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Jardin


Jardin à l'exposition de Paris 1889

On pouvait reprocher à l'Exposition de 1878 d'être trop puritaine et trop sévère. C'était, si vous voulez, l'appartement d'un millionnaire, mais d'un millionnaire sérieux. C'était plein de choses utiles et confortables, d'objets rares et précieux, mais pas d'inutilités, pas de riens, pas de bibelots, -et en général il n'y avait que le strict superflu. Les fleurs notamment étaient rares. L'Exposition de 1889 a largement comblé cette lacune de sa devancière. Elle a voulu être toujours et pour tout l'Exposition bleue, où les poutres des ingénieurs sont peintes de la couleur des poètes, et en face de la Tour Eiffel et de la galerie des machines, elle a installé au Trocadéro les arbres et les fleurs.Aussi bien les fleurs sont devenues depuis quelques années, un des éléments de la vie parisienne. Comme les divinités antiques, elles nous accompagnent partout et sont de toutes nos solennités : elles nous accuellent à nos naissances, nous pleurent lorsque nous mourons, et, moins indifférentes que beaucoup d'amis, elles vont, elles, jusqu'au cimetière. Mais elles sont surtout les amies des femmes : dans leurs cheveux ou à leurs corsages, dans les grands vases de leurs salons, en corbeilles sur leurs tables, les Parisiennes, sur elles et autour d'elles, veulent toujours voir des fleurs et encore des fleurs,
La première visite des femmes sera donc pour les fleurs qui sont, dans l'art de ravir et de charmer, non pas leurs rivales mais leurs collaboratrices. Cela aura cet avantage de réunir dans les jardins du Trocadéro toutes les jolies visiteuses de l'Exposition au lieu de les disséminer dans toutes les galeries.
C'est, en effet, devant le Palais du Trocadéro que l'exposition d'arboriculture et d'horticulture a été installée. Il y a là de tout, plantes de serre, plantes de jardin, arbres fruitiers, légumes, et tout cela, en massifs, en corbeilles, en haies, en espaliers, en plates-bandes, descend les pentes jusqu'à la Seine.
Au bout du pont de l'Aima, jusqu'au bassin, à droite et à gauche, sont disposés des rosiers de toute espèce : il n'y en a pas moins de 4,500 et le coup d'oeil sera véritablement féerique quand tout cela sera fleuri. A côté de ces massifs, de grandes tentes à rayures blanches et rouges et montant presque jusqu'au palais, abritent les instruments, couteaux, serpes, râteaux, etc., en général toute l'industrie horticole. Ces instruments sont vendus d'ailleurs par des femmes : on a pensé qu'il ne fallait pas que les hommes fissent tache au milieu des fleurs. En longeant la Seine, c'est, à gauche, l'exposition des arbres fruitiers. Ils sont là tous, pêchers, pommiers, poiriers, amandiers, figuiers, abricotiers. En ce moment ils sont en fleurs, et sur une longueur de 500 mètres est tombée la neige odorante du printemps. Tous ces arbres sont travaillés, dirigés, leurs branches guidées par des fils de fer. L'on a donné à quelques-uns d'entre eux des formes bizarres et tourmentées. D'autresaffectent la forme de figures géométriques, des cônes ou des pyramides. On a d'ailleurs remarqué depuis longtemps que ce n'est pas aux formes géométriques que correspondent les meilleurs fruits. Alors pourquoi se donne-t-on tant de mal?
A droite l'exposition des légumes : petits pois, haricots, asperges. Il y a aussi une importante collection de fraisiers. Cela forme un petit jardin semblable à ceux des maraîchers que l'on voit aux environs de Paris. On a même appliqué là le système d'irrigation essayé à Gennevilliers. Ce sont des vannes que l'on ouvre : l'eau des égouts de la Ville monte, se répand, suit les rigoles, entourant les plates-bandes et les carrés de légumes, de sorte que chacun de ces carrés se trouve transformé en un petit îlot où s'infiltrent les eaux qui servent d'engrais et fécondent le sol.
Puis ce sont par groupes des collections de conifères, (pins, sapins, cèdres, cyprès, genevriers, etc.) auxquels leur élégance et leur régularité assurent une place distinguée dans les plantations d'agrément ; il y a aussi des collections curieuses d'arbustes grimpants (clématite, jasmin, glycine, lierre, rosiers, etc.).
En montant à gauche vers le palais on trouve un massif de fougères aux feuilles merveilleusement dentelées. Le long des murs soutenant la colonnade du palais, une très jolie collection d'arbres fruitiers à haute tige et dans la galerie en hémicycle on a installé l'industrie et la presse horticoles. Cette galerie est tout entière ornée de plantes de jardin.
