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Galerie de trente mètres


Galerie de trente mètres à l'exposition de Paris 1889

On sait déjà, dans le monde entier, que cette galerie, qui relie le dôme du Palais des Expositions diverses au Palais des Machines, est une des parties les plus réussies du Champ de Mars.

C'est le vestibule général des Expositions industrielles, car non seulement il donne entrée à la Galerie des Machines mais encore à toutes les expositions diverses, par quatorze portes plus monumentales les unes que les autres.

A elles seules, ces portes constituent une exposition intéressante au plus haut point, c'est pourquoi nous ne ferons que les signaler aujourd'hui, chacune d'elle méritant un dessin spécial.

Une très sage mesure a fait laisser aux exposants de chaque Classe, l'initiative de distribuer, de construire et d'orner selon leur goût et leur générosité, l'entrée de la galerie dans laquelle ils exposent leurs produits, et la concurrence a produit ici de merveilleux résultats.

En principe, ces portes sont presque toutes formées de trois baies, dont une seulement donne accès dans la galerie, alors que les deux autres ne sont que des vitrines d'exposition. Mais quelle variété de matériaux et de dispositions !

Il est même extraordinaire que la part considérable laissée à l'effort particulier et aux tendances individuelles de chaque industrie, n'ait pas produit un résultat disparate, quelque chose de heurté et de choquant par des dissemblances voisines, alors que, bien au contraire, tout est fondu dans un ensemble très harmonieux qui ferait croire à une étude préalable, approfondie, du résultat que devait produire la juxtaposition des ornements et des styles les plus divers.

Cela doit tenir aux grandes proportions de la galerie sur laquelle s'ouvrent toutes les façades. Cette galerie, dont le voisinage du gigantesque Palais des Machines efface un peu les dimensions, est en effet de proportions très réussies, assez large pour avoir donné à chaque porte la perspective nécessaire, assez longue pour avoir séparé suffisamment les diverses façades, afin que l'impression de celle-ci ne nuise pas à l'impression de celle-là ; assez haute enfin, pour avoir permis de donner à ces portiques un aspect monumental, qui seul justifiait le manque de symétrie et de régularité dans les détails.

La galerie se raccorde au Palais des Machines par un vestibule recouvert d'un dôme. Sur le vestibule ouvrent les deux escaliers à larges paliers qui conduisent à la galerie du premier étage du Palais des Machines. Cela fait une grande salle carrée qui paraît dépendre plutôt de la galerie de trente mètres que du Palais des Machines, et qui est d'une jolie coloration d'ensemble. Le dôme, pour n'avoir pas les proportions de son collègue, qui surmonte l'autre extrémité de la galerie, n'en est pas moins fort remarquable : son ornementation, due entièrement à des verrières de couleurs, est même, il faut l'avouer, d'un meilleur goût, plus délicat et plus discret que celle du Dôme central.

Sous ce dôme est placée une fontaine beaucoup plus monumentale que celle de M. de Saint-Vidal, qui paraît si écrasée entre les quatre piliers de la Tour Eiffel, qu'on a vraiment peine à croire qu'elle comporte les 9 mètres de hauteur qui lui sont officiellement attribués.

Il est vrai que cette fontaine est de Bartholdi, qui avec le lion de Belfort et la Liberté de New-York, a pris la spécialité du colossal.

A partir de ce groupe, dont les grands chevaux appellent l'attention, si l'on remonte vers le Dôme central on rencontre, occupant le milieu de la galerie de trente mètres, les installations suivantes :
Le début n'est pas heureux. C'est un Saint Michel terrassant le dragon, qui est loin d'être décoratif. Figurez-vous une statue fusiliforme avec un piédestal plus étroit que le sujet lui-même : le dragon s'est allongé gentiment aux pieds de saint Michel qui, avec une flegme admirable, lui plante dans le front une lance qu'il tient géométriquement perpendiculaire; les yeux de l'archange ne trahissent pas le moins du monde l'émotion qu'il doit ressentir à son premier début dans la carrière de terrasseur de dragons.

