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Pavillon des Jardiniers


Pavillon des Jardiniers à l'exposition de Paris 1889

Cette charmante petite construction, placée dans les jardins du Trocadéro, à gauche en regardant le Champ de Mars, s'appelle officiellement Bureau du Groupe IX.

Le public, qui se soucie peu de cette étiquette administrative, a eu tôt fait de le baptiser Pavillon des Jardiniers, ce qui est bien le nom qui convient à cette maisonnette rustique, si agréablement placée dans le plus pittoresque des décors.

Le cadre étouffe même un peu le tableau ; la façade principale, en bordure pourtant d'une grande avenue, est dissimulée par une des galeries de l'exposition d'horticulture; à gauche, une serre masque le pavillon; à droite, il est caché par un pavillon voisin, dit Pavillon de Chasse, qui est assez curieux pour mériter une description particulière.
Ce n'est que du côté du Trocadéro que le Pavillon des Jardiniers se laisse apercevoir.

Quant à l'aborder de ce côté-là, c'est autre chose; il faut suivre les lacets capricieux des... Petits sentiers tout remplis de cailloux, qui serpentent à travers les jardins; il faut, sur un amour de pont, traverser un amour de ruisseau.

Oh ! ce ruisseau ! c'est le plus joli détail de ces jardins du Trocadéro, cependant aussi merveilleux presque que ceux d'Armide.

Le filet d'eau s'endort dans ses creux, s'élargit dans ses anselettes tranquilles, puis, resserré, jase entre des parois vertes et sur un cailloutis fin, puis tombe en cascade minuscule, avec un grondement presque enfantin; et sur ses bords, c'est une débauche de verdures amies de terrains humides, et, dans son lit même, toute la flore aquatique s'épanouit.

Telles les lances pressées d'un peloton d'hommes d'armes, les larges feuilles des sagittaires se dressent en haut d'une hampe grêle. Des acorus s'érigent ainsi que des glaives verts avec une rayure dorsale d'un jaune d'or. D'autres végétations, moins altières, semblent comme posées à la surface de l'eau, rompant le courant léger qui s'apaise autour d'elles et paraît passer en dessous. Ce sont des hydrocleis, ainsi que des cœurs, les nymphéas vertes et violàtres, dont une seule échancrure altère l'ovale parfait, avec des fleurs en forme d'artichauts ou jaunes ou roses ou blancs, que l'on croirait placés sur un assiette verte. En haut de leurs tiges minces, les gueules des iris-violets s'ouvrent comme prêtes à mordre, tandis qu'au ras de l'eau, discrets et mignards, fleurissent en bouquets les délicats myosotis.

Et des joncs orgueilleux, les rois de ce peuple des eaux, s'élèvent en touffes ou bien, bizarrement contournés, projettent à droite et à gauche les tire-bouchons du juncus spirales, au milieu desquelles les alisma natans semblent réellement nager comme si rien ne les retenait au fond.

Et c'est partout un fourmillement de ces moisissures vertes, amas gélatineux d'algues imperceptibles, une mousse sans attraits pour le vulgaire, mais sur laquelle le savant se penche rêveur, contemplant les moins organisées des plantes, que dis-je? les moins organisés des êtres, car ces cellules verdâtres sans forme et sans organe, se meuvent, vivent et meurent comme des animaux. Et, le microscope à la main, l'angoisse du problème mystérieux au cœur, le chercheur se demande s'il ne faut pas voir dans cette matière plasmique si rebutante, la première forme de l'humanité du monde, du grand Tout.

Sur le bord, des tapis de bruyères se fondent en de douces gammes qui vont du blanc au rose et au roux, et, pour abriter ce tranquille coin de nature artificielle, tombent languissamment sur l'eau verte, les saules frères de ceux qu'aimait Amaryllis.

Le pont de bois franchi, nous voici au pavillon. Il n'est pas grand, et les quelques plantes grimpantes qui ont commencé l'escalade de ses murs, auront tôt fait de le couvrir d'une housse de verdure. Il a à peu près la forme d'une croix, c'est-à-dire que le corps principal est flanqué à droite et à gauche de deux ailes. Cette régularité, du reste, n'existe pas, détruite qu'elle est par la différence de construction de chacun des bras de la croix, et par une tourelle à trois étages qui s'élève à droite de l'entrée.

Cette tourelle porte à son troisième étage un pittoresque belvédère et enferme l'escalier qui dessert le premier étage.

L'aile droite et la façade opposée à l'entrée ne s'ajourent que par des fenêtres ; mais, par contre, l'aile gauche s'ouvre au rez-de-chaussée par une large véranda, dont la marquise est formée par l'avancement d'une terrasse qui élargit le premier étage. Ce côté est fort gracieux.

Pas plus cependant que l'entrée, qui est formée d'un minuscule perron, auquel on accède par un escalier de côté et qui est recouvert d'un pittoresque auvent.

Il va sans dire que le toit déborde largement toute la construction et que les pignons, généreusement en saillie, en forment la partie la plus décorative.

Tout cela est en ciment rose et en bois non écorcé ; il est difficile de rêver quelque chose de plus harmonieux et de plus apte à sa destination. C'est le type de la maisonnette au bord d'un bois, et elle se détache avec une grâce exquise au milieu des massifs de flox et d'azalées d'Amérique.

Avec son toit pointu et ses tuiles rouges, elle fait rêver les amoureux au passage, et plus d'un, en la voyant, a déjà précisé le vœu banal et dit à l'amie :
— Cette chaumière et ton cœur.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.