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Rue du Caire


Rue du Caire à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Alphand et Berger

La rue du Caire est une des plus charmantes fantaisies de l'Exposition.

Qui n'a rêvé souvent de ce Caire mystérieux, la seule entre toutes les villes d'Orient qui ait conservé intact jusqu'à nos jours le cadre même dans lequel le conteur arabe a fait vivre les légendes des Mille et une Nuits! Pour satisfaire ce désir, MM. Alphand et Berger ont découpé une tranche de la vieille ville du Nil et, comme le magicien des contes, l'ont enlevée sur leur manteau avec ses habitants, ses âniers, ses marchands et l'ont transportée toute vivante au Champ de Mars, la plaçant pour plus de contraste à la porte du Palais des machines, ce rêve de fer du génie moderne.

En partant du pied sud de la tour Eiffel, nous nous engageons dans le labyrinthe de verdure et de palais exotiques qui s'étend en avant de l'extrémité du Palais des Arts libéraux, et après avoir longé les pavillons du Venezuela, du Guatemala, de Havaï, nous sommes arrêtés par le Palais indien qui nous barre la route. Entrons-y puisque nous ne sommes pas pressés et que tous les chemins conduisent au Caire.

Ce Palais indien est la reproduction d'un monument d'Ahme-dabad. Ses murs, dont le ton rougeâtre a été obtenu par un badigeonnage au sang de bœuf, sont coupés de bandeaux et de rinceaux sculptés, d'un effet charmant, que dominent d'élégants campaniles. Sur l'une des faces court un promenoir bas, porté par d'élégantes colonnettes, de modèles variés. L'intérieur est coupé par une grande galerie dont une vasque de marbre portée par des lions occupe le centre. Une haute coupole, soutenue par un double étage de colonnes, types d'un des plus anciens monuments de l'Inde, couvre cette partie centrale où l'on a établi un restaurant servi par des Indiens en robe blanche et turban de couleur. De chaque côté de celte galerie s'ouvrent des boutiques regorgeant de bibelots indiens : cuivres ciselés, ivoires, poupées de carton, idoles de marbre, vases laqués, cruches de poterie vernissée, éventails de plumes. Des Parsis, indigènes de Bombay, vous font les honneurs de ces merveilles, assez médiocres échantillons de la délicate industrie hindoue.

Sans céder aux aimables sollicitations des noirs garçons de café qui nous offrent des rafraîchissements à l'instar de l'Inde, nous sortons du palais et du seuil même nous voyons se découper sur le ciel bleu les minarets de la cité du Caire.

La foule se presse vers ce point qui semble un des rendez-vous favoris de l'Exposition. Comme nous approchons, les sons rauques du tam-tam et les notes aiguës des flûtes égyptiennes frappent nos oreilles; c'est un café maure qui nous invite à venir déguster, au son de la musique, un soi-disant pur moka cuit et servi à la mode arabe.

Prenant une rue latérale, nous nous engageons avec la foule dans le bazar marocain où dans de petites échoppes s'étalent étoffes, bonbons, dattes, burnous, cruches et pots de toutes dimensions que de graves bonshommes enturbannés nous offrent dans un français des plus purs. « Achetez Ya-rahat loukoum, le délice du sérail, me dit l'un d'eux, c'est deux sous. » Pour dix centimes je déguste le morceau de pâte sucrée et parfumée qui fait les délices des sultanes. Un peu plus loin, un honnête fellah me propose une paire de sandales qu'il achève en ce moment : mais je résiste à la tentation, et, continuant ma route, je me retrouve dans la grande rue du Caire, au coin de la mosquée d'Hassan. Devant moi s'étendent les façades de maisons égyptiennes, s'alignant dans un désordre voulu et projetant en avant leurs élégants moucharabis en bois tourné. Le moucharabi a l'air d'une cage et c'est un balcon; derrière le réseau serré de ses fines balustres, la femme musulmane suit le tumulte de la rue à l'abri de tout regard indiscret. Les portes étroites des demeures sont ornées de faïences incrustées dans le mur ou de peintures grossières et tout le long des rez-de-chaussée s'ouvrent d'étroites boutiques abritées par de rudimentaires auvents de bois.

