ce proupos », comme dit le vieux Rabelais, et voyons l'Exposition proprement dite, qui est plus intéressante que ces cigares de millionnaires.

Elle comprend d'abord des réductions des appareils employés pour la préparation du tabac, triturateurs, sécheurs, mouilleurs, etc. ; un modèle de laboratoire pour le dosage du tabac, et enfin, ce qui constitue la partie véritablement intéressante, une petite manufacture de tabacs en pleine activité, et qui est chaque jour entourée d'un public nombreux.
Il y a là une douzaine d'ouvrières, autour desquelles se pressent les curieux; il faut même remarquer que ces curieux ont souvent des curiosités blessantes : ils regardent sous le nez les pauvres filles, et dans une heure on peut entendre cinquante fois cette observation idiote :
— Enfin, il y a toutes sortes de métiers.

Ce qui traduit tout simplement l'étonnement des visiteurs en présence de la jeune femme qui fait les paquets de tabac.
Elles n'ont pas le pittoresque des cigarières d'Espagne, mises en scène avec la musique du regretté Bizet, nos braves ouvrières des manufactures de tabac; néanmoins leur besogne est fort intéressante. On peut assister ici à trois opérations :
Confection des paquets de tabac de 50 centimes;
Confection des cigarettes;
Filage du tabac à mâcher, comme dit la régie, à chiquer, comme on dit vulgairement.

La confection des paquets de tabac, qui paraît une opération assez simple, est cependant fort compliquée, et un paquet passe, avant d'être terminé, entre les mains de quatre ouvrières.

La première a devant elle deux gabarits de fer, sur chacun desquels elle met une feuille de papier qu'elle plie, formant ainsi un sac carré sur lequel la bande blanche est placée; en même temps la colle qui devra fermer le paquet est appliquée aux endroits qui ne peuvent être encore pliés.

Pendant ce temps, une autre ouvrière, qui a devant elle une balance, y jette une poignée de tabac qui doit peser 40 grammes. L'habileté de l'ouvrière est telle qu'il est bien rare que la poignée ne fasse pas juste le poids. L'ouvrière jette cette poignée dans une sorte d'entonnoir carré. Cet entonnoir étant jumelle, c'est-à-dire accouplé à un autre exactement pareil, elle fait deux pesées, toute l'opération se poursuivant par deux paquets à la fois.

Alors une troisième ouvrière, placée entre les deux premières, amène à elle les gabarits couverts du papier sac, enduit de colle. Elle renverse les gabarits, les retire, laissant ainsi les sacs placés au-dessous d'une sorte de presse. Après quoi elle amène le double entonnoir au-dessus des sacs : une pression ouvre le fond des entonnoirs qui se vident et se retirent, une deuxième pression refoule le tabac dans les sacs qui sont fermés en un tour de main. Et voilà deux paquets faits. Trois ouvrières peuvent ainsi confectionner 600 paquets dans une heure.

Mais la régie est scrupuleuse, et, avant de livrer son tabac au consommateur, elle vérifie le poids de chaque paquet; cela se fait à l'aide d'une machine qui est une merveille et avec laquelle une ouvrière peut trier selon leur poids 1,200 paquets à l'heure, juste le travail de deux équipes de paquetières.

Les paquets sont placés sur une sorte de ruban sans fin qui les amène un par un sur une fourche, laquelle fourche les pose sur un plateau de balance. Ce plateau fait mouvoir à l'autre bout de l'appareil, une aiguille qui indique par sa déviation non pas le poids exact du paquet, mais s'il pèse le poids, ou plus, ou moins. Après être resté une seconde sur le plateau, le paquet retombe automatiquement dans un conduit fermé par une triple vanne. Pendant ce temps, la déviation de l'aiguille a fait ouvrir une des vannes : celle du milieu si le paquet pèse le poids, celle de droite s'il est trop faible, celle de gauche s'il est trop lourd, et le paquet tombe par celle des vannes qui est ouverte et se referme derrière lui, dans un des trois paniers placés sous l'appareil. Je vous assure que c'est une merveille d'intelligence et de rapidité.

La machine à faire les cigarettes n'exige pour son service qu'une seule ouvrière. Il est différents modèles de ces machines selon qu'il s'agit de faire des cigarettes fermées par un bout, selon l'ancien modèle, garnies d'un tube (cigarettes russes) ambrées au bout, ou ouvertes des deux côtés (élégantes).
Ce sont des élégantes que fabrique à raison de 46 à 47,000 par jour la machine exposée.

Le papier à cigarette est enroulé, en une bobine de plusieurs centaines de mètres, à une extrémité de l'appareil. Sous l'action du moteur ou de la pédale, il passe d'abord sous un petit timbre qui l'estampille de la marque de la régie ; puis dans un tube et sur un manchon qui lui donnent la forme tubulaire. Autrefois on collait les cigarettes, aujourd'hui on se contente de les agrafer, c'est-à-dire que la machine saisit les deux bords du papier et les replie, après quoi ils passent sous une molette cannelée, dont la forte pression suffit pour les faire adhérer.

Une cisaille coupe alors de longueur convenable, le tube de papier qui est amené devant une sorte de tiroir. Un ruban sans fin a apporté jusqu'à ce tiroir le tabac, qui en chemin est égalisé et roulé, enfin introduit dans le tiroir dans lequel un piston, qui opère perpendiculairement à la longueur du tiroir, le tasse et lui donne la consistance. Puis un autre piston, celui-là parcourant le tiroir dans sa longueur, refoule le tabac par un orifice en face duquel est venu se placer un tube de papier. La cigarette est faite. On voit qu'une seule machine a fait les opérations suivantes : marquer, rouler, agrafer et couper le papier, rouler et tasser le tabac, emplir le tube. Pour finir elle range les cigarettes dans une boîte.

C'est une opération plus élégante que celle du filage du tabac à mâcher, mais elle est moins compliquée. Les feuilles choisies parmi les plus longues et conservées humides sont étendues, aplaties et dressées autant que possible, puis placées entre deux manchons qui les enroulent les uns sur les autres, puis les introduisent dans une série de filières qui leur donnent le calibre et la consistance voulue. La partie la plus curieuse de cette machine est une bobine qui la termine, et qui est animée d'un double mouvement de rotation; le premier enroule le fil de tabac — cela s'appelle un fil— autour de la bobine, tandis que le deuxième mouvement, perpendiculaire au premier, tord ce fil sur lui-même.

La fabrication du tabac à priser n'est pas représentée en activité. Elle est purement industrielle, elle s'opère à l'aide d'appareils puissants qui transforment en poudre la carotte de tabac. Cela tient presque de la meunerie, et l'on voit que nos manufactures sont loin de la râpe dont nos pères se servaient pour mettre en poudre leur carotte de Virginie, râpe qui faisait dire à la chanson dont le père reste anonyme, mais que l'abbé de Latteignant allongea :
J'ai du bon tabac dans ma tabatière,
J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas.
J'en ai du frais et du râpé,
Mais ce n'est pas pour ton vilain né.
J'ai du bon tabac

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.