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Village Sénégalais


Village Sénégalais à l'exposition de Paris 1889

C'est la première fois que notre grande colonie du Sénégal se voit attribuer dans une Exposition une part aussi large à côté des autres. Encore n'a-t-elle pas été absolument ce qu'elle devrait être, et l'exposition proprement dite des produits a-t-elle été sensiblement sacrifiée à la mise en scène extérieure.

De tous les villages du même genre qui se succèdent à l'Esplanade des Invalides, derrière le Palais central des colonies, le village sénégalais est celui qui occupe l'emplacement le plus considérable.

Il ne nous apparaît pas, comme la plupart des villages du Sénégal, avec leurs cases pressées les unes contre les autres et leurs enceintes en terre. C'est surtout un village conventionnel, destiné à nous représenter, dans un même groupe, tous les types de constructions employées au Sénégal et au Soudan. Pour synthétiser davantage la main-d'œuvre architecturale usitée en pays noir, les organisateurs du village sénégalais nous montrent d'abord une construction militaire, qui sert en quelque sorte d'entrée à ce village. C'est la reproduction de la Tour de Saldé. On appelle ainsi un blockhaus situé sur la rive gauche du Sénégal, entre Podor et Matam, et que fit construire jadis (1859) le commandant Faidherbe, depuis général, alors qu'il était gouverneur de notre grande colonie. Ce blockhaus a servi de modèle à plusieurs autres. Celui dont on nous donne la reproduction est figuré à moitié de ses proportions réelles. C'est un ouvrage militaire considéré jusqu'à ce jour comme fort sérieux... là-bas, mais bien entendu d'une moins grande importance que les forts qui défendent nos postes principaux du fleuve, tels que celui de fiakel. Pour ne parler que de la Tour de Saldé, elle est située, avec le village dont elle porte le nom, en plein pays toucouleur (le Fouta), c'est-à-dire au milieu de populations musulmanes non soumises, très turbulentes, qui ne se gênent pas, pendant la saison sèche, alors que les eaux du fleuve, devenues très basses, nécessitent l'emploi des chalands, pour attaquer nos convois et couper notre ligne télégraphique. Le blockhaus, ou la Tour de Saldé, nous sert donc de point de repère indispensable, jusqu'au jour où l'on élèvera une forteresse plus importante encore, car la construction actuelle pourrait bien disparaître, entraînée par les eaux du fleuve qui rongent les rives chaque année davantage au moment des grandes crues. Toujours est-il que derrière ces blockhaus, généralement pourvus d'une ou deux pièces d'artillerie, on peut tenir en respect une armée nègre au moins pendant quelque temps.

C'est dans cette construction qui figure la Tour de Saldé que se trouve accumulée une partie de l'exposition commerciale sénégalaise. Nous disons à dessein « une partie », parce que déjà le Palais central des colonies a réservé un emplacement assez considérable aux produits de cette exposition. Il eût été sans doute préférable d'éviter cet amoncellement dans l'espace restreint d'une construction où le public ne va guère, attiré qu'il est par les cases du village et l'aspect de ses habitants. Il y a pourtant là des choses fort intéressantes, depuis les objets usuels de la vie ordinaire jusqu'aux choses de grand luxe. On retrouve les premiers dans les cases du village. Les secondes se composent d'ouvrages en cuir très artistement exécutés, d'armes, de tapis aux riches couleurs fabriqués sur la rive droite du fleuve, dans les tribus maures du Sahara. Quelques échantillons de tissus de soie, de plumes de parure et de bijoux, se retrouvent encore ici comme au Palais central des colonies.

Mais l'intérêt principal de l'exposition sénégalaise est, malgré tout, dans le village lui-même, où nous allons nous hâter de pénétrer en sortant de la Tour de Saldé.

Devant nous sont disséminées ce qu'on appelle, aux colonies, des cases de toutes grandeurs et de toutes formes. Voici d'abord la case toucouleur, en terre sèche, sorte de rotonde avec un joli toit pointu en chaume. Pour entrer, une porte basse. Sur la face extérieure, quelques dessins en manière de losange pour agrémenter l'aspect de la maison. Le mobilier de cette habitation est aussi en terre sèche. Il ne se compose, d'ailleurs, que de quelques sièges et d'une sorte de divan. Tout cela fait corps avec la muraille. Le Toucouleur un peu à son aise y prodigue les nattes. La case qui figure au village de l'Exposition est la reproduction exacte d'une des cases du village de Dagana, le pays des gargoulettes, sur le fleuve Sénégal et sur la frontière du Oualo.

