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Les hommes de la Tour Eiffel


Les hommes de la Tour Eiffel à l'exposition de Paris 1889

M. Eiffel.

De taille moyenne, la physionomie des plus fines et des plus vives, la parole harmonieuse et pleine de sympathie, les yeux bleus et clairs, la figure ronde encadrée d'une barbe très courte, les cheveux frisants à demi, blanchis déjà par l'étude, tel est M. Eiffel dont le nom est aujourd'hui connu du monde entier.

Malgré la célébrité de ses succès, ce savant est demeuré comme à ses jeunes années un timide, un patient, un attristé: on dirait qu'il cherche toujours au delà et que le rêve de sa pensée s'envole encore plus loin, toujours plus haut.

M. Eiffel a reçu le 30 mars, des mains de M. Tirard, président du Conseil, la croix d'officier de la Légion d'honneur.
C'est la première récompense donnée à l'occasion de l'Ex-position, et si jamais récompense a été méritée, c'est bien celle-là.

Les collaborateurs de M. Eiffel.
M. Gustave Eiffel a eu pour principaux collaborateurs MM. Gobert, Nouguier, Kœchlin et Salles; M. Salles, ingénieur des mines, est le gendre de M. Eiffel, son aller ego; il a pris la part la plus directe à toutes les études.

Les chantiers de la Tour ont été dirigés par M. Compagnon, chef des travaux, et M. Milon, sous-chef. Le chef des dessinateurs était M. Pluot. Architecte, M. Sauvestre, qui a été chargé par M. Eiffel de la décoration des plates-formes.


Les ouvriers de la Tour.

Dans cette construction gigantesque, les ouvriers n'ont jamais été très nombreux et c'est une des particularités les plus curieuses à signaler. Il n'y a jamais eu sur ce chantier immense les équipes nombreuses et bruyantes auxquelles l'imagination prête à l'avance un excès de mouvement, de bruit et de vie : les équipes étaient restreintes et muettes; le fer lui-même n'était plus bruyant et la raison en est merveilleuse dans sa simplicité: c'est à Levallois-Perret que tout se préparait en effet. Chaque pièce est arrivée devant le pont d'Iéna, parfaite, entièrement terminée avec son numéro d'ordre : chacune venait s'ajuster à la précédente, mécaniquement, dans un ordre immuable, et il n'était pas pratiqué un seul trou de rivet.

Donc pas d'outillage pour percer, pour aléser, pour cintrer ou pour rectifier sur place : et deux cents ouvriers suffisaient amplement à cette besogne du montage. Pendant toute une partie des travaux, il n'y a eu que 150 hommes.

La paye était pour les ouvriers de 80 centimes l'heure jusqu'au 31 octobre 1888. Une augmentation générale de 5 centimes a été faite à partir du 1er septembre, une autre de 5 centimes à partir du 1er octobre, une autre de 5 centimes à partir du 1er novembre, et enfin une augmentation spéciale de 5 centimes au personnel des chantiers supérieurs.

Les apprentis gagnaient 45, 50 ou 55 centimes par heure.

Un détail curieux :
Bien des ouvriers des chantiers de la Tour n'ont fait l'ascension complète que le jour même de l'inauguration, derrière le cortège officiel. Ceux-là étaient employés dans cette gare improvisée au premier étage ou dans l'entrepôt de bois et de fers installé sur la deuxième plate-forme ; ils réglaient la marche des machines, manœuvraient les treuils qui élevaient des pièces de trois ou quatre mille tonnes, ou poussaient sur les rails les wagonnets chargés de rivets que les grues mobiles des étages supérieurs enlevaient ensuite comme un fétu de paille.

Il fallait trois quarts d'heure pour hisser une pièce de fer à 220 mètres.
Au second étage, à quelques mètres du pavillon du Figaro, avait été installée, à partir du 1er septembre, une cantine d'approvisionnement offerte aux ouvriers, une pièce longue et basse où deux poêles brûlaient continuellement et où les repas étaient servis avec des rabais considérables. M. Eiffel avait voulu, en effet, que le restaurateur n'exigeât du personnel qu'un prix inférieur de moitié au prix des marchands de vin du voisinage, et sous cette condition absolue, il avait fourni le combustible et donné à l'entrepreneur des cuisines une somme de 60 centimes par déjeuner. L'ouvrier n'avait donc à débourser qu'une somme insignifiante pour le repas de midi ; et il ne perdait ni son temps ni ses forces dans des ascensions répétées.

Celui qui était vraiment exposé était le peintre ou le riveur qui allait se percher avec deux ou trois de ses compagnons dans les mailles de cette volière immense, se cou-cher à deux cents mètres sur le tissu transparent, ajouter aux tiges de fer d'autres tiges de fer, ou passer une teinte nouvelle là-haut, toujours plus haut. Celui-là était à tous les vents, à toutes les pluies, à tous les dangers, à tous les froids. 11 avait, l'hiver dernier, jusqu'à 8 ou 10 degrés de froid.

Mais, il est à peine vingt ou trente camarades comme lui. Ce sont quelques ouvriers d'élite habitués à ces fatigues, les fidèles de l'usine Eiffel, ceux qui, en plein hiver, ont déjà construit le viaduc de Garabit, dans le Cantal, et qui ont supporté bien d'autres épreuves au-dessus des gouffres de la Truyère, où le froid dépassait souvent quinze degrés.

D'ailleurs, à côté d'eux se trouvait presque toujours une petite forge mobile remplie d'un brasier rouge. La forge était continuellement nécessaire pour leur minutieux tra-vail puisqu'il fallait, sur les trous pratiqués d'avance dans le fer, enfoncer d'énormes clous brûlants que l'on rivait à blanc.
Aussi, presque tous les ouvriers ont-il refusé, jusqu'aux glaces de janvier 1889, les vêtements en peaux de mouton que M. Eiffel avait fait préparer pour eux : la casquette de loutre aux bords rabattus sur les oreilles, et les tricots épais leur suffisaient.

Dans l'après-midi, d'ailleurs, la température était très sensiblement modifiée, et, de midi à cinq heures, le thermomètre, à partir du deuxième étage, marquait un degré au-dessous de zéro ou zéro degré. Parfois même, quand le brouillard se maintenait sur Paris, il faisait plus chaud sur le sommet de la Tour que dans ses assises, parce que le sommet seul, planant au-dessus des nuages humides, recevait directement les rayons du soleil.

ll y aura à ce sujet de très curieuses expériences pour l'Académie des sciences.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889