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Angkor-Wat


Angkor-Wat à l'exposition de Paris 1889

Entrée sur l'allée centrale. Disons-le tout de suite, ce nom de pagode d'Angkor-Wât n'est pas absolument juste.

La construction à laquelle nous arrivons ne reproduit, en effet, qu'une des portes d'angle du n des monuments les mieux conserves parmi ceux qu'ont laissés les Khmers, ce grand peuple disparu dont les Cambodgiens actuels prétendent être les petits-fils, — des petits-fils singulièrement dégénérés. La région d'Angkor — prise par les Siamois aux Cam-bodgiens — renferme des constructions absolument merveilleuses, aux ruines respectées des siècles.

Découvertes par des missionnaires français au xvie siècle, elles ont été surtout étudiées de 1861 à nos jours par Doudart de Lagrée, Delaporte, etc. (Voir te musée Delaporte, au Trocadéro.)

Qui étaient les Khmers, ces incomparables architectes, ces créateurs d'une forme et d'un style, ces vrais artistes ? On ne sait trop. De récents travaux tendraient à démontrer que le mot Khmer est moderne, et veut dire : cambodgien. En même temps le déchiffrage de certaines inscriptions d'Angkor a révélé, il à deux ans, la date du IIE siècle, ce qui donnerait aux plus vieilles de ces ruines, — car il en est de toutes dates dans cette Rome morte, — l'âge des plus anciens monuments de l'Inde. Dix civilisations et vingt races ont dû d'ailleurs lutter et disparaître tour à tour entre le Mékong et le Grand-Lac. A côté d'oeuvres ravissant les artistes, les fouilles ont mis à jour des objets de l'âge de pierre. Tout ce qu'on sait tient en ceci : qu'entre le IIe ou le IIIe siècle avant Jésus-Christ et le dixième de notre ère, un grand peuple, d'une haute culture intellectuelle, couvrit une partie de l'Indo-Chine de villes et de monuments dont les ruines d'Angkor demeurent comme un superbe échantillon. Khmer ou non, ce peuple avait avec l'Inde d'étroites parentés au moins religieuses et artistiques : inscriptions et pierres en font foi. L'assèchement de la contrée, la transformation golfe en lac, d'autres causes encore inconnues ont appauvri, disséminé, abâtardi la race, l'ont enfin fait disparaitre. Angkor seul subsiste qui témoigne, pèlerinage des historiens comme des artistes; et des habitations lacustres, les sampans de pêcheurs disent sur l'emplacement des ancienne, cités la perpétuité de la vie indifférente aux révolutions.

Même le visiteur n'aura pas le temps de philosopher aux Invalides. Disons-lui simplement que ce morceau de pagode tend à représenter un fragment du monument dont seuls les chiffres suivants peuvent lui donner une idée :
Le temple d'Angkor-Wât—le véritable sanctuaire que l'on a voulu rappeler et symboliser ici — occupait près de six mille mètres. Le fossé qui l'entourait avait 200 mètres de largeur et le rectangle qu'il englobait ne mesurerait pas moins de 827 mètres de largeur. La tour centrale ayant 80 mètres. L'ensemble ne se décrit pas. La photographie de cette merveille architecturale édifiera les curieux.

Notre pavillon cambodgien, dit pagode d'Angkor-Wât, représente donc à peu près aussi bien qu'une guérite poméranienne représente le système militaire allemand. Telqu'il est cependant, il synthétise suffisamment l'art dit: Khmer. Deux galeries et contre-galeries se coupant angle droit et à l'intersection desquelles s'élève la tour-motif principal de sa façade ; — voilà les éléments constitutifs de l'édifice. La tour est partagée en étages simulant une accumulation de parasols abritant l'image de la divinité en l'honneur de laquelle cette partie d'Angkor-Wât a été bâtie. Sur chaque face, des frontons, formés d'un encadrement représentant un serpent à cent têtes, décorent les étages. Les quarante mètres de la tour sont ornés de la sorte et n'ont rien de lourd, ni d'inexact, tout en rappelant un monument, qui, reconstitué tel quel, aurait couvert, à lui seul, le Champ de Mars tout entier, sans trop souffrir de l'écrasant voisinage de la Tour Eiffel !
Peut-être cependant aurait-on pu représenter les trésors d'Angkor par un plus grandiose échantillon, mais on sait les paresses françaises à l'endroit des richesses d'outre-mer, et puis, le temps manquait, sans compter qu'à faire plus grand les organisateurs auraient dépensé des sommes énormes pour satisfaire uniquement de rares sinologues et de plus rares artistes. Regrettons seulement que cette reproduction d'un fragment d'un art disparu ne soit pas plus fidèle, que les toitures du monument, par exemple, ne soient pas plus vraies.

Tel qu'il est, ce pavillon, s'il ne suggère pas l'intense admiration que mérite l'art Khmer, frappera les visiteurs par ses détails. Pour nous, il nous suffira de leur avoir inspiré la curiosité de se renseigner dans nos musées sur ! merveilles.

En tous cas, le promeneur ne devra point le quitter sans avoir parcouru l'exposition intérieure : armes, bijoux, orfèvrerie, instruments de musique, coiffures, meubles, vêtements, bâts d'éléphants, palanquins, modèles d'instruments domestiques et aratoires, etc., sont pour le retenir. Et nous ne parlons pas des produits du sol, des bois et de toutes les richesses que les spécialistes — les prenions-nous au sortir des expositions de la Birmanie et du Siam pourront admirer là. A ces clients à part, il n'est pas besoin de rappeler que les produits de l'indo-Chine française (pays annexés ou de protectorat), ne doivent point être estimés d'après leur débit possible en Europe. Quelque opinion que l'on ait au sujet de notre politique coloniale, il est bien certain que les exportateurs indo-chinois ne peuvent et ne doivent vivre que par le négoce avec la Chine — le seul pays où leur commerce trouve des acheteurs pour des produits qu'inutiliserait Liverpool aussi bien que Marseille.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889