Rappelons pour mémoire que la gargoulette est un vase poreux dans lequel l'eau se conserve fraîche. C'est un des meubles d'une case sénégalaise.

A côté est une autre case toucouleur qui est la reproduction, réduite d'un tiers, de la case habitée par le chef du Toro, à Guédé, capitale de ce pays. Le Toro est un territoire de la rive gauche du fleuve, dont Podor est la résidence du commandant français.

Nous sommes attirés par la vue d'une belle case de dimensions exceptionnelles et d'une construction presque élégante. C'est le type d'une case de riche Ouolof, habitant du Oualo et par extension habitant de Saint-Louis et en général des villes où l'Européen est établi. Le Ouolof est assurément le plus civilisé des noirs sénégalais; d'abord parce qu'il a été avant tous autres en contact avec nous; ensuite, parce qu'il est très intelligent, très laborieux et très Français. Il est fier de ce dernier titre et s'en pare à tout propos. La case devant laquelle nous sommes arrêtés est en paille, consolidée par des pièces de bois dans les parties principales. La toiture est, bien entendu, en paille comme le reste. Toutefois, cette case, qui affecte la forme d'un parallélogramme, est de dimensions assez considérables et comporte une division intérieure, à la manière européenne. L'agencement ne manque pas d'un confortable relatif. Gela coûte, en somme, de cinq à six cents francs de frais de construction. Malheureusement, la durée d'une case de ce genre est courte. On a calculé qu'elle n'allait guère au delà de deux ans. Le feu la dévore un beau soir, et ses habitants se dépêchent d'en rebâtir une autre.

Au fond du village, nous rencontrons un modèle de case bambara. C'est la plus originale de toutes les cases du village. Elle est en terre sèche et de forme presque carrée. La porte d'entrée qui s'ouvre sur le devant est surmontée d'une sorte de fronton qui dépasse la crête de la case, celle-ci formant des créneaux ronds. Il y a là des réminiscences de styles arabe, mauresque, égyptien et... auvergnat; en tous cas, il y a sûrement une tentative artistique, complétée sur la face extérieure du mur par des dessins que leur naïveté rend cabalistiques. À gauche, on distingue un homme à cheval; à droite, c'est un caïman aux pattes étendues. Enfin, c'est aussi l'éternelle main ouverte, comme une empreinte mystérieuse, qu'on distingue à la porte de toutes les maisons arabes.

Voici maintenant une case du Fouta-Djallon, pays dont nous ne pouvons dire encore qu'il fait partie de nos possessions, quoiqu'il y soit englobé et que des traités l'aient placé sous notre protectorat. Les pays noirs sont des pays où les engagements en matière de territoire ont besoin d'être sanctionnés. Ça viendra, espérons-le, pour le Djallon comme pour le reste.

La case qui est le type de celles de ce pays est assez curieuse. C'est une rotonde qui a bien 5 ou 6 mètres de diamètre, entourée d'un petit mur qui forme un couloir avec la maison. Celle-ci est surmontée d'un toit pointu, très débordant, qui recouvre également le couloir et le petit mur. Tout cela est en terre sèche et en paille. On n'est pas surpris de voir des cases d'une construction plus résistante dans un pays où la température descend parfois pendant la nuit à plusieurs degrés au-dessous de zéro.

Enfin, voici un modèle de tente comme en possèdent les gens de qualité chez les Maures Trarzas, tribu puissante qui habite la rive droite du Sénégal, dans le voisinage de l'arrondissement de Saint-Louis. Ici le tapis joue un grand rôle dans le mobilier.

À côté de ce type d'habitation, on a essayé de reconstituer la porte de Koundian, telle qu'elle existait dans ce village du haut Bambouk lorsque, au commencement de cette année, le chef d'escadron Archinard, commandant supérieur du Soudan français, crut devoir le faire détruire. La porte proprement dite, en bois d'une épaisseur formidable, est exactement la même que celle qui existait à Koundian et qu'il fallut enfoncer à coups de canon. Elle porte les traces terribles de nos obus!