En longeant le palais, ce sont encore des clématites, des corbeilles de pivoines. Devant les ruines d'un château, un magnifique massif d'érables du Japon ; c'est l'exposition de M. Chassaing et tout à côté des magnolias à fleurs blanches et mauves.
Plus bas on rencontre un érable magnifique sous le feuillage duquel se trouvent des conifères du Japon ; c'est d'abord le sciadopitys et à la pointe du massif un lot d'« araucaria imbricata » et de « welingtonia gigantea pendula ». Ces trois espèces d'arbres représentent les trois géants végétaux du Japon, du Chili et de l'Amérique du Nord. C'est ensuite une grotte bordée d'arbres verts de toutes sortes et qui conduit à un petit labyrinthe où l'on rencontreune grande quantité de plantes aquatiques « nymphéa, nelumbium, lotus », etc., et surtout la série des magnifiques nymphéa hybrides de Latour-Mariac.
Devant le labyrinthe on remarque un massif d'azalées où se trouvent réunis tous les échantillons de ces plantes merveilleuses, et, tout près, un petit groupe de bruyères de pleine terre avec leurs feuillages frêles et leurs petites fleurs roses et violettes.
Enfin, près de la Seine, un beau groupe de dattiers aux palmes élancées et qui proviennent de nos cultures de la Méditerranée.
Il ne faut pas publier non plus l'exposition des pensées dont les fleurs parcourent la gamme des tons les plus chauds et les plus tendres. Vous trouverez là des pensées absolument noires et d'autres jaunes d'or avec des fibrilles noires, qui sont de toute beauté.
Au milieu de tout cela, des serres de toutes les formes et de toutes les dimensions, circulaires, enterrées, surhaussées, de plain-pied, où figurent de très curieuses collections de vignes et d'orchidées.
A signaler aussi l'exposition horticole du Japon. Le Japon, d'ailleurs, a voulu continuer les traditions de 1878. Citons sa très belle série de lis. Les plantes sont enfermées dans des vases de porcelaine japonaise blanche à décorations bleues qui rendent le jardin très pittoresque. On remarquera aussi l'exposition des conifères nanifiés. Ce sont des arbres centenaires qui, en liberté, atteignent des hauteurs prodigieuses, et que l'on a empêchés de grandir, comme les pieds des Chinoises. Il y a là des érables qui ont cinquante ans et qui n'ont pas plus de cinquante centimètres de haut. Le jardin japonais est entouré de palissades en bambous qui lui donnent une couleur locale très pittoresque.
A droite du Japon se trouve la collection de rosiers du grand-duché de Luxembourg qui sera très remarquée, et, devant le bassin, la Hollande a planté ses plus belles tulipes.
Comme toutes les fleurs ne durent, sinon qu'un matin, du moins que peu de jours, pendant toute la durée de l'Exposition elles seront renouvelées suivant la saison, et il y aura plusieurs concours. Nous en donnons ici un programmesommaire ; tous les renseignements seront fournis, d'ailleurs, par le journal le Jardin, dont le directeur, M. Godefroy-Lebceuf, est un de nos horticulteurs les plus distingués. Ces -concours, où il sera vendu des fleurs coupées, se tiendront sous de grandes tentes, vers l'extrémité du boulevard Delessert qui aboutit au Trocadéro. Ils auront lieu dans l'ordre suivant :
Du 6 au 11 mai. — Roses des pays chauds, roses forcées, azalées, rhododendrons.
Du 24 au 29 mai. — Ce concours-là sera surtout le triomphe des roses. Il y aura deux mille cinq cents variétés de roses, depuis la France jusqu'à la pâle rose du Bengale, •et près de cinq mille rosiers.
Du 7 au 12 juin. — Des roses encore et surtout des plantes de serre.
Du 21 au 27 juin. — Bouquets et fleurs coupées.
Du 12 au 17 juillet, —Toutes les plantes qui servent à la décoration des parcs et des jardins, plantes de massifs et de corbeilles, verveines, héliotropes, géraniums, etc.
Du 2 au 7 août. — Gloxinias.
Du 16 au 21 août. — Bégonias bulbeux.
Du 6 au 11 septembre. — Reines-marguerites, glaïeuls.
Du 20 au 25 septembre. — Dahlias.
Du 4 au 9 octobre. — Fruits et plantes à feuillage, dracénas, cyclamens, etc,
Du 18 au 23 octobre. — Chrysanthèmes.
Et alors ce sera l'automne ; les feuillages d'or roux seront prêts à s'envoler aux moindres vents et, avec les -dernières chrysanthèmes, se fermera l'Exposition.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889