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Tabacs


Tabacs à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Pucey

La régie française des tabacs devait-elle permettre à des exposants étrangers de débiter les tabacs de leurs pays dans l'enceinte de l'Exposition?

Telle était la question qui se posait et qui ne laissait pas que d'offrir quelques difficultés à la solution. A laisser vendre du tabac étranger pendant plusieurs mois, ne courait-on pas le risque de déshabituer les consommateurs des produits français, et surtout n'ouvrait-on pas à la contrebande une porte qu'il serait bien difficile de surveiller?

La régie était pour la prohibition absolue ; mais les exposants de tous pays ont réclamé tant et si fort, qu'il a bien fallu que l'Administration finît par céder, sous réserve de ses droits de contrôle.
Des vignettes spéciales sont apposées sur les produits des manufactures étrangères, ces vignettes constatent l'acquit des droits à l'entrée. En outre la vente est faite sous la surveillance directe et constante de l'Etat.

Voilà bien des précautions, dira-t-on, pour quelques malheureuses cigarettes. Beaucoup de personnes trouvent en effet excessif le monopole des tabacs et vexatoires les prohibitions qui empêchent de vendre cette marchandise-là comme n'importe quelle autre. On proteste aussi contre le prix exagéré qui résulte, dit-on, du monopole.

Au fond, c'est considérer la question à l'envers. Le tabac n'est pas cher parce qu'il y a un monopole, mais il y a un monopole parce que le tabac est cher. Un impôt qui va jusqu'à trois ou quatre fois la valeur de l'objet vendu offre une telle prime à la contrebande que tous les arrangements possibles, toutes les précautions imaginables, eussent échoué devant l'adresse des fraudeurs alléchés par un gros bénéfice.

Le plus simple moyen de perception était de supprimer radicalement toute vente de tabac en dehors de l'État. C'est ce que l'on a fait. Incontestablement le tabac français est cher, mais il y a cette petite compensation, c'est qu'il est bon...

Eh! oui il est bon... malgré les journalières réclamations. Il est même excellent si vous le comparez aux tabacs courants de nos voisins les Belges, les Suisses, les Allemands, les Italiens.
Je sais bien qu'un paquet de tabac est quelquefois orné de bûches grosses comme le doigt, que maints cigares ne tirent pas, que certaines cigarettes sont bourrées de détritus divers. Mais ne vous plaignez pas trop, fumeurs, mes frères, et bénissez votre sort qui ne vous contraint pas à griller le foin coupé des fabricants belges, les insipides cigares de Hambourg, les Veveys courts et les Gransons de nos amis les Suisses.

Soyez sûrs que les connaisseurs de ces pays-là donneraient bien quelque chose de leur poche pour avoir les petites vexations, accompagnées des garanties de qualité de la régie française.

Du reste, dans toutes les contrées voisines de la France, on fume, si l'on veut fumer quelque chose d'à peu près convenable, du tabac de la régie française.

Cela c'est pour les tabacs ordinaires, mais à l'Exposition, ce que l'on débite consiste en tabacs et en cigares de luxe et, au surplus, la non participation de l'Allemagne nous garantit contre l'envahissement de ses ignobles cigares de Hambourg.

C'est, bien entendu, l'Amérique qui a envoyé le plus d'échantillons de tabacs et de cigares. Il y a trente maisons de la Havane, au moins, qui font déguster leurs produits. Le Salvador, le Chili, l'Equateur, offrent des cigares jusqu'à ce jour inconnus en France, comme les cigarettes américaines, remarquables par la douceur de leur tabac et surtout les amusantes vignettes qui décorent les boîtes et les paquets.

L'Europe ne veut pas se laisser devancer, l'Espagne et l'Autriche concourent, la Suisse et la Belgique même prétendent à des succès tabagiques. Pour ces deux derniers pays, je dois avouer que la prétention me paraît exagérée.

La Russie a plus de droit à escompter une victoire. Ses tabacs tiennent déjà beaucoup de ces adorables tabacs d'Orient que la régie impériale ottomane débite dans un kiosque charmant copié sur la fontaine d'Achmet de Constantinople.

Ce pavillon est situé dans les jardins, près du Palais des Beaux-Arts et de la Direction... M. Pucey, l'architecte parisien qui a été chargé de l'édification, avait surtout à accomplir un travail de reconstitution du kiosque de Constantinople, dont les plans avaient été relevés et envoyés par M. Vallain, chef du service des bâtiments du sultan. M. Pucey s'est fort bien acquitté de cette tâche, et le kiosque turc, composé d'une grande salle élevé sur terrasse, est un des plus jolis du Champ de Mars.

C'est du meilleur style d'Orient, une dentelure de stuc et une mosaïque de couleurs vives. Dégusté là dedans, le tabac d'Orient doit avoir une tout autre saveur que sous le plafond banal et entre les murs tristes d'une de nos maisons d'Occident.

On peut parcourir là, en quelques minutes, toute la gamme des tabacs orientaux, car la régie impériale ottomane a voulu que toutes les provinces de l'empire dans lesquelles elle a des manufactures, fussent représentées et, du latakieh au tombeki, tous les arômes des nicotines orientales sont à la disposition des amateurs.

Les Indes anglaises vendent, elles, leurs tabacs dans le serai indien, installé sur le Champ de Mars.

Quant aux colonies hollandaises qui produisent beaucoup de tabacs, et beaucoup de bons tabacs, elles vendent leurs produits dans le kampang javanais, où habite toute la population d'un village de Malaisie.

Eh bien! malgré toutes ces installations, voulez-vous mon avis... Le voici:
Ce que l'on fume le plus encore à l'Exposition, c'est notre scaferlati ou notre caporal, ou notre cigare de Châteauroux.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henry Anry.