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Annam et Tonkin


Annam et Tonkin à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Vildieu

Plus violemment bariolé que celui de la Cochinchine, moins fin, pour ainsi parler, et d'un art qui semble à première vue plus primitif, il n'est pas moins exact. Sa forme et ses détails empruntent peut-être davantage à la Chine, mais non à la Chine du sud, à Canton, comme palais voisin. L'influence du Céleste Empire doit être venue au Tonkin et en Annam du Quang-Si, voire du Yun-Nam et a mâtiné une architecture dans laquelle on retrouverait peut-être aussi quelque chose du Siam, le voisinage du Laos aidant.

Le bois y joue encore le rôle principal, la majeure partie de ces régions manquant de pierre à bâtir et les marbres dé certains points du littoral ou des montagnes restant difficilement transportables et n'étant guère employés que pour quelques édifices religieux ou royaux. Charpentes de dur, briques, plâtre et stuc, pisé, nattes, bambous, tuilles vernissées, terre glaise qui, fraîche, est écaillée de tessons de porcelaine de mille couleurs : tels sont les matériaux employés par les architectes tonkinois.

Nous disons : tonkinois pour annamites, et réciproquement. Le visiteur doit en effet se rappeler qu'à l'exception du Cambodge et du Laos, l'Indo-Chine française est habitée (nous ne parlons pas de ses colonies malaises et chinoises, ni de ses sauvages Muongs, Mois, Chams, etc..) par une race une : la race annamite, laquelle a ses variétés, d'après les climats et les divisions politiques, mais qui est dotée d'une langue unique. Un Tonkinois et un Cochinchinois sont annamites, tout comme un habitant de l'Annam proprement dit, ainsi qu'un Marseillais et un Normand sont Français.

Le palais que nous visitons a la forme d'une des innombrables pagodes que nous avons vues en Annam et au Tonkin. Sa décoration de même que ses charpentes est l'œuvre d'artistes indigènes que Paris y a vu travailler plusieurs mois.

Petits comme tous leurs compatriotes (et comme la plupart des Indo-Chinois et des peuples à filiation chinoise, malaise, indienne), ces industrieux ouvriers, pareils à des singes, féminins d'allures avec leurs pantalons larges, leurs chignons épais, leur face glabre—franchement laids d'ailleurs, les dents noircies et rongées par le bétel — étaient,bien avant l'ouverture de l'Exposition, la grande attraction de l'Esplanade des Invalides. Leur façon de travailler n'étonnait pas moins les Européens, ouvriers de profession : anglais, américains, français, suisses, espagnols, belges, etc. que les badauds de Paris. Le pied utilisé parfois à l'égal de la main, la ténuité des outils, la simplicité des procédés, la patience des opérateurs, leur courage au travail par un froid auquel ils n'étaient point préparés, toutes ces choses qui mériteraient l'étude, attiraient l'attention.

Plus que tout, cependant, on remarquera leur bizarre manière un peu shocking de s'accroupir. Cent fois, dans nos promenades aux chantiers, nous avons dû expliquer aux curieux cette attitude essentiellement annamite, cette posture d'homme au repos qu'on dirait vaquant à de misérables besoins naturels, le bas du dos reposant presque sur les talons, parfois la seule pointe des pieds appuyée sur le sol et portant tout le poids du corps. Au premier que nous vîmes ainsi devant la copie de la pagode d'Angkor-wat, nous nous sommes crus transportés dans cet Extrême Orient si étrange et si captivant que, correspondant du Figaro et du New York Herald, nous avons parcouru deux années, du Japon à Singapore, et où nous avons fait les campagnes du Tonkin.

On excusera cette personnalité dont l'unique but est de souligner notre admiration pour l'Exposition coloniale. Elle enchante les artistes, et c'est parfait; mais il était bon de dire que, pour les globe-trotters comme pour les colons, elle est très suffisamment exacte.

Ici, en effet, comme au Palais de la Cochinchine, rien n'a été abandonné au caprice des architectes et des décorateurs occidentaux. Tout est extrême oriental, copié sur nature ou moulé, et de sont des indigènes aussi qui, après avoir décoré des intérieurs, les toitures et les façades, ont mis en place les envois de leur patrie.

