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Village Gabon-Congo


Village Gabon-Congo à l'exposition de Paris 1889

Le Gabon-Congo a été peut-être la plus populaire, à son début, des colonies françaises. Les hommes qui l'ont créée et qui lui ont fait donner, il y a quatre ans, son étendue actuelle, sont de ceux, bien rares aujourd'hui, que toute la France, sans distinction de partis, a adoptés; Brazza, Ballay, voilà des noms que l'on est heureux de pouvoir opposer à celui de Stanley.

On peut dire, en revanche, que jusqu'au mois de mai dernier, la colonie elle-même était presque absolument ignorée. Bien minime était le nombre des gens qui eussent quelque idée de son aspect, de ses habitants, de ses produits. Les livres et les images qui devraient la populariser sont encore rares et peu répandus ; peu de gens y vont, en dehors du personnel nécessaire pour la diriger. Chacun connaissait Brazza; les idées les plus vagues régnaient sur son œuvre-Plus que tout autre, dans cette admirable Esplanade des Invalides, l'exposition du Gabon-Congo est donc une révélation. La colonie inconnue se présente de toute pièces, pour ainsi dire, avec deux villages, vingt habitants, des animaux vivants ou empaillés "et une grande variété d'objets.

Quand on vient de l'entrée principale de l'Esplanade, on voit tout d'abord un village loango. Le Loango est la partie sud du littoral de notre colonie ; il s'étend jusque dans le voisinage de l'embouchure du Congo. Les maisons de ce village sont construites tout entières avec des tiges de papyrus et avec le bois d'un palmier appelé raphia, et désigné improprement sous le nom de bambou. Les parois sont faites de papyrus, placés verticalement, sur lesquels, à intervalles égaux, se détachent des bandes horizontales de branches de raphia. Le toit, recouvert de feuilles, forme, sur la façade, un auvent assez large et assez élevé, et sur les deux côtés des galeries plus basses.

Le second village est pahouin. Les Pahouins habitent la rive droite de l'Ogoôué. Comme ils sont souvent en guerre les uns avec les autres, leurs villages sont la plupart du temps fortifiés. Tel est celui qu'on nous montre aux Invalides. Il est entouré d'une palissade et forme un rectangle, sur deux côtés duquel sont des cases assez basses, unies en rangées continues, et faites uniquement de branches de raphia, qui sont toutes verticales, à la différence du village de Loango. Le côté de la palissade où l'on a pratiqué deux ouvertures, pour le public, devrait également être occupé par les cases ; la seule entrée du village, si l'on nous le montrait tel qu'il existe réellement, devrait être le long couloir pratiqué du côté de l'avenue La Bourdonnais. Ce couloir, composé de deux parties qui se coupent à angle droit, n'offrirait aux assaillants qu'un accès très difficile, d'autant plus que des trous, percés en guise de meurtrières dans la palissade, permettraient de le cribler de coups de fusil.

Le centre du village est occupé par un grand hangar, dont le toit est soutenu par des pieux qu'une barrière unit jusqu'à mi-hauteur. C'est la place publique, le lieu où les habitants, quittant leurs cases enfumées, viennent causer, travailler, et souvent dormir à l'ombre. A côté des indigènes, on y voit deux ou trois singes, et des chiens du pays, aux longues oreilles, qui ressemblent à des renards.

Le village pahouin n'est pas habité par des Pahouins. Les naturels que l'on a amenés du Gabon sont des Adoumas et des Okandas. Au premier abord, on ne percevra pas grande différence entre ces deux races, et tous ces nègres sembleront appartenir au même type. Un examen plus attentif permettra pourtant de les distinguer. Les Okandas sont plus grands et plus vigoureux; ils ont le nez moins écrasé, la mâchoire moins saillante ; quelques-uns ont une barbe légère. En somme ils sont plus éloignés du type traditionnel du Nègre. Les Adoumas sont petits et imberbes, assez grêles ; leurs jeunes gens même ont un air vieillot. Il est du reste assez difficile, pour un Européen, de classer, à première vue, les nègres d'après leur âge. L'absence de barbe, et ces noirs visages, sur lesquelles rides se voient mal, l'en empêchent.