Si nous laissons les habitations du village sénégalais pour le considérer dans ses autres détails, nous remarquons plusieurs choses qui en sont le complément et sont aussi, au même titre que les cases, le complément de l'exposition de notre intéressante colonie. En somme, c'est la vie même de nos bons noirs qu'on a voulu nous montrer, et on a réussi. Nous pouvons dire pendant quelques instants que nous vivons leur vie dans un de leurs villages.

Ici, c'est la mare où nous voyons accroupie une des femmes du village, dont les attributions sont de laver le linge des habitants. Et vous pouvez être certains qu'elle ne chôme pas. Les nègres sont propres et aiment à porter des vêtements toujours frais.

Là, c'est un haut fourneau, comme ceux dont se servent les forgerons du Fouta-Djallon, pays riche en minerai de fer.

Plus loin, on a figuré un champ ensemencé, avec les appareils identiques aux nôtres dont se servent les cultivateurs de là-bas pour effaroucher les oiseaux pillards. En plus, pourtant, se voit un petit mirador, sorte d'observatoire dans lequel grimpent les gamins noirs pour mieux surveiller les champs.

Là, c'est un atelier de tisserand, où le métier n'a rien de commun avec celui de Jacquart, mais n'en produit pas moins de fort beaux tissus. Plus loin, c'est un atelier de forgeron, d'où sortent de magnifiques armes et de non moins magnifiques cannes incrustées. Car ils font de tout, ces forgerons noirs. Pendant que leurs femmes font de la poterie, eux font des canons et des chiens de fusils, des poignards et des couteaux, des sabres et des éperons, des chaînes de montres et des clefs, des pendants d'oreilles et des ciseaux; tout cela avec un marteau et une lime! Où cette merveille de main-d'œuvre est surtout appréciable, c'est à la case de Samba Laobé Tiam, un vigoureux et intelligent Ouolof de Saint-Louis, qui dirige un atelier au village sénégalais de l'Esplanade en compagnie de son frère et de son jeune fils.

Nous avons encore à mentionner la petite mosquée établie au milieu du village, mosquée figurée tout simplement par un mur bas, crénelé en rondeurs et affectant la forme d'un quadrilatère. Gela peut avoir 2m,50 de largeur sur 3 de longueur, avec lm,50 de hauteur. Tels sont les petits oratoires privés que l'on trouve dans toutes les cours des musulmans aisés. Celui du village sénégalais de l'Exposition est l'objet d'une fréquentation incessante, car la population journalière est toujours d'une trentaine d'individus, au moins. Il y a là, indépendamment des quelques ouvriers d'art auxquels nous avons fait allusion en signalant leurs ateliers, quatre femmes qui se partagent le blanchissage, la cuisine et les soins à donner à un petit négrillon ; et une vingtaine de piroguiers, gens de Guet'Ndar, village séparé de Saint-Louis par la distance d'un pont, tous hommes de mer, pêcheurs vaillants et heureux. Toute cette population ne se compose que de Ouolofs, sauf exception pour deux Peuls, l'un du Baol et l'autre du Djallon. Mais le Sénégal ne s'est pas contenté de nous envoyer des artisans, des bateliers, des soldats, il nous a expédié en outre quelques-uns des plus nobles échantillons de ses têtes couronnées, le roi du Boundou, Ousman Gassi, plusieurs chefs du Soudan français, enfin le sémillant Dinah Salifou, roi des Nalous. Ce dernier, qui règne sur quelques centaines de nègres, aux environs de notre poste de Boké, a eu un vif succès à Paris où il s'est montré partout, à l'Opéra, au Cirque, dans toutes les fêtes. Ce minuscule potentat a fait même un moment concurrence au Chah de Perse, le roi des rois, un des illustres visiteurs de notre Exposition.

Avant de quitter la section sénégalaise, il nous reste à dire quelques mots de deux produits de cette colonie qui, sous leur humble apparence, n'ont guère excité l'attention des visiteurs et qui sont cependant appelés à jouer un rôle important dans le développement du commerce de nos possessions africaines. Nous voulons parler des précieuses noix de cola et de karité.