Le Palais de l'Annam et du Tonkin est construit sur une place carrée, avec une cour centrale, en partie occupée par un riche baldaquin abritant un magnifique génie Cette statue est le moulage du grand Bouddah de Hanoï (Tonkin) une des œuvres les plus colossales qu'aient jamais livrées les fondeurs indo-chinois. Ce grand Bouddah, but de nos promenades à Hanoï, en 1884 et 1885, enfermé là-bas dans une sorte de cave obscure, au fond d'une pagode, et que nous n'avons pu admirer qu'à la lueur de nos allumettes, est bien indo-chinois. Il daterait, dit-on, du XVIIe siècle et représenterait, non un génie, mais un générait chinois qui commandait alors au Tonkin. D'aucuns en ont conclu qu'il était l'œuvre d'artistes célestes et non annamites, ceux-ci n'ayant jamais su, comme ceux-là et comme les Siamois et les Japonais, fondre de grandes pièces, et ce jusqu'au jour où le déchiffrage des inscriptions a permis d'en faire honneur aux fondeurs tonkinois. De même, il est bien certain que le « Grand Bouddah » nef représente point Bouddah, ni un des millions de dieux que compte le panthéon bouddhique, mais que cette statue est un chef-d'œuvre par la perfection de sa fonte et la saisissante expression qui relève la lourdeur de son art conventionnel.

Cette reproduction, avons-nous dit, occupe la cour centrale. Viennent ensuite deux salles d'exposition de 21 mètres; 50 sur 8 mètres de largeur, disposées sur les deux façades •et reliées entre elles par deux galeries longeant la cour centrale où sont exposés les bustes des hauts fonctionnaires annamites, membres du Comat de Hué, c'est-à-dire au tant que l'on peut assimiler les choses. d'Asie à celles d'Europe— des membres du conseil des ministres.

L'entrée principale de la pagode de Quan-Yen (Tonkin) a servi de modèle à la porte de cet édifice sur l'avenue centrale conduisant à l'Hôtel des Invalides.

Quant aux portes latérales et postérieures, elles sont imitées des plus beaux spécimens de l'architecture tonkinoise.

Les fermes de charpente sont supportées par des colonnes en bois reliées entre elles par des entraits et traverses richement sculptés, et les plafonds faits de nattes peintes par des artistes indigènes. Les façades extérieures sont décorées de peintures, de morceaux de faïence blanche et bleue, et de motifs de sculpture moulés à Hué sur les palais de Tien-tri, Tu-duc, Gia-long et sur les tombeaux de Minh-Mauh par les soins de M. Vildieu, architecte des bâtiments civils de Cochinchine.

Sur les façades latérales, deux magnifiques terrasses dans l'axe des portes, sont décorées d'écrans à jour, de vases de porcelaine contenant des arbustes rares. Ces terrasses, fort en usage dans les pagodes et dans les maisons des Tonkinois, produisent avec leurs balustrades à jour un effet très harmonieux.

Les charpentes, menuiseries, etc., ont été exécutées à Saigon par des ouvriers indigènes et les peintures, comme nous l'avons dit, au moyen de vingt artistes annamites envoyés à Paris.

Maintenant entrons, et ne jugeons ni le Tonkin, ni l'Annam d'après la pauvreté — très relative — de leur exposition. Il n'en faut accuser que la bureaucratie française et notre singulier système de placer à la tête des services coloniaux des fonctionnaires n'ayant jamais vu de colonies, avec, pour sous-ordres, des gens de couleur inféodés à des petites querelles de clocher,et partiaux dans les discussions entre colons à peau différemment teinte.

Voici, comme dans le Palais de la Cochinchine, des modèles de maisons, de jonques, de bateaux divers, d'instruments aratoires, des armes — armes de parade et armes religieuses : les hallebardes des suisses de nos églises —, des panneaux sculptés et laqués, des nécessaires de table annamite, de bureau; de l'argenterie, de l'orfèvrerie, des éventails, des instruments de musique, des soieries, des broderies, des nattes, des porcelaines, des bronzes, des incrustations surtout, du bambou dans toutes ses applications industrieiles et domestiques, des boites à chiques de bétel, des fumeries d'opium, de merveilleux meubles, des bois, des lits, des marbres, des coffrets, des cercueils — ce meuble essentiel du bouddhiste indo-chinois, que le fils offre à ses parents, — des statues, etc.

Parmi les produits du sol, à signaler, la ramie, cette extraordinaire plante textile, l'essence de citronnelle, le bé-moc et généralement toutes les productions citées plus haut à propos du Palais de la Cochinchine.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889