Un portique grec lui fait suite : c'est une exposition de marbres de Marseille, sans grand caractère artistique, malgré la statue en marbre de diverses couleurs que l'on a renouvelée des Grecs ou des Romains.

Puis, voici une curieuse installation faite par les grandes usines de chaudronnerie. C'est une annexe de la galerie qui ouvre juste à gauche : d'immenses tuyaux de fer et de cuivre disposés des façons les plus variées, forment une sorte de pavillon que couronnent des coupoles de cuivre, des dômes de machines à vapeur. Il faut remarquer surtout les deux entrées principales de ce pavillon. L'une se compose de trois pièces de cuivre : deux énormes cylindres qui supportent une coupole de trois mètres de diamètre. L'autre est encore plus simple; elle est faite, montants, parois, linteau et plafond, d'une seule feuille de cuivre d'une épaisseur d'un centimètre, et qui, développée, représenterait une surface de 35 à 40 mètres carrés.

Au centre du pavillon, on a cloué à une coupole renversée en forme de vasque, des brins d'étain de soudure tels qu'ils sortent de la lingotière, on dirait une nappe d'argent qui déborde, l'effet est extrêmement curieux.

Un kiosque noir et or, situé en face de la galerie des chasses, renferme des fourrures, des perles et des nacres et autres produits des chasses et pèches. Ce pavillon n'a rien de particulier non plus que l'installation qui lui fait suite et qui appartient à la maison Erard.

Un maître-autel, de forme très classique et sans originalité, lui fait suite : il reproduit l'autel exécuté pour la cathédrale de Rouen par M. Sauvageol. Il est loin de valoir celui que nous allons trouver un peu plus loin.

L'orgue de Cavaillé-Cohl, que nous trouvons après l'autel, n'est remarquable que par la richesse de sa décoration et la qualité de ses sons.

On a placé derrière l'orgue, et probablement pour en masquer les parties non décoratives, une grotte de Diane dont le besoin ne se faisait nullement sentir dans cette merveilleuse galerie. J'en suis bien fâché pour M. Sédille, qui heureusement a fait ailleurs ses preuves comme architecte, mais c'est véritablement laid.

Le chef du service des installations intérieures n'est pas seul coupable; car cette chose est le produit de l'union d'un architecte, M. Paul Sédille, déjà nommé; d'un peintre, M. J. Blanc; d'un mosaïste, M. Guilbert-Martin, sans compter un cimenteur dont le nom m'échappe. Il est regrettable que trois hommes de goût et un cimenteur se soient associés pour produire cette vilaine chose, au fond de laquelle une Diane se détache, on ne sait pourquoi, sur des outre-mer à faire crier même F. B. Guimet qui les inventa.

Voici la superbe exposition de bronzes Thiebault, séparée du public par une rampe de bois noir qu'ornent aux quatre coins des Marmousets copiés à Versailles, comme sont copiées aussi les cariatides de l'entrée. Il y a là des pièces remarquables, qu'il faut citer parce qu'elles contribuent plus à l'ornement de la galerie qu'elles ne constituent l'exposition de M. Thiebault.

Telles sont les deux ravissantes statuettes de Coutan, le Chant et la Danse, la statue d'Etienne Marcel, reproduction de celle de l'Hôtel de Ville, et surtout un admirable monument de la Fontaine.

Oeuvre du sculpteur Dumilatre, qui s'est adjoint pour architecte M. Franz Jourdain, ce groupe représente la Gloire couronnant le buste du fabuliste. Il y a plaisir à voir dans ce buste que le sculpteur, mieux inspiré que ses devanciers, n'a pas donné à Jean de la Fontaine cette physionomie bonasse que l'on croit un apanage inséparable de la bonhomie. L'éclair du génie sillonne les lignes de ce visage d'une intelligente franchise. Braves gens, la Fontaine ne fut pas que le bonhomme. Il fut et il est encore, le plus grand des poètes français, parce qu'il est le plus vrai.
Les personnages de la Fontaine, ses bons amis les animaux, sont groupés autour du buste : un majestueux lion le regarde et le renard semble adresser au maître un compliment bien tourné. Un escalier de marbre de quelques marches élève cet ensemble et, sur un des degrés, les deux pigeons, qui s'aimaient d'amour tendre, roucoulent et se becquètent sous l'œil bienveillant du grand fabuliste.

