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Théâtre des Folies Parisiennes


Théâtre des Folies Parisiennes à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Letorey, Schryveer

Théatre est peut-être un mot bien gros pour un établissement qui met à son fronton une étiquette aussi gaie, et qui, d'ailleurs, n'a point la prétention de corriger les mœurs même en riant, mais surtout celle d'offrir aux visiteurs, fatigués des merveilles de toutes sortes qui composent l'Exposition, quelques moments de repos, agrémentés de spectacles amusants, hachés menu, par petites pièces, ballets, entremêlés de chansonnettes, d'acrobates, de musique d'orchestre, en un mot de tout ce qui peut distraire l'œil sans fatiguer l'attention... et les oreilles.

Ce sera bien plutôt qu'un théâtre, dans la véritable acception du mot, un café-concert ou un café-spectacle, si l'on veut.

De ce côté rien de bien nouveau, mais ce qui est curieux, c'est l'aspect de la salle qui, vue de côté, paraît une vaste tente en étoffes orientales; ce qui est nouveau c'est la construction tout en fer du théâtre proprement dit, qui sert en quelque sorte à M. Schryveer, l'ingénieur-constructeur-inventeur des maisons en acier démontables et transportables, d'exposition pour son système appliqué à l'édification des salles de spectacle.

Ce système a aussi l'avantage d'être économique, et il le fallait bien, car c'est ce qui lui a été recommandé surtout par les directeurs des Folies-Parisiennes, qui n'ont que six mois pour gagner le prix de leur immeuble, dont l'amortissement figure tout naturellement dans leurs frais généraux.

Cette sage et prudente économie n'est pas incompatible, du reste, avec les rigoureuses prescriptions établies pour assurer la sécurité des spectateurs.

L'exemple, malheureusement trop récent de l'Opéra-Comique, n'est pas encore oublié, et chacun en fera son profit, l'administration, pour tenir la main à l'exécution de ses arrêtés, les directeurs pour s'y prêter de bonne grâce et même pour aller au delà.

En réalité, le danger sérieux provient toujours de la partie du théâtre où se trouvent la scène et les services du théâtre. C'est cette partie qu'il convient de construire d'une façon toute spéciale.

Ici l'on a poussé les précautions plus loin que dans les constructions ordinaires.

Tandis que la carcasse de la salle proprement dite est en bois, la charpente de la région de la scène est en fer; mais, en outre, M. de Schryveer et Cie, les constructeurs du palais des Arts libéraux qui ont été chargés de cette construction, ont résolu de n'employer point d'autres matériaux et défaire les parois et les cloisons entièrement métalliques, ce qui semble enlever toute chance d'incendie et ne nuit point du tout à la décoration, qui peut tout aussi bien être peinte ou décorée avec du carton pâte, que dans toute autre construction.

Il y a longtemps que l'on cherche à réaliser la conception d'un édifice entièrement métallique, de la base au faîte. Mais jusqu'ici on s'était heurté à une difficulté résultant de la trop grande conductibilité du fer qui rendait le bâtiment à peu près inhabitable en toute saison. C'était un four en été, une glacière, dès que le froid était venu.

On avait imaginé, il est vrai, un palliatif consistant à former la paroi de deux tôles entre lesquelles on interposait un corps isolant.

Mais on s'est aperçu enfin que le meilleur isolant c'est l'air : un matelas d'air entre les deux parois et cela suffit, si l'on permet à cet air de circuler, entrant par la partie inférieure, s'écoulant par le faîtage.

L'échauffement de l'une des faces métalliques de la muraille ne provoque qu'un tirage plus actif. C'est ce qu'a vérifié une expérience très significative où M. Dauby chauffant la tôle extérieure à la température de 60 degrés, la température de la paroi intérieure ne dépassait jamais 5 degrés, mais la vitesse d'écoulement de l'air entre les deux tôles atteignait un mètre par seconde.

Il est facile d'imaginer alors le mode de construction qui convient et que l'on applique au théâtre des Folies-Parisiennes de MM. Daubray, Scipion et Richard, au moins dans la partie occupée par la scène.

Les murs sont formés de panneaux en tôle mince d'acier emboutie de un millimètre d'épaisseur. L'emboutissage permet, du reste, de leur donner une suffisante décoration.

Ces tôles sont rivées de part et d'autre d'une carcasse en fer qui les tient écartées de 16 centimètres, de manière à laisser l'air circuler entre elles.

La toiture elle-même est constituée de la même façon, et toute cette construction est si légère qu'on a pu se dispenser d'y faire aucune fondation ; elle repose tout entière sur des fers en U, posés à plat sur le sol.

Ce joli petit édifice occupe un terrain de quarante mètres sur vingt, entre le bâtiment de l'Exploitation et la Tour Eiffel, qu'il n'écrasera certainement pas de sa masse.

Si l'emploi du fer le met à l'abri de l'incendie il est, toutefois, à craindre qu'il n'y acquière une sonorité désagréable, mais attendons l'usage avant de juger, d'autant qu'on se trouve là dans des conditions toutes nouvelles, la salle n'étant close que partiellement.

L'architecte des Folies-Parisiennes est M. Letorey, le décorateur du Trocadéro et de l'Hôtel Continental, et sa décoration lui fera honneur, car le théâtre est élégant, pittoresque, et surtout très original.

©Livre d'Or de l'Exposition - Maurice Dulac.