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Palais du Trocadéro


Palais du Trocadéro à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Davioud, Bourdais

Bien que le Palais du Trocadéro ne soit pas une construction spécialement édifiée pour l'Exposition de 1889, il concourt au succès général, non seulement par son utilisation, mais encore par la magnifique perspective qu'il offre aux visiteurs du Champ de Mars.

Du reste, c'est à tort que l'on a dit un peu partout qu'il n'y avait rien de nouveau au Trocadéro, à propos de l'Exposition.

Et si cela était vrai, ce ne serait pas une raison pour ne pas s'en occuper ici, d'autant que le Trocadéro, palais et parc, est toujours nouveau pour ceux qui ne le connaissent pas, — dirait M. de la Palisse, — moi, j'ajouterai : et même pour les Parisiens qui y sont allés dix fois et ne savent pas ce qu'il renferme.

Ce serait, d'ailleurs, une lacune dans ce journal, que de n'en pas parler avec autant de détails que des autres constructions formant l'ensemble de l'Exposition.

Construit en 1878, par MM, Davioud et Bourdais, le Palais du Trocadéro est un magnifique édifice, qui ne doit pas tout son succès à son admirable situation.

Bien que formant un tout complet, très complet même, on peut dire qu'il se compose de trois parties distinctes.

Une construction centrale, vaste rotonde avec colonnade, qui est la salle des Fêtes, et deux galeries formant le fer à cheval, par leur jonction avec la partie centrale, qui s'opère au moyen de pavillons et de deux tours élancées, comme les minarets arabes auxquels elles ont emprunté leur décoration.

On pourrait compter aussi, comme une partie distincte, la façade extérieure, si sa décoration ne profitait pas des deux grandes tours-minarets, qui ont surtout été faites pour encadrer la rotonde, ce qui de loin lui donne un faux air de mosquée, d'autant que les deux minarets sont une répétition, augmentée quant à la hauteur, qui atteint ici 82 mètres, de ceux qui flanquent la cathédrale d'Alger, qui est précisément une ancienne mosquée.

La façade extérieure ne ressemble pas précisément à une mosquée, on pourrait même dire qu'elle ne ressemble à rien, car vue à distance on pourrait tout aussi bien la prendre pour une gare de chemin de fer, que pour une église, ou une tribune de courses.

En réalité ce n'est qu'une porte, car elle n'a pas d'autre prétention que celle d'encadrer l'entrée du Palais du Trocadéro et par extension de l'Exposition ; et c'est pour mieux marquer cette destination que l'on a relié les deux pavillons à toits pyramidaux qui encadrent le perron, par une grande marquise, qui abrite le dit perron et permet aux visiteurs qui arrivent en voiture par un temps de pluie, si toutefois on va à l'Exposition quand il pleut, de descendre à couvert.

Cette marquise a été faite cette année. Ce qui prouve qu'il y a quelque chose de nouveau de ce coté.

Immédiatement derrière les deux pavillons à toits pointus, s'élèvent les deux clochers coiffés de campaniles, mais pas plus que le pignon en escaliers qui les relie, ils n'appartiennent à la façade extérieure, on les voit pardessus le toit de cet avant-corps, mais ils en sont complètement indépendants, ce sont les derrières de la salle des Fêtes.

L'avant-corps, percé de neuf portes, est en somme le vestibule du palais, vestibule monumental puisqu'il a 62 mètres de longueur, sans compter les deux gros pavillons coiffés en dômes qui servent aussi à son ornementation, bien qu'ils aient été faits comme traits d'union entre les deux péristyles semi-circulaires et la partie centrale.

De ce vestibule, on va partout dans le palais, même dans le sommet des tours, au moyen d'ascenseurs qui montent les visiteurs jusqu'à la terrasse qui entoure les campaniles.

De là-haut, naturellement, la vue est superbe, mais moins belle que de la Tour Eiffel, précisément parce que ladite Tour Eiffel accapare déjà la moitié du panorama.


Si l'on ne monte qu'au premier étage par un escalier superbe, éclairé de beaux vitraux modernes, on arrive au Musée d'ethnographie, curieux en toute saison mais plus encore en temps d'exposition, où il y a un public spécial qui ne demande qu'à s'étonner, et qui s'étonne d'autant plus qu'il n'a pas le loisir d'étudier les choses à fond.

Du reste, l'administration du Musée s'est mise en frais pour offrir elle aussi, à ses visiteurs, quelque chose de nouveau.

On a fait revivre, à l'aide de mannequins habilement mis en scène, la plupart des costumes populaires nationaux de l'ancienne France, comme cela existait déjà au Musée pour la Bretagne, et l'on a même pris, comme modèle d'arrangement, cet intérieur breton qui donne une idée si exacte, si complète et si intéressante des mœurs, des coutumes et des costumes des paysans de cette ancienne province.

