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Amer Picon


Amer Picon à l'exposition de Paris 1889

Rien n'est curieux à étudier comme l'origine et les développements successifs d'une grande industrie.

Il me souvient toujours d'avoir vu, à l'une des dernières fêtes données par M. Gail, étalé sur un coussin de velours, comme une précieuse relique, le livret d'ouvrier du célèbre fondeur.

Ce livret, il y tenait autant qu'un gentilhomme à ses parchemins : ce livret c'était tout son début, toutes ses souffrances, toutes ses luttes, et cela lui rendait plus appréciable le triomphe final. C'était le souvenir des premières tentatives et des vastes combinaisons caressées comme un rêve qui devait, plus tard, si merveilleusement se réaliser.

Lorsque M. G. Picon inventa pour son usage personnel, et sans viser en aucune façon à la célébrité, sa boisson connue actuellement du monde entier, il ne se doutait guère qu'il jetait les bases d'une des plus grandes industries du globe. Il appelait cela « sa tisane », et cette « tisane » il l'offrait à ses amis en leur conseillant de remplacer par elle l'absinthe dont il avait personnellement éprouvé les funestes effets.

La « tisane » a fait son chemin : la « tisane » met aujourd'hui en mouvement des milliers de mains, elle emplit des millions de verres, elle fait ronfler les machines de quatre usines colossales situées sur différents points de la France et de l'Algérie; elle utilise le travail d'une armée d'ouvriers et l'intelligence de tout un état-major d'ingénieurs et de distillateurs !

La « tisane », c'est le trésor de famille de l'honorable maison Picon, et ce trésor, loin de vieillir et de diminuer, se perfectionne et se renouvelle sans cesse, grâce au zèle intelligent du modeste et illustre inventeur.

Le pavillon Picon, à l'Exposition, dit à lui seul tout le succès de la célèbre liqueur.

C'est à l'esplanade des Invalides, à l'entrée du quai d'Orsay, tout près de la station de la Concorde, du chemin de fer Decauville, une ravissante mosquée arabe, toute constellée d'or et de verroterie, avec son dôme pimpant, ses vitraux polychromes et la baie engageante de sa double porte romane, sans cesse ouverte au visiteur.

Au fond de ce petit temple de l'hygiène un dressoir en marbre blanc où s'étalent les instruments du sacrifice, verres mousseline, bouteilles d'amer Picon exemptes de contrefaçon, coiffées de leur capsule rougeoyante et revêtues de leur étiquette dorée sur laquelle une main grande ouverte proteste, en signe de marque de fabrique, de la sincérité du produit.

C'est à l'initiative intelligente et éclairée de M. Bouchy, l'habile directeur de l'usine de Rouen, que nous devons cette élégante construction.

Continuant les traditions de sa famille, M. Bouchy a tenu à porter haut le vieux renom de notre industrie nationale.

Il est difficile de donner une idée de l'admirable installation de son usine, de l'ordre qui y règne, des perfectionnements qui y sont quotidiennement apportés et c'est plaisir de voir le zèle et le dévouement qu'apporte dans l'exécution de sa tâche un véritable régiment d'employés, ouvriers, collaborateurs à des titres divers, sous la direction supérieure d'une intelligence d'élite.

Ancien officier de l'armée active, vétéran des guerres d'Afrique. M. Bouchy a apporté dans sa nouvelle situation toute la loyauté, toute l'activité et toute la sympathique fermeté dont il avait contracté l'habitude dans sa première carrière; on peut être assuré qu'il ne laisse rien sortir de ses vastes chantiers qui ne soit minutieusement contrôlé.

Très bien secondé d'ailleurs par ses beaux-frères associés qui dirigent avec beaucoup d'habileté les usines non moins importantes de Marseille, Bordeaux et Bône, M. Bouchy s'attache plus spécialement à fournir Paris et la région du Nord.

On ne saurait contester que le pavillon Picon ne soit à l'Exposition le spécimen le plus réussi et le plus attrayant des installations dues à l'initiative individuelle.