Okandas et Adoumas habitent les bords de l'Ogoôué; piroguiers habiles, ils ont rendu des services appréciables aux explorateurs du Gabon, et c'est parmi eux que se recrute en grande partie le. personnel des transports. On peut voir, devant le Palais des colonies, une de ces longues pirogues, à fond plat, dans lesquelles ils convoient les marchandises sur ce fleuve. Le fond plat assure à ces embarcations, dans la traversée des rapides, une plus grande stabilité. Quant aux petites pirogues, qu'on peut voir dans le village et ailleurs, elles sont spécialement destinées à la pêche.

Okandas et Adoumas paraissent des gens aimables. Ils ont constamment le sourire aux lèvres. Leur air vif et bon enfant les fait contraster avec les Sénégalais; toujours très graves, et surtout avec leurs voisins canaques, qui sont un peu maussades, et répondent d'un air assez rechigné aux questions qu'on leur pose. Ces braves Gabonais, au contraire, sont très empressés auprès des visiteurs, et si leur français est un peu élémentaire, leurs poignées de main vigoureuses et leurs bons rires témoignent du moins de beaucoup de cordialité.

Près du village est un chalet où l'on vend spécialement des flacons de parfumerie, faits, paraît-il, avec des huiles du Gabon. De l'autre côté se trouve un pavillon, d'une architecture assez coquette, avec des galeries latérales, et des pieux blancs et bleus soutenant un toit de bambou. On y trouve dans un coin un comptoir de rafraîchissements, où l'on débite les diverses eaux-de-vie et liqueurs, qui jouent encore un si grand rôle dans nos procédés de « civilisation » des noirs. Tout le reste est occupé par une exposition intéressante. Aux parois sont accrochés des panoplies et des instruments de musique. Les premières sont formées de coutelas, aux formes rébarbatives, presque tout en lames, avec de petits manches en bois, autour desquels s'enroulent des spirales en fil de fer. Quant, aux instruments de musique, le plus notable est un long tambour cylindrique, auquel nos voyageurs ont donné le nom de tam-tam, il rappelle un peu la darbouka algérienne, mais est beaucoup plus long; à côté est une sorte de guitare à quatre cordes, très primitive.

Dans des vitrines on nous montre d'assez jolis ornements en or : bagues, bracelets, colliers, broches, dont l'une, en forme de papillon, est d'un travail vraiment élégant. Tous ces objets sont l'œuvre d'orfèvres venus de la côte de Guinée; l'art des Gabonais eux-mêmes n'est pas encore arrivé à cette perfection.

Nous en voyons la preuve dans ces défenses d'éléphants, où des dessinateurs indigènes ont gravé dans l'ivoire de bizarres processions de nègres, qui montent en spirales jusqu'à la pointe, comme dans une colonne romaine. Celles qui viennent du Gabon sont assez barbares. Comme dans les dessins des enfants ou des peuples primitifs, les personnages y sont représentés de profil, avec des yeux de face. D'autres de ces œuvres, que l'on verra au Palais des colonies, sont d'un travail plus perfectionné. Elles sont l'œuvre de riverains du Congo. On trouvera de l'intérêt à les étudier en détail ; elles renseigneront sur bien des traits de la vie des noirs. Voici, par exemple, toute une procession d'esclaves enchaînés, ou bien un Européen, facilement reconnaissable à ses vêtements et à son chapeau, en pourparlers avec des indigènes. Ailleurs, l'artiste a figuré les animaux du pays : ainsi des éléphants ou bien un crocodile dévorant une panthère:

Nous trouvons encore, dans le pavillon, des corbeilles d'osier tressées par des Gabonais, des nattes et des pagnes faits avec la fibre du palmier raphia, le même arbre qui sert à la construction des cases. Dans le village pahouin, on pourra voir un des métiers qui servent à confectionner ces tissus un peu grossiers, mais très résistants.