Mais ceci n'est dit que pour mémoire, le Musée ethnographique est trop intéressant pour que nous ne lui consacrions pas un article spécial.

Ce que nous ferons aussi pour l'exposition d'archéologie et de trésors et ornements d'église, qui occupe toute la galerie en fer à cheval du côté de Passy et qui n'est pas trop à l'aise, car on y voit des moulages de monuments historiques, portails d'églises et autres, des tapisseries, des meubles, des faïences, des dessins, des photographies, de l'émaillerie, de l'orfèvrerie, des sculptures sur bois, bref, toute une exposition genre Musée de Cluny, du plus haut intérêt et de la plus grande curiosité.

Il y a bien aussi au Trocadéro un Musée de sculptures, mais ce n'est pas précisément ce que l'on va voir.

Du reste, je ne veux m'occuper ici que du contenant et point du contenu.


Comme extérieur, nous avons encore à voir la façade principale, la vraie, celle qui donne à la construction le titre de palais et justifie sa destination.

Il faut la voir de deux façons, si l'on veut bien la connaître et surtout si l'on veut en être charmé : d'abord d'une des galeries semi-circulaires, en se donnant comme fond de tableau la rotonde centrale, et ensuite du parc, mais un peu bas, pour que le palais se développe complètement et que la cascade n'accapare pas le regard.

On aura beau faire, c'est ce que l'on verra d'abord, parlons-en donc tout de suite.


Construite à l'imitation de la fameuse cascade de Saint-Cloud, mais sur un plan plus incliné, et qui rend ses chutes successives presque insensibles, vues à une certaine distance, la cascade du Trocadéro, qu'on avait annoncée avec un certain fracas comme un petit Niagara, n'a répondu qu'à moitié aux grandes espérances que l'on avait fondées sur elle. Ce qui ne l'empêche pas d'être fort belle.

Ses eaux (et elle en consomme 20,000 mètres cubes par jour) tombent d'une large vasque, placée sur le rebord d'une plate-forme enrichie de statues, d'une hauteur de 9 mètres, dans un premier bassin, d'où elles rejaillissent sur sept gradins en pierre du Jura, avant d'arriver à un immense bassin terminal, dont le trop-plein s'écoule dans des conduites en fonte et, traversant la Seine par le pont d'Iéna, apporte un contingent puissant au service des eaux du Champ de Mars.

Ce grand bassin est entouré de quatre statues d'animaux non aquatiques, qui ont l'air de s'ennuyer considérablement; ils sont pourtant dorés et sculptés par des maîtres, mais c'est peut-être pour cela qu'ils s'ennuient.

Pour l'Eléphant, qui est de Frémiet, cela se comprend très bien, il a été pris au piège; mais on peut se demander pourquoi le Cheval de M. Bouillard se cabre, pourquoi le Bœuf de Caïn mugit avec impatience; quant au Rhinocéros, de M. Jacquemart, ce n'est pas étonnant, il n'a pas encore pu s'habituer au climat.

Plaisanterie à part, ces animaux sont fort beaux, mais on se demande ce qu'ils viennent faire là, dans ce parc du Trocadéro, destiné à l'Exposition d'horticulture et au pied d'une cascade qui mugit encore plus fort qu'eux.

J'ai dit que la plate-forme, d'où part la cascade, était décorée de statues; elles sont dorées, comme celles d'en bas, mais ce ne sont pas des animaux, ce sont des femmes, chargées de représenter les cinq parties du monde.

Seulement les cinq parties du monde sont au nombre de six, par cette nécessité de parallélisme qui fait qu'il n'y a que huit muses à l'Opéra (les mauvaises langues prétendent même qu'on a profité de l'occasion pour oublier celle de la musique), mais au Trocadéro, si la cause est exactement la même, l'effet est précisément tout le contraire; on n'a pas oublié une partie du monde, on en a inventé une nouvelle, et, jaloux des lauriers de Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique du Sud, les architectes du Trocadéro ont découvert l'Amérique du Nord.

C'est Hiolle qui a été chargé de représenter celle Amérique du Nord; Muller a eu en partage l'Amérique du Sud, les autres parties du monde ont été représentées : l'Europe par Schœneverk, l'Asie par Delaplanche, l'Afrique par Ludovic Durand et l'Océanie par Mathurin Moreau.

Sous la plate-forme de la cascade, c'est-à-dire derrière la nappe d'eau qui n'est pas transparente du tout, comme on l'espérait, on a ménagé une grotte, d'où l'on pensait voir le paysage à travers la cascade.

