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Aquarellistes


Aquarellistes à l'exposition de Paris 1889

La peinture à l'eau, la peinture à la poussière de couleur, c'est comme qui dirait deux sœurs charmantes,, belles de la beauté du diable, pimpantes, coquettes, et il faut ajouter un peu frivoles et souvent mal élevées. Ce sera encore, si l'on veut, un art parisien qui fleurit dans les serres chaudes des ateliers d'artistes de l'avenue de Villiers; art sans consistance, art de mode dont il faut se garder d'interroger les dessous ; il n'y en a pas ; cela éclôt au bout des doigts, charmant l'œil sans rien lui dire; art quelquefois spirituel, à la condition qu'on ne lui demande pas trop de l'être. Ceux-là seuls y réussissent qui en ont reçu le don en naissant ; une solide éducation est plus préjudiciable qu'utile; elle porte à corriger des défauts qui sont des qualités de l'espèce, à assagir les folies du métier qui sont leur charme, comme l'inconscience est le charme de l'enfance.

Mais... repassons nos gants et entrons, non sans avoir, au préalable, versé cinquante centimes dans l'urne (c'est pour la caisse de retraite des aquarellistes français). Voici, tout de suite, à droite, l'éternel cardinal de M. Vibert, qui nous accueille de son plus gracieux sourire. Nous constatons avec plaisir que l'excellent homme n'a pas changé : vingt ans ont passé sur sa tête sans l'ébranler ; nous le retrouvons ferme sur ses jarrets et toujours bedonnant dans sa belle robe de papier rouge. Les années n'ont pas abattu sa verve égrillarde ; il rit, il rit toujours de ses trente et une dents : je dis trente et une et non trente-deux, car l'artiste, expert en contrastes, se serait bien gardé de nous montrer deux demi-cercles continus d'un ivoire immaculé, une enseigne de dentiste ! Et puis, ne l'oublions pas. tout cela est peint d'après nature : je recommande particulièrement l'alvéole vide, c'est criant de vérité.

Deux pas encore, nous entrons dans l'Espagne de M. Worms; il y fait noir comme dans un four, et l'on y joue sur la guitare un air d'enterrement. N'importe c'est, dit-on, plein de couleur locale. Fort heureusement, voici qui va nous mettre un peu de gaieté dans les yeux. Les fleurs éclatantes de M,ne Lemaire. de M. Due/., de M. Victor Gilbert, de M. Morand : tes paysages ensoleillés de M. Zuber. de M. Béthune, les parcs de M. Jourdain, les feux d'artifice de M. Besnard, déjà nomme : les cavalcades de M. J.-L. Brown. Nous prenons plaisir à suivre M. Jeanniot danses études de la rue parisienne, avec soldats si bien observés. M. Béraud nous conduit au théâtre, et nous assistons à la représentation que nous donnent les spectateurs, une pièce qui vaut souvent mieux que l'autre, surtout quand elle est contée par un artiste de cette valeur. Voici de nouveau M. Heilbuth: le pinceau à lavis en main, il conserve tous ses avantages ; le pastel sert moins bien, nous l'avons dit, son incontestaMe talent. Très intéressantes également sont les œuvres de M. Friant, un des bons peintres de l'avenir, et même du présent ; de M. E. Adan, qui assaisonne d'un grain de sentiment toutes ses peintures. Place aux jeunes ! Saluons M. Français, le dernier des peintres qui lise Virgile ; M. Harpignies, héritier du Poussin, et, à ce titre, un peu triste de ne pouvoir endosser le costume éclatant et bariolé de l'aquarelliste moderne.

Dussé-je être lapidé, j'avoue ne prendre qu'un médiocre plaisir à contempler les chats de M. Eug. Lambert ; je les vois toujours rôder dans les jambes des cardinaux de M. Vibert ; ils ont trop d'esprit pour de simples bêtes. Et puis, quel triste pelage !

Les spirituels et faciles dessins, relevés d'aquarelle et de gouache, que M. Détaille expose, auront leur succès accoutumé ; on fera fête également à M. Le Blant. dont les dessins n'ont pas besoin d'être aquarelles pour prendre toute leur valeur. On dit tout ce que l'on veut et surtout tout ce que l'on peut avec quelques traits de plume ou de crayon. Voyez les croquis faits d'après nature parM. Cazin, ne sont-ils pas aussi suggestifs que ses peintures les mieux réussies? D'ailleurs il s'agit ici d'un artiste demeuré presque seul aujourd'hui d'une espèce perdue, celle des «peintres en chambre ». M. Cazin ne peint pas d'après nature, il se contente d'aller flâner dans la campagne et d'y prendre des notes sur son carnet : notations .figurées de formes et de mouvements de terrains, programmes de colorations devant concourir à une transcription des harmonies entrevues. Avec cela et beaucoup de talent, on rentre dans son atelier et F on y fabrique des toiles qui semblent plus nature que celles des peintres de morceau. M. Cazin réalise ainsi des paysages intellectuels qui ne sont nulle part, mais dont la cervelle de tous les rêvasseurs fut hantée quelque beau soir ; on s'explique son succès, par ce fait indéniable que le besoin d'idéal se faisait vivement sentir dans la peinture contemporaine.

Avant de terminer cette rapide promenade dans la galerie delà Société des Aquarellistes français, je dois une mention à des artistes dont l'esthétique est tout autre, ce qui ne les empêche pas d'avoir du talent. Je veux parler deMM.Maurice Leloir, A. Marie et Delort, peintres assermentés de scènes aimables, empruntées aux siècles passés. Voulez-vous de la Renaissance ; préférez-vous le XIIe ou le XVIIIe siècle (entre nous, c'est ce dernier qui fait le mieux en aquarelle) ? Adressez-vous à ces messieurs : ils sont admirablement assortis. On garantit sur facture l'authenticité des accessoires reproduits; vous aurez un haut de chausses « de l'époque », des rapières et des salades inattaquables. Tous les documents sont empruntés aux archives de l'Hôtel Drouot. Une telle provenance doit imposer silence aux suspicions jalouses de la critique.

© Exposition de Paris - 1889