Mais, pendant que je me laisse aller aux souvenirs déjà lointains qu'évoque en moi la vue de ces maisons qui semblent avoir été enlevées à ce Caire que j'ai visité autrefois, un cri d'alarme bref et guttural me tire de ma contemplation et presque aussitôt je suis à demi bousculé par un bel âne blanc, qui passe au trot devant moi, portant sur sa selle rouge un charmant gamin européen et suivi par un fellah à la longue gandoura bleue. Oui, décidément, je suis bien au Caire; je reconnais ce joli petit âne, c'est bien lui, ou peut-être son père, qui me porta autrefois si souvent à l'Esbekyeh, au Bazar ou aux Pyramides. C'est là aussi une idée aimable que de nous avoir amené ces âniers et leurs montures si caractéristiques sur lesquelles chacun peut pour un prix modique s'offrir une promenade.

A travers la foule compacte, je continue mon chemin, amusé et charmé par cette reconstruction si vivante. Je m'arrête devant la sombre et étroite échoppe où un potier fait devant moi, avec une terre apportée d'Egypte, une de ces grossières gargoulettes dont la forme n'a pas changé depuis les Pharaons; à côté, se servant de ses pieds autant que de ses mains, un Arabe tourne de délicates petites quilles de bois destinées à la confection d'un moucharabi. Puis, un peu plus loin, un bijoutier cisèle des bracelets ou contourne des filigranes; un cordonnier brode des sandales; un armurier grave le manche d'un poignard; un artiste incruste des panneaux ou burine un plat de cuivre. A un angle s'ouvre la boutique du confiseur Ahmed-Ahmed-Wanaz : à côté de l'éternel a-rahat loukoum, il y a des sucreries semées de graines de sésame ou de poids chiches rôtis, des bonbons à la rose, à la banane, d'un goût vraiment original et qui ont été fort goûtés des jeunes visiteurs; il a aussi des bonshommes en sucre, des lions, des chamaux, des locomotives du dessin le plus pittoresque et le plus archaïque qui se puisse imaginer. Près de son échoppe un superbe gaillard bronzé et enturbanné, dans une tunique éclatante, sonne du verre en criant : « Bonne orangeade » ; ce janissaire est un marchand de coco ; son étalage, avec ses grandes cruches de verre, est d'un pittoresque réussi.

De ce point j'entends retentir par-dessus les cris de la foule une étrange mélopée. Guidé par ces chants, je m'engage sous un portail et me trouve dans une cour où sont rangés les ânes et leurs conducteurs. Ceux-ci, en attendant les clients, se sont rangés en cercle et chantent à tue-tête une ronde populaire. Que tout cela est donc amusant et vivant!

Je m'arrache enfin à ce spectacle, pénètre encore dans une ou deux boutiques et passe sous un superbe vélum qui abrité l'entrée du concert égyptien. Mais, si nos lecteurs le veulent bien, nous n'entrerons pas, malgré les appels du tambourin, dans ce concert qui ne leur est point destiné et dont la présence dépare ces curieux ensembles.

Comme j'atteins l'extrémité de la rue et que je vois déjà les premières locomotives qui annoncent l'entrée du palais des machines, un grand fellah maigre et noir se courbe devant moi, et, tandis que sa main se tend humblement, j'entends sortir de ses lèvres le mot : « Bakchich ». Ah! vraiment, c'est bien l'Egypte tout entière que l'on nous a amenée là, car on n'y a pas oublié le bakchich souverain, ce mot fatidique qui est le « Sésame, ouvre-toi » de ce pays des Mille et une Nuits, pays fermé à jamais à celui qui ne connaît pas l'emploi du tout-puissant bakchich : bakchich d'un sou pour le fellah, bakchich d'une piastre pour le gardien qui vous ouvre la mosquée, bakchich pour le caïd, bakchich pour le pacha, pour le prince, bakchich pour tout le monde. Aussi, sans hésiter, je donne deux sous au fellah et je sors de la rue du Caire.

© L'exposition universelle de 1889 - Louis Rousselet