Cette grotte, qui a extérieurement la forme d'un portique, est flanquée de deux niches dans lesquelles sont posées encore deux statues. Celle-là au moins sont en situation et elles ne sont pas dorées : c'est ÏEau, par Cavelier, et L'Air, par Thomas.

Des statues, il y en a encore beaucoup, mais elles font partie de la salle des Fêtes, parlons donc d'abord de l'édifice.


Du pied de la cascade, la salle des Fêtes se présente à l'œil sous l'aspect d'une rotonde très proéminente, puisqu'elle a 58 mètres de diamètre, mais cependant assez légère, d'abord à cause de sa hauteur, qui atteint 61 mètres en comptant (pour 6 mètres) la Renommée, d'Antonin Mercié, qui la couronne, ensuite parce qu'elle est encadrée, en bas, par les deux gros pavillons têtes de péristyle, qui lui donnent de la largeur, et en haut, par les deux minarets qui pointent dans le ciel.

Elle est dégagée aussi, parce qu'elle comprend deux étages en retrait l'un sur l'autre, non compris le soubassement encore plus large, d'où part la cascade.

La partie inférieure, qu'on pourrait appeler le premier étage, est une sorte de.loggia ou de portique semi-circulaire, à deux rangs d'arcades superposées; au-dessus est une terrasse, qu'on appelle Terrasse des Statues, à cause des trente statues qui la décorent, et qui la décorent bien, d'autant qu'elles ne sont pas dorées.

Ces statues allégoriques, presque toutes remarquables, se rencontrent dans l'ordre suivant, si l'on commence par l'ouest :
La Céramique, par Chambard, Y Ethnographie, par Clere, L'Industrie forestière, par Chrétien, les Mathématiques,par Cambos, L'Orfèvrerie, par Warnier, la Navigation, par Chervet, la Sculpture, par Vital Dubray, la Télégraphie, par Lavigne, L'Éducation, par Lenoir, la Géographie, par Bourgeois, L'Industrie du meuble, par Marcilly, la Mécanique, par Rouger, L'Astronomie, par Itasse, la Médecine, par Gauthier, L'Agriculture, par Aube, L'Industrie des tissus, par Gautherin, L'Art militaire, par de la Vingtrie, la Photographie, par Tabard, L'Architecture, par Soldi, le Génie civil, par Perrey, la Botanique, par Baujault, la Physique, par Sobre, L'Industrie des métaux, par de Vauréal, la Pisciculture, par Eude, la Métallurgie, par Ludovic Durand, la Chimie, par Jean Chevalier, la Peinture, par Barthélémy, la Minéralogie, par Saint Jean, la Musique, par Schrœder, L'Imprimerie, par Félon.

Il est bien entendu que cette série de statues ne doit pas être considérée comme une exposition de sculpture, mais elles sont toutes fort décoratives et assez généralement très classiques, il y en a même que l'on pourrait trouver trop classiques, comme L'Astronomie qui a d'ailleurs fort grande allure ; la Musique qui joue du violon sur sa cuisse à l'instar de petits Italiens; la Physique qui représenterait tout ce qu'on voudrait, si elle ne tenait d'une main une bouteille de Leyde et de l'autre un thermomètre; la Navigation, qui malgré l'invention de la vapeur en est toujours à l'aviron des anciennes trirèmes; mais celle-là du moins n'est trop classique que par son attribut, car elle est crânement campée et d'une attitude bien moderne.

De la terrasse des statues, s'élance la rotonde supérieure, percée de neuf larges baies, séparées l'une de l'autre par des contreforts saillants, habilement déguisés en élégantes tourelles carrées, surmontées de petits campaniles ou belvédères.

Entre ces campaniles, s'élève le dôme qui ne se termine point en coupole de style oriental, mais par une sorte de lanterne à colonnettes, coiffée d'un toit conique servant de piédestal à la belle statue de Mercié, cette Renommée qui est connue surtout parla gravure, car malgré ses dimensions considérables on la distingue à peine, si haut placée qu'elle est.


Dans toute cette rotonde il n'y a rien autre chose que la salle des Concerts et ses dépendances, c'est-à-dire ses dégagements, indiqués dans la partie supérieure du premier étage de la façade, par neuf portes correspondant aux fenêtres du deuxième étage ; c'est assez dire combien elle est vaste.

Intérieurement elle a 45 mètres de diamètre sur 31 mètres de hauteur, sa disposition est un peu celle d'un cirque, car la scène est dans un renfoncement que l'on pourrait appeler une niche, n'étaient ses dimensions colossales.