Nous avons ainsi un aperçu sommaire de la vie et des travaux des habitants du Gabon. Des photographies en assez grand nombre nous renseignent sur l'aspect extérieur du pays. Quelques-uns des sites que nous pouvons contempler ici sont charmants, je citerai entre autres la mission américaine établie sur les bords de l'Ogoôué, et les vues de Libreville, la capitale actuelle de la colonie, dont les bâtiments disparaissent sous une végétation tropicale extrêmement touffue.

Mais nous ne sommes pas encore renseignés sur la valeur économique de celte possession. Assurément on ne l'a pas acquise pour le seul plaisir de nous en faire admirer les paysages et les habitants. Quels sont ses produits utiles au commerce ? Voilà la question qu'il est légitime de se poser.

Nous trouverons la réponse désirée dans le Palais colonial. A côté de différents objets d'un intérêt tout ethnographique, tels qu'idoles en bois, meubles appartenant à des chefs, et dont le plus pauvre artisan français ne voudrait pas, instruments de musique, etc., nous voyons là les principaux produits susceptibles d'échange.

Le premier est l'ivoire, dont le marché unique est aujourd'hui l'Angleterre. A côté des défenses d'éléphants qui ont servi, comme nous l'avons vu, aux fantaisies des sculpteurs indigènes, nous en avons là, de toutes dimensions, dans leur état primitif, c'est-à-dire revêtues d'une patine noirâtre qui fait, à première vue, douter de leur nature. Une de ces défenses est particulièrement remarquable; elle pèse 71 kilogrammes, sa longueur est 2m,50, et elle mesure 55 centimètres de tour. Après l'ivoire vient le caoutchouc ; c'est, on le sait, la sécrétion d'une liane. On fait une incision à la liane, et on recueille, dans une calebasse, le lait qui en découle. Ce lait, coagulé au moyen de sel, se solidifie peu à peu en dégageant un liquide jaunâtre ; la matière solidifiée est le caoutchouc. Nous en voyons ici des échantillons à ses différents états.

Les forêts qui recouvrent une grande étendue de la colonie ont des essences précieuses pour l'ébénisterie, notamment le santal ou bois rouge, et l'ébène dont on nous montre de très bons spécimens. Le palmier dit Etais guineensis a des fruits dont on extrait la fameuse huile de palme, si employée aujourd'hui dans la parfumerie ; c'est encore un des articles d'exportation de la colonie. Quant aux graines et aux racines comestibles, telles que le mil et l'arachide, le Gabon ne pourrait pas soutenir la concurrence du Sénégal. En revanche, on a essayé quelques cultures tropicales, le tabac, le café, le coton, la vanille qui jusqu'ici ont donné de bons résultats. Les Européens doivent payer les produits qu'ils demandent ainsi aux indigènes. La monnaie n'étant pas encore répandue dans le pays, ils payent en marchandises et surtout en étoffes, Au bénéfice direct qui résulte de ce mode de payement, s'ajoute un autre avantage. Les indigènes prennent le goût de ces étoffes, ils travaillent pour en acquérir de nouvelles, la production augmente et en même temps des débouchés se créent pour les marchandises de la métropole. Jusqu'ici, c'est l'Angleterre qui a eu le monopole de la fabrication des cotonnades employées comme moyens d'échange. Il est à souhaiter que nos fabricants, soutenus d'ailleurs par des droits protecteurs, parviennent au moins à enlever aux concurrents britanniques le marché des colonies françaises. De louables efforts sont faits dans ce sens, ainsi qu'en témoigne l'exposition, par M. Paul Dufourcq, de cotonnades de Rouen, d'Épinal et de Tarare destinées à la colonie.

L'impression produite par l'exposition du Gabon-Congo ne peut qu'être favorable. Sans doute ce n'est pas là une de ces colonies brillantes, comme la Tunisie ou le Tonkin, sur laquelle on puisse fonder des espérances illimitées. Elle est modeste ; mais, si elle rapporte encore peu, il est juste de rappeler qu'elle n'a pas exigé beaucoup de sacrifices, et d'ailleurs sa production ne fera que s'accroître. De plus, elle maintient le prestige et même la prépondérance de la France dans cette Afrique équatoriale, où presque toutes les puissances d'Europe ont voulu se tailler leur part.

© L'exposition Universelle de 1889 - Louis Rousselet