Retour - Liste Pavillons

Fontaines Lumineuses


Fontaines Lumineuses à l'exposition de Paris 1889

Dans la nuit qui tombe, l'Exposition s'estompe de gris; des demi-teintes éteignent les bleus, les ors, les blancs des palais qui, de minute en minute plus sombres, profilent des bastilles, des minarets, tout un décor de clochetons et d'aiguilles. Le fer, dans l'indécision du crépuscule, s'idéalise plus artistique, effaçant son modernisme sous de fausses allures gothiques, les fermes métalliques ajourées semblent des dentelles de pierre. C'est l'heure exquise de l'Exposition ; le bariolage adoucit des costumes, la confusion des langues, moins saillante dans le silence qui peu à peu. s'établit par les-palais et les jardins quasi désertés, comme pour un entr'acte, tout ce semblant de recueillement enlève la note trop foraine, l'extérieur criard de bazar et de caravansérail. On dirait d'une ville d'un siècle futur, vivant de sa vie normale et quotidienne, et non plus de l'assemblage accidentel, foulé, heurté de tous les arts, de toutes les couleurs, de toutes les races.

L'Exposition va se reposer. Non... en haut de la Tour un cordon de lumière mièvre et tremblant donne le signal : puis les grandes lignes des palais se dessinent à leur tour, le dôme accuse son ossature et enfin la fontaine monumentale, en haut du Jardin qu'elle alimente, la fontaine que surmonte, grave, l'héraldique vaisseau de Paris, le bassin, les gerbes d'eaux jaillissantes, une énorme au milieu, avec un cortège de satellites, tout cela flamboie et s'incendie.

Ce n'est plus de l'eau, c'est un ruissellement, et c'est aussi une poussée de flammes coloriées, droites, couchées, s'infléchissant selon toutes les obliques, se pliant selon toutes les courbes. Non les flammes mortes qui lèchent péniblement les tisons des brasiers, mais des flammes vivantes, gaies, dardant des lanières de feu, à droite, à gauche, de haut en bas, de bas en haut, comme un cliquetis de lumière et de couleurs...

De couleurs... Elles étaient rouges les flammes, les voici bleues, les voici vertes... les voici or, les voici toutes blanches, simplement vierges, terrifiantes comme la projection finale d'un grand incendie lorsque le feu triomphe et que les derniers planchers s'effondrent.

Un autre vous dira quelque jour ici comment ces gerbes de flamme, ces cascades de métal en fusion, naissent, s'alimentent, se manient. Il vous fera voir tous les démons de cette merveilleuse fantasmagorie. Il vous démontera pièce par pièce ce castel ardent semblable à ceux où les poètes du Nord enferment leurs walkyries captives.

Pour moi j'ai seulement voulu vous dire comment j'ai vu le décor féerique, comment je l'ai senti, comment je l'ai admiré.

Nos lecteurs savent tous quel spectacle féerique présente le soir l'embrasement des fontaines et des gerbes du bassin, situé dans le jardin central. La fontaine monumentale que surmonte le vaisseau de la ville de Paris laisse tomber non plus de l'eau, mais des cascades et des jets de flamme, dans le grand bassin d'où jaillissent des gerbes superbement coloriées.

Pour n'être pas inédit, puisque l'on a déjà vu pareille chose à Edimburgh et à Glascow, ce spectacle n'en est pas moins merveilleux, il l'est plus encore si l'on songe à la simplicité des moyens par lesquels il est obtenu.

Pour manœuvrer tout ce système d'eaux et de feux, il suffit de trois hommes, dont un n'est occupé qu'à diriger le travail.

Si l'on examine les fontaines lumineuses, on peut voir que tous les jets peuvent se ramener à deux types, les jets verticaux, et les jets paraboliques; ces deux types bien différents ont exigé chacun son système d'éclairage. Nous allons voir successivement ces deux systèmes.

Pour les jets verticaux composant la grande gerbe, établie par MM. Galloway and sons, les jets verticaux isolés et les petites gerbes, l'éclairage est d'une merveilleuse simplicité. L'eau arrive par un ajutage très petit, au-dessus d'une salle horizontale en verre, qui dépasse un peu le niveau habituel de l'eau dans le bassin. Sous cette salle est un foyer lumineux muni d'un réflecteur. Il y a donc, l'un à côté de l'autre, ou pour mieux dire l'un dans l'autre, un jet de lumière et un jet d'eau.

En vertu d'une loi de physique, que les savants appellent la réfraction totale, tous les rayons lumineux sont absorbés par l'eau, enveloppés dans la projection liquide et jusqu'à l'extrémité du jet, mieux encore, jusque dans les dernières gouttelettes qui se forment en retombant, la lumière reste emprisonnée.

Pour teinter cette lumière, il suffit d'interposer entre le foyer et la dalle un verre de couleur.

Telle est dans ses grandes lignes la disposition réalisée par MM. Galloway and sons, d'une part, et MM. Sautter, Lemonnier et Cie, d'autre part, pour les jets horizontaux.
Les deux systèmes diffèrent seulement en ceci : les foyers électriques à rayons horizontaux, employés par MM. Galloway et fils, sont placés directement sous la dalle à éclairer, à travers laquelle leur lumière est projetée par un réflecteur en étain, suffisamment échancré pour que les cendres puissent s'échapper. Les foyers placés par MM. Sautter et Lemonnier sont à rayons verticaux. Le réflecteur est un miroir sphérique, en verre argenté, et le faisceau primitif se trouve être par conséquent horizontal. Mais un miroir plan, incliné à 45°, suffit pour renvoyer ce faisceau lumineux dans la direction verticale.