Cette scène, construite seulement en vue des concerts, peut donner place à400 musiciens, étages en amphithéâtre au-dessous d'un orgue à quatre claviers de Cavaillé-Col, dont la soufflerie est actionnée par une machine hydraulique, et dont le buffet a 12 mètres de hauteur.

Au-dessus de l'arc très surbaissé qui couronne l'ouverture de la scène, règne une peinture décorative traitée par M. Charles Lameire à la manière des fresques anciennes; elle représente l'harmonie des nations, ou plus exactement la France harmonieuse attirant à elle les autres nations.

Comme on Je pense bien, le peintre n'a point personnifié la France par Orphée, ni les autres nations par des bêtes féroces, que ledit Orphée attirait aux sons de sa lyre; chaque peuple est personnifié par une ou plusieurs figures au costume significatif, et en 1878 on y remarquait beaucoup la Russie représentée par un guerrier remettant son épée au fourreau, mais ce qu'on remarquera surtout aujourd'hui: c'est le ton clairet harmonieux de la peinture, la belle entente de la composition, plutôt que ce qu'elle représente, car on commence à être bien fatigué des allégories qui, lorsqu'elles ne sont pas incompréhensibles, sont d'une froideur qui rebute.

La salle peut offrir aux spectateurs 4,807 places, tant sur les gradins que dans les loges et les tribunes.

Les tribunes présentent cette particularité qu'elles ont été prises dans l'épaisseur du mur, ou plus exactement en dehors de l'enceinte; il y en a un rang au-dessous des neuf grandes baies servant de fenêtres, c'est-à-dire tout autour de la salle, sauf les espaces occupés parles contré-forts.

Les gradins commencent sensiblement au-dessous et descendent jusqu'à la hauteur du sommet de l'estrade des musiciens, où il y a un rang de loges... plus loin que ce cordon de loges, de nouveaux gradins sont disposés comme les fauteuils d'orchestre d'un théâtre.

Il n'y a point de lustres, point de girandoles, point de cordons de globes, point de lampadaires; les fêtes qu'on y doit donner n'étant que des concerts diurnes; ce qui fait que la salle, largement éclairée par ses immenses fenêtres, a un aspect tout particulier, avec lequel il faut se familiariser.

Il ne nous reste plus à parler que des galeries en quart de cercle qui, soudées à la salle des Fêtes, décrivent un immense fer à cheval.

Inspirées du fameux portique qui précède Saint-Pierre de Rome, mais d'apparence plus vastes, ces galeries sont absolument magnifiques; chacune d'elles se compose longitudinalement de deux parties absolument distinctes : une partie fermée qui est la galerie proprement dite, coupée par des cloisons pour les besoins des expositions qu'on y installe, et une partie ouverte formant un promenoir admirable, dont l'ensemble compte 110 colonnes corinthiennes et qui abrite des expositions particulières relevant de l'horticulture et du jardinage : on y voit surtout des plans de parcs, de jardins, des ustensiles de toutes sortes, mais aux époques des concours on y a étalé des fleurs et des fruits.

Transversalement, chaque aile du palais est divisée en trois tronçons égaux, par quatre pavillons de style oriental, qui tranchent brutalement avec le style grec de la colonnade, mais qui pourtant ne font point mauvais effet, parce qu'ils se rapprochent du caractère de la construction centrale.

Naturellement, les pavillons de départ qui servent de péristyle aux galeries et les relient avec la salle des Fêtes, sont plus massifs que les pavillons intermédiaires, plus même que les pavillons d'angles, mais ces derniers sont les plus jolis de tous, parce qu'ils sont dégagés sur trois de leurs côtés et sont percés, outre leurs portes, de larges baies cintrées fermées de vitraux.
En somme, vu du parc, l'ensemble est superbe et mérite le cri d'admiration qu'il arrache aux visiteurs qui l'aperçoivent pour la première fois.


Le parc aussi est admirable; du moins il l'était avant les remaniements qu'on a été forcé de lui faire subir pour le mettre en état de recevoir l'Exposition d'horticulture, mais comme ces remaniements ne sont que temporaires, il ne faut pas pleurer d'avance sur sa beauté, qui n'est point perdue.

Décrire les quarante ou cinquante serres, élevées là pour abriter les fleurs et les plantes délicates, serait une puérilité, d'autant qu'elles se ressemblent toutes plus ou moins extérieurement et qu'elles ont changé de distribution, sinon de décoration intérieure, pour chaque concours. Quant aux constructions monumentales ou simplement pittoresques qui s'élèvent dans le parc, nous avons déjà parlé des principales : pavillon des forêts, des travaux publics, restaurant de France; et nous ne négligerons pas de parler des autres.

©Livre d'Or de l'Exposition - Lucien Huard.