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Industrie du Gaz


Industrie du Gaz à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Pieq

J'ai un jour entendu soutenir cette thèse amusante que l'éclairage au gaz, loin de constituer un progrès, n'était qu'une invention on ne peut plus rétrograde.

Voici comment procédait le démonstrateur : Supposez qu'au commencement, à peu près à l'époque où Dieu dit « Que la lumière soit », cette lumière pour les besoins domestiques et en dehors de celle que le soleil nous fournit gratis, se fût présentée sous forme d'éclairage au gaz; supposez en outre, que dès le premier jour nos ancêtres, anthropoïdes, fils des grands singes, ou contemporains des rennes, eussent possédé les moyens de produire le gaz, de le canaliser, de le brûler; évidemment, au bout d'une période plus ou moins longue, il se fût trouvé un esprit grognon pour dire :
— C'est très beau votre gaz, mais que d'usines, que de gazomètres, que de tuyautages, que de colonnes montantes. Ah! si l'on pouvait nous mettre le gaz en bouteille.
Et les ingénieurs de l'époque eussent cherché à mettre en bouteille sinon le gaz, tout au moins la lumière, et la Revue des inventions et découvertes de l'époque, l'eût mentionné et les Expositions du temps eussent médaillé une mirifique invention, l'huile d'éclairage.
Plus d'installations, plus d'appareils compliqués, plus de dangers d'explosions. Vous achetez votre lumière chez l'épicier, au litre ou au demi-setier. Vous versez l'huile dans un récipient particulier et il ne reste plus qu'à allumer. Voilà le progrès.

Quelque temps après, ce progrès, à son tour eût semblé insuffisant et le même esprit grincheux ou l'un de ses successeurs, se fût écrié :
— Que de manipulations et que d'opérations malpropres. L'huile tache, vos lampes se salissent. Mettez-nous ça en bâton et ce sera un progrès merveilleux.

Et si, d'ingénieurs en ingénieurs, on fût arrivé à la bougie, ou même à l'antique chandelle, tout un chacun émerveillé eût crié au miracle et l'inventeur eût été décoré de tous les ordres dé son temps.

Or voyez, nous avons commencé par la torche, qui est la sœur aînée de la chandelle, continué par l'huile et abouti au gaz. Donc nous avons marché à rebours du progrès, nous embarrassant chaque jour d'appareils de plus en plus compliqués.

Vous voyez bien que le paradoxe a raison.

Il a d'autant plus raison que l'inventeur du gaz n'avait pas du tout rêvé l'éclairage collectif. Dans ses premiers rêves, on installait, dans chaque ménage, un appareil à distiller le bois qui fournissait du même coup, du gaz pour l'éclairage, de la chaleur pour la cuisine et le chauffage des "appartements, du vinaigre pour la salade et du... goudron.

Du goudron... Pourquoi faire? Baste! comme dit un personnage de Gogol dans les Ames mortes... dans un ménage ça peut toujours servir,

Mais le gaz ne s'engaga pas dans cette voie, et à part quelques grandes usines ou quelques châteaux de milliardaires, bien peu d'installations particulières ont été établies pour la production du gaz.

Et ce qui prouve combien la thèse soutenue ci-dessus est juste, c'est que le succès de l'éclairage électrique vient justement, — en dehors de la beauté de la lumière, — avec la commodité qu'il y a à s'installer soi-même, tout seul et sans avoir à compter avec le voisin.

Néanmoins le gaz ne déserte pas la lutte contre son redoutable adversaire, l'électricité. Il a pour lui l'avantage d'une situation acquise, des installations en place. Il prétend en outre qu'il offre des ressources encore ignorées, et c'est pour montrer l'emploi de ces ressources, qu'a été construit au Champ de Mars, au pied de la Tour Eiffel, un élégant pavillon dont les dépenses ont été supportées par la collectivité des industries du gaz en France.

Dame ! on s'est saigné aux quatre tuyaux pour prouver que petit bonhomme de gaz vit encore, et appuyé de crédits suffisants, l'architecte M. Pieq a fait très joliment les choses : il a édifié un ravissant hôtel Renaissance tout blanc et ajouré de larges verrières, dans lequel le gaz est appliqué sous toutes ses formes, à l'éclairage, au chauffage, à la ventilation. Il fait même tourner des moteurs; mais cela me semble maladroit, parce que le premier soin d'un propriétaire d'hôtel qui possède un moteur à gaz est de s'en servir pour s'éclairer à l'électricité.

Le soir, le palais flamboie par toutes ses ouvertures, le dôme qui le surmonte et qui est lui-même surmonté d'un sphère, n'est qu'un grand incendie de lumière blanche qui se reflète dans la pièce d'eau voisine. C'est une très jolie demeure, très fin de siècle, je dirai même très vingtième siècle, si elle n'était élevée à la gloire du gaz d'éclairage qui, dans dix ans, sera peut-être allé rejoindre les vieilles lunes.

©Livre d'Or de l'Exposition