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Suez


Suez à l'exposition de Paris 1889

Lorsque l'on suit la série de constructions qui composent l'histoire de l'habitation humaine, on est tenté de ranger, parmi ces constructions, le temple égyptien qui s'élève au pied de la Tour Eiffel, à droite en arrivant par le pont d'Iéna.

Ce n'est cependant que le simple hasard d'un rapprochement qui range ainsi le Pavillon de Suez parmi les œuvres de M. Garnier, et il ne fait pas partie de la série qui l'avoisine et dans laquelle l'habitation égyptienne est, du reste, représentée par une maison qui se trouve, elle, à gauche du pont.

Le Pavillon de Suez forme une construction carrée, plus large à la base qu'au sommet. C'est-à-dire que chacune de ses faces affecte cette figure trapézoïdale, que l'on retrouve à la fois dans les monuments égyptiens et dans les monuments incas et aztèques, ainsi que l'on peut s'en assurer en visitant le Palais du Mexique ou le Pavillon de l'Equateur, qui justement sont voisins.

Il a dû être copié sur quelque temple de la haute Egypte, et véritablement il a un aspect très archaïque et très religieux.

Sa façade principale donne, bien entendu, sur l'avenue principale du Champs de Mars. Elle s'ouvre par un portique en retrait formé de deux énormes colonnes cannelées et surmontées d'un chapiteau en forme d'artichaut, le fût des colonnes est peint de couleurs vives, qui se répètent sur les soubassements latéraux. La décorationde ces soubassements est formée des lotus symboliques et de nénuphars.

Au-dessus de ces soubassements, la muraille est occupée de chaque côté par une grande composition en demi-relief et peinte, dont il est assez difficile de déterminer le sujet, qui a été emprunté à un monument égyptien. A gauche de la façade surtout, le sens est fort obscur. On ne peut reconnaître qu'Anubis, le dieu à tête de chien, à qui des adorateurs présentent leurs hommages.

De l'autre côté, le panneau représente Osiris rendant la justice, ou bien conférant la terre à un demandeur quelconque. Cela symbolise sans doute la concession du canal faite par le khédive à M. de Lesseps. Au fond passe un cortège : des Nubiens portent une sorte de sedia gestatoria et sont suivis d'autres esclaves qui tiennent des chiens en laisse.

Au fronton, des figures, également symboliques, se poursuivent en un long défilé.

C'est peut-être naïf, de se mettre martel en tête, pour trouver un sens à tout cela, mais depuis que l'on lit les hiéroglyphes, on s'expose à passer pour le dernier des ignorants, si l'on ne peut donner l'explication de ces rébus antiques. Il est, après tout, fort possible que le décorateur se soit tout simplement laissé aller à imiter l'Egypte, sans attacher aucun sens à sa composition. En tout cas je vous donne la légende de ces peintures, telle que me l'a fournie un égyptologue distingué qui se trouvait là.

A l'intérieur, ce pavillon qui est un temple, ne comporte que deux grandes salles : dans l'une, la première, on trouve le plan en relief du canal de Suez, qui est en tout temps exposé au siège social de la Compagnie.

Dans la deuxième salle, qui communique avec la première par un long couloir, on a fait l'obscurité, afin de permettre de voir un deuxième plan qui représente le canal de Suez la nuit; des lampes minuscules, grosses comme une tête d'épingle, jalonnent la route de leurs lumières vertes et rouges, ces lampes ne sont que de petits réflecteurs éclairés par une source de lumière électrique placée sous la table; c'est, en tout cas, d'un charmant effet.

Une injustice à réparer. On chercherait vainement dans ces deux salles, où cependant les portraits ne manquent pas, le buste de M. de Lesseps; c'est faire montre de peu de confiance que de n'avoir pas donné, comme on l'eût fait un an plus tôt, la place d'honneur au grand Français, qui, s'il a succombé sous le poids d'une entreprise trop grandiose, n'en reste pas moins une des gloires de notre pays et de notre temps.

©Livre d'Or de l'Exposition - Alfred Grandin.