M. Bouchy a estimé, comme le généreux et malheureux commandant Hériot, que la patrie devait tirer quelque gloire et quelque profit du travail de ses enfants. Alors que les autres exposants n'offrent que moyennant rétribution la dégustation de leurs produits, il offre le sien gratuitement à tous. Le gouvernement nous semble n'avoir pas tenu suffisamment compte de sa générosité toute militaire, en l'astreignant à acquitter des droits d'octroi pour une liqueur qui est distribuée gratis à tous les altérés de l'Exposition. Aussi espérons-nous que M. Rouvier reviendra sur cet errement et que, de deux choses l'une, ou il autorisera M. Bouchy à vendre ses produits à l'Exposition, ou qu'il l'exonérera des droits d'octroi. Il nous semble, en effet que lorsqu'une industrie française a acquis une importance telle qu'elle puisse délier la concurrence du monde entier, on lui doit quelque reconnaissance au point de vue national, et que c'est faire un faux calcul que de vouloir lui imposer des contributions exceptionnelles, sous prétexte qu'elle a exceptionnellement réussi.

Grâce à la générosité de la maison Picon, les deux ou trois cent mille visiteurs quotidiens de l'Exposition peuvent constater par eux-mêmes qu'ils dînent de meilleur appétit et qu'ils se sentent plus à l'aise lorsqu'ils ont dégusté la célèbre boisson algérienne. Au surplus, si l'on veut être édifié sur l'innocuité de l'amer Picon, il faut se reporter à la journée du 13 juillet, au cours de laquelle on a vu, aux applaudissements de la foule, toute une lignée de babys roses, dont l'un encore à la mamelle, absorber gaiement, comme des accoutumés, l'apéritif paternel, et nous doutons très fort que les minuscules inventeurs des autres apéritifs se risquent à donner de telles preuves à l'appui de leurs prospectus réclamistes.

Nous sommes trop exposés aux empoisonnements quotidiens pour ne pas remercier la maison Picon des services qu'elle rend à l'hygiène, et nous ne saurions trop rendre hommage à l'inventeur de cette boisson anti-fiévreuse et apéritive qui remplace peu à peu la perfide absinthe dans la consommation habituelle tout en déclarant, ce qui nous paraît un devoir, que les trop nombreuses contrefaçons de cette liqueur sont plus dangereuses encore que la liqueur verte.

Un médecin avec lequel nous causions ces jours derniers du péril que créait pour la santé publique les imitations des grandes marques nous disait textuellement : "J'irais jusqu'à prescrire l'AmerPicon dans certains cas, si j'étais sùr que l'on s'adressât directement à des représentants pour se le procurer, mais le plus souvent on achète sous ce nom une solution à base d'aloës à forte dose ou même de strychnine qui n'a du produit authentique que la couleur et qui altère l'économie au lieu de stimuler les fonctions vitales."

Largement récompensée de ses efforts, la maison Picon s'est vu attribuer les principales récompenses aux vingt-six expositions où elle fait figurer ses produits.

Mais le succès éveille les jalousies : nombre de pseudo-inventeurs ont prétendu avoir découvert le secret de la composition de la liqueur brune qui emprunte aux plantes d'Algérie ses vertus curatives et son goût agréable; ils ne sont arrivés qu'à obtenir une couleur à peu près analogue et à remplacer par des produits chimiques les simples produits, triés avec soin et minutieusement étudiés par M. Picon.

S'en rapportant au bon sens public pour faire justice des fraudes et des contrefaçons dont ils étaient victimes, M. Bouchy et ses associés ont longtemps laissé faire; mais en présence des protestations qui leur parvenaient de toutes parts, ils ont tenu à aider à l'éducation de leur clientèle et à lui apprendre à discerner, l'Amer Picon authentique des falsifications, c'est pourquoi, ne reculant devant aucun sacrifice, ils en offrent la dégustation gratuite dans le magnifique monument que nous présentons.

Et pour terminer, nous envoyons tous nos vœux à la maison Picon, qui a déjà sa place marquée au Panthéon de l'industrie française.

©Bulletin Officiel de l'Exposition Universelle de Paris 1889