Barth, Mage, Gallieni, Marche, Ollivier de Sanderval et autres ont signalé à différentes reprises l'intérêt tout spécial qu'offre la noix de cola. Le colonel Gallieni est pourtant le seul qui ait donné des renseignements précis sur sa nature et son utilité. Ce qui est certain, c'est que la noix de cola, étudiée de près depuis quelque temps, va sans doute être appelée à jouer un rôle intéressant dans l'alimentation et la thérapeutique.

Généralement et jusqu'à plus amples détails, on lui reconnaît des propriétés analogues à celles de la coca sud-américaine. Les noirs utilisent, en effet, la cola avec le même ménagement respectueux et le même but de prévoyance que les Américains du Sud dans l'emploi de leur coca.

La noix de karité ou fruit de l'arbre à beurre, quoique mentionnée par presque tous les explorateurs du Soudan, est encore un produit presque ignoré, et le commerce français n'a pas jusqu'ici cherché à l'utiliser.

« Le karité, dit le colonel Gallieni, dans son livre sur le Soudan Français, est très commun dans la vallée du Haut-Niger et dans celles du Bakhoy et du Ba-Oulé; on en rencontre d'immenses forêts dans le Fouladougou, le Bélédougou, le Manding et le Gué-niékalari. C'est un bel arbre à feuilles oblongues et frisées, de la famille des Sapotées; le fruit est de la grosseur d'une noix ordinaire, enveloppé d'une coque assez mince recouverte d'une chair savoureuse et excellente au goût. La noix, de forme ovoïde, présente une chair blanche compacte, servant précisément à la confection du beurre végétal. La récolte commence à la fin de mai et finit aux derniers jours de septembre. Les femmes et les enfants vont alors journellement dans la forêt, surtout après les fréquents orages ou tornades de l'hivernage, et rapportent au village de grands paniers ou calebasses remplis des fruits que le vent a fait tomber, On les verse dans de grands trous cylindriques, creusés çà et là dans les villages indigènes, au milieu même des rues et des places. Dans ces trous, les fruits perdent leur chair, qui pourrit; on les y laisse généralement plusieurs mois, souvent même pendant toute la saison d'hivernage. Les noix sont ensuite placées dans une sorte de four vertical en terre i'argile, disposé dans l'intérieur des cases. Elles sont ainsi séchées au feu et même légèrement grillées. Dès qu'elles sont bien sèches, on casse les enveloppes, on écrase la chair blanche intérieure, de manière à en former une pâte bien homogène. On la met dans l'eau froide et, après l'avoir battue vivement, on la tasse et on l'enveloppe, pour la conserver, dans des feuilles d'arbre. Toutes ces opérations, très longues avec les moyens rudimentaires des nègres, se font ordinairement pendant la saison sèche.

« Le beurre de karité est d'un usage constant parmi les populations bambaras et malinkés du Haut-Sénégal et du Haut-Niger: il sert pour la cuisine, pour les grossières lampes du pays, pour la préparation du savon, pour le pansage des plaies, etc. Les Dioulas en exportent une petite quantité vers les Rivières du Sud, surtout sur les rivières anglaises. Nous croyons que ce produit pourrait trouver son emploi sur une grande échelle en Europe, non moins que l'arachide dont nos bâtiments transportent de si gros stocks dans nos ports de Marseille et de Bordeaux. Il pourrait, croyons-nous, servir non seulement à la confection des savons, mais encore à celle des bougies. Toujours est-il qu'il existe sur les deux rives du Niger d'immenses forêts de karités, qui n'attendent qu'une exploitation facile et commode pour être mises en œuvre et fournir un objet d'échange, peut-être plus précieux encore que l'arachide. »

On voit par cette citation à quels usages multiples peut servir le fruit précieux du karité. Le souhait du colonel Gallieni ne saurait tarder à être exaucé. Déjà on commence à mieux connaître et à mieux apprécier beaucoup des produits soudaniens. Espérons que dans un délai prochain nos industriels sauront en tirer parti et leur trouveront des appropriations plus nombreuses encore que celles qu'on leur accorde jusqu'à présent. A ce point de vue, l'exposition sénégalaise aura été très opportune.

© L'exposition Universelle de 1889 - Louis Rousselet