Tout cela, si simple à expliquer, forme dans la pratique un ensemble considérable d'appareils et de dispositions, qu'il a fallu dissimuler, sous peine de détruire toute l'illusion. Il fallait montrer la gerbe de feu et ne pas laisser voir la mécanique qui la fournissait. — On est arrivé à ce résultat en faisant sortir chaque gerbe d'un massif de roseaux de fonte, qui sont disposés et calculés de façon à couvrir la ligne de vue de la tuyauterie, à l'œil d'un spectateur placé dans n'importe quelle situation. Pour les jets paraboliques on n'a pas eu ce souci, l'eau et la lumière sortent de la même ouverture, si bien qu'il n'y a qu'un seul jet et que toute la machinerie se trouve cachée, mais cela ne simplifie pas la disposition intérieure, bien au contraire.

Cette disposition est fondée sur une expérience de physique dite de Colladon. Au contraire de la loi qui préside à l'éclairage des jets verticaux, cette expérience établit la réfleclion totale. Cette loi est assez claire et la voici :
Si l'on fait échapper d'un vase donné, par un orifice étroit et sous une pression assez forte, un filet d'eau, cet écoulement prend la forme d'une corde parabolique. Si d'autre part, un foyer lumineux a été disposé de telle façon que ses rayons convergent vers l'orifice, la corde liquide emprisonnera tous ses rayons et les conservera sur toute la longueur de son parcours.

« Sur toute la longueur » n'est cependant vrai que dans les limites d'une expérience de laboratoire, et si l'on essaie de passer dans le domaine de l'application, on s'aperçoit bien vite que quelle que soit l'intensité du foyer, il reste une fraction du jet, la plus considérable, qui ne participe pas à l'éclairage.
Mais M. Bechmann, qui s'était attelé à ce système, a trouvé une solution qui, non seulement réalise un parfait éclairage du jet, mais encore permet une économie considérable dans l'eau d'alimentation. Cette solution consiste à remplacer l'ajutage simple par un ajutage double, formé de deux troncs de cônes emboîtés l'un dans l'autre, ce qui produit non plus une corde liquide mais une veine annulaire, dont l'épaisseur a pu être réduite jusqu'à 2 ou 3 millimètres sans laisser échapper les rayons lumineux les plus intenses.
Il y a, comme on le comprend facilement, un véritable tuyau d'eau dans lequel passe le rayon lumineux. Et chose curieuse, quand le tuyau s'est d'abord fondu en un seul jet, puis séparé en gouttes, la lumière continue à être conservée par le liquide.

Ce sont également des miroirs plans, inclinés à 45°, qui envoient dans l'intérieur de l'ajutage, les faisceaux convergents que produisent des foyers électriques horizontaux, dont la lumière peut être colorée comme celle qui éclaire les jets verticaux.

Tout ce système de coloration de la lumière est réuni en groupes, qui peuvent recevoir chacun une coloration différente. Comme il y a cinq de ces groupes pour la grande gerbe et cinq pour les autres motifs, cela donne une somme, pour ainsi dire, infinie d'effets de lumière, que peut produire à sa volonté un chef d'équipe placé dans un kiosque voisin d'où il domine tout l'ensemble sans être remarqué du public.

C'est cependant lui qui est le véritable Deus ex machina de ce décor de féerie. Dans son kiosque, il a devant lui une série de leviers et de boutons électriques. Les leviers lui servent à actionner les robinets d'amenée dans la grande gerbe et à varier les effets selon son inspiration. Les boutons correspondent à des tableaux de service, installés dans des chambres, qui se trouvent : l'une sous la grande gerbe, l'autre sous la fontaine.

Dans chacune de ces chambres, un homme, suivant les indications que lui transmet le tableau, actionne les groupes de verres de couleur placés sous sa dépendance, au moyen de leviers dont la manœuvre est fort simple, car elle se rapproche énormément de celle des aiguilles sur les lignes de chemin de fer. Pour se guider, l'ouvrier lit sur un tableau placé devant lui, l'indication de la manœuvre à accomplir; et le mouvement indiqué par le chef d'équipe, effectué par les leviers, se transmet immédiatement aux systèmes de verres colorés.

Les verres peuvent être manœuvres séparément ou simultanément. Ainsi on peut obtenir une coloration violette en interposant entre le projecteur et le jet, les deux verres bleu et rouge.

D'autres se présentent sous un angle, de telle façon que l'on puisse colorer d'une teinte la partie supérieure d'un jet et d'une autre teinte la partie inférieure. Ce qui produit des effets véritablement féeriques.

Il ne faut pas moins de 300 chevaux de force pour fournir l'électricité nécessitée par les appareils qui illuminent la fontaine et les gerbes. Il est vrai que ces appareils sont au nombre de 48 et que la masse d'eau débitée et dont il s'agit de faire une masse de feu, va jusqu'à 1,200 mètres cubes à l'heure, soit 21,000 litres par minute.

Si l'on considère que certains des jets ont jusqu'à vingt mètres de hauteur, on voit quelle somme de lumière cela représente, et l'on est étonné non pas de la force dépensée, mais au contraire du peu de force nécessaire.

Néanmoins, la quantité de lumière fournie par les régulateurs électriques est considérable, et l'intensité de ces foyers est telle que l'ouvrier chargé de leur manœuvre ne peut s'en approcher qu'en protégeant ses yeux d'un verre noir, sans quoi il serait immanquablement aveuglé.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henri Anry.