La vitrine octogonale de Lyon que nous trouvons ensuite n'offre rien de remarquable comme aspect extérieur, sauf d'assez belles cariatides. La boiserie est noire et or. Dans cette vitrine sont installées les expositions « d'honneur » de la soierie lyonnaise.

Pas grand'chose à dire non plus du kiosque sous lequel on a réuni de remarquables porcelaines de Limoges. Cette installation, comme celle qui précède et comme celle qui lui fait suite, n'est qu'une exposition hors galerie. Cependant cette dernière est enfermée dans un kiosque assez curieux parla fantaisie de sa construction.

L'autel exposé par la maison Poussielgue-Rusand, qui lui fait suite, mérite, lui, plus qu'une simple mention. C'est
un magnifique autel en cuivre doré destiné à Saint-Ouen, de Rouen. Il n'a pas de style bien précis, quoique sa partie centrale, le tabernacle et la flèche de 5 mètres de hauteur qui le surmonte, soit du pur style gothique.

A gauche et à droite, deux cintres élégants sont repartagés par des ogives gothiques, qui s'arrêtent en pendentifs au-dessus de magnifiques hauts-reliefs rappelant la vie de saint Ouen. C'est un très beau morceau d'orfèvrerie religieuse, qui perd un peu à n'être pas vu. dans son cadre naturel, mais qui, en place et entouré d'une architecture analogue, doit avoir véritablement fort grand air.

Après cela il n'y a plus rien, que la porte qui sépare la galerie, du Dôme central et qui a été construite par la manufacture nationale de mosaïque; mais cette porte est d'une extrême élégance, qui permet à son architecte, M. Paul Sédille, de prendre une éclatante revanche de la part qu'il peut avoir dans la rocaille de tout à l'heure.

C'est un cintre couronné de créneaux arabes et soutenu par deux montants que couvrent des panneaux de mosaïque exécutés d'après M. Luc Olivier Merson.

Ces panneaux représentent l'un la Tapisserie et l'autre la Céramique, symbolisées chacune par une jeune femme.

On ne comprend pas, dès le premier abord, quelle raison a décidé M. Luc Olivier Merson à choisir deux types de femme d'une absolue vulgarité. Contrairement aux traditions ordinaires de l'allégorie, qui a des prétentions à la majesté.
En y réfléchissant, il semble que le peintre a voulu faire sentir combien humbles sont ordinairement les artisans des œuvres décoratives. Ce ne sont pas des artistes qu'il a représentées, mais, quoique drapées à l'antique ou à peu près, des femmes du peuple. Si elles n'éveillent pas l'idée du génie, elles évoquent le labeur et l'accomplissement de la tâche quotidienne.

En tout cas, ces deux compositions sont merveilleusement comprises, au point de vue de ce que peut rendre la mosaïque, et en se reculant un peu, il serait bien difficile de se douter que l'on n'est pas en présence d'une peinture exécutée avec l'art le plus minutieux, tandis que l'on a devant soi des milliers de petits cubes de pierre et d'émail.

La Céramique, une femme blonde drapée d'une étoffe jaune, tient à la main une poterie, tandis qu'au-dessus s'envolent des hirondelles.

La Tapisserie est habillée de vert. Elle tient à la main un fuseau à laine et un dévidoir. Les mêmes hirondelles se retrouvent dans ce deuxième panneau, et les deux femmes, quoique différentes, ont un air de famille qui ferait croire que deux modèles sœurs ont servi au peintre.

Ces figures au front bas et aux pommettes saillantes sont loin d'être dépourvues de charme.

L'encadrement de la porte, également en mosaïque, comme les deux motifs qui servent de soubassement aux panneaux, ont été exécutés avec une grande richesse de ton et ils se marient fort agréablement avec les rideaux de métal doré que des embrasses, dorées aussi, relèvent de chaque côté de la baie.

Pour les personnes arrivant par le Dôme central, cette porte est une entrée digne de la galerie de trente mètres qui est, nous le répétons, une des merveilles de l'Exposition.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henri Anry.