Retour - Liste Pavillons

Tunisie


Tunisie à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Henri Saladin

Aussitôt après l'Algérie, et du même côté de l'avenue centrale de l'Esplanade, s'élèvent les constructions pittoresques de la Section tunisienne.

Le comité de Tunis, délégué par le gouvernement Beylical pour organiser la participation de la Régence à l'Exposition universelle de 1889, mettait au concours en 1887 la projet du Pavillon Tunisien. La projet classé premier, et qui a été exécuté textuellement, est dû à un de nos jeunes architectes, M. Henri Saladin. Plusieurs voyages en Tunisie et deux missions du Ministère de l'Instruction publique lui ont permis de réunir de nombreux documents sur l'art arabe en Tunisie; aussi la section tunisienne nous présente-t-elle, sous ses différents aspects, des spécimens nombreux de cette art très particulier.

La façade principale et le façades latérales sont composées d'élements tirés du Bardo, di Souk-el-Bey, du Dar-el-Bey et de la Zaouïra de Sidi-ben-Arouz à Tunis, tandis que la façade postérieure d'un caractère plus mouvementé et d'un style plus archaïque ne présente que des emprunts faits à Kérouan : au centre, la porte de la Salla-Réjour de la mosquée d'Okba, surmontée du dôme côtelé si particulièrement tunisien ; à droite, la loggia de la porte Bab-Djelladine de la même ville ; à gauche, une façade tout| entière de maison de Kérouan avec sa véranda en encorbellement, avec sa porte à clous grossiers et à marteaux en fer forgé.

Cette façade postérieure forme le motif principal d'une cour plantée que borne, à gauche, le souk, ou bazar voûté; aux colonnes bariolées et aux boutiques multicolores; à droite, un pavillon isolé, copie exacte des pittoresques maisons des oasis du Djerid tunisien, qui bordent d'une série ; de petites villes verdoyantes les rivages accidentés des chotts , du sud. Le fond de cette cour est occupé par une suite de boutiques diverses, et un restaurant tunisien qui s'ouvre sur un café concert d'un caractère tout particulier, et dans lequel des danseuses de Tunis dans leur costume élégamment étrange donnent le spectacle de leurs danses bizarres exécutées au son de cette musique arabe d'une régularité si pénétrante.

Entre le Palais Algérien et la Section tunisienne un pavillon tout recouvert de troncs de palmiers est destiné à recevoir les produits des forêts de la Régence. Il s'élève au-dessus d'une substruction massive qui n'est autre qu'une cave destinée à recevoir les vins que les colons français de Tunisie exposent pour la première fois en France. L'avenir de la colonisation de la Régence réside en grande partie dans l'extension que pourra y prendre la culture de la vigne; aussi le comité de la Section Tunisienne compte-t-il beaucoup sur l'intérêt de cette partie de son Exposition.

Le palais lui-même se compose essentiellement de trois grandes divisions qui s'étendent autour d'une cour découverte à laquelle on accède par un grand vestibule au plafond richement décoré d'entrelacs et d'arabesques.
La première de ces divisions, galerie de droite, comprend l'exposition des produits de l'agriculture et de la viticulture.

La seconde, galerie de gauche, comprend les publics, l'industrie privée, le mobilier et le service des ports.

La troisième enfin dans la salle du fond, les Beaux-Arts, et l'Archéologie et les services de la direction de l'Instruction publique.

Le pavillon du Djerid est destiné, lui aussi, à une partie de l'Exposition : l'industrie arabe appliquée au mobilier et au vêtement, synthétisée en quelque sorte par la reproduction d'un intérieur arabe animé par des mannequins revêtus des riches costumes des Tunisiens des deux sexes.

Le souk, ou bazar, contient dans ses vingt-six boutiques des spécimens de toutes les branches d'industrie de Tunis. Ici, le fabricant de chéchias. Plus loin les brodeurs, en or ou en argent, le bijoutier, le parfumeur, le barbier, le peintre sur poteries, le damasquineur, le menuisier, le cafetier, le confiseur, le tourneur, le peintre, l'orfèvre, le tisserand, le sculpteur d'arabesques, l'écrivain, etc... Ils se trouvent tous ici dans leur cadre naturel, sous ces voûtes d'une blancheur éclatante, soutenues par des colonnes bariolées de rouge et vert, couleurs chères à tout bon musulman.

L'aspect de ce bazar est vraiment merveilleux lorsque le soleil ardent qui brille au dehors n'y pénètre que par les rares ouvertures du sommet des voûtes, que tous les marchands et artisans, accroupis dans leurs boutiques, revêtus de leurs costumes aux tons si tendres, entourés de leurs marchandises pittoresques, attirent les chalands à l'aide de quelques mots de français qu'ils ont pu apprendre à Tunis, et quand enfin, à l'extrémité de cette rue pittoresque, les bazars de Barbouchi et de Bouan, que connaissent tous ceux qui ont visité Tunis, présentent à l'acheteur émerveillé les tapis :de Kérouan, des hauswéma et des fraichiches, les soies de Tunis, les haïcks et les burnous du Djerid, les frechias de Gafsa, les couvertures de Djerba, les mille riens brodés d'or et d'argent que les artisans arabes excellent à ouvrer si délicatement.

L'attraction exercée par ce spectacle pittoresque n'est que la moindre partie de l'exposition de la Régence. Les ressources présentées par cet admirable pays et dont témoignent toutes les classes de l'Exposition doivent frapper vivement toutes les intelligences soucieuses de la prospérité du pays et de la mise en action de ses forces vives. Les travaux publics nous montrent les progrès effectués depuis l'établissement du protectorat français, les routes rétablies, des ponts construits, l'alimentation en eau rétablie ou augmentée par de grands travaux à Tunis, à La Goulette, à Kérouan, à Sfax, la création du port de Tunis, rétablissement des phares sur ces côtes aux surprises si fréquentes, l'assainissement et l'agrandissement des villes, le développement donné aux industries maritimes, etc.

Les forêts ne sont pas une des moindres richesses de la Régence. Celles du nord sont en pleine prospérité et seront en plein rapport dans cinq ou six ans. Les chênes-lièges, les pins de toute sorte, les chênes, les eucalyptus, etc... donneront d'excellents produits. La diversité des essences apparaît clairement dans ce pavillon si bien rempli, grâce au zèle éclairé du directeur des forêts de la Régence.

À l'autre extrémité du pays, le dattier, avec ses deux cent cinquante variétés, nous apparaît comme un produit d'une utilité inestimable. Les travaux de routes forestières, de postes de gardes, de reboisement sont déjà nombreux et activement poussés ; avec le reboisement des massifs montagneux se rétablira une régularité plus grande dans le régime des eaux et par là une richesse plus grande du pays.

Dans tous les pays chauds, il suffit d'arroser le sable pour le rendre fertile ; que sera-ce, lorsqu'on s'adressera, comme dans la Régence, à un sol excessivement riche et qui se repose depuis le temps où les hordes musulmanes, sous la conduite d'Okba-ben-Hafi, ont balayé de tout le pays les habitants Berbères et Romains et n'ont laissé derrière eux que des villes ruinées et des solitudes que, seuls, les nomades parcourent aujourd'hui?

L'agriculture et la viticulture nous promettent de rendre bientôt au centuple les capitaux qui y ont été consacrés Maints exposants montrent à l'envi les résultats intéressants qu'ils ont déjà obtenus au bout de quelques années de culture. Que serait-ce si la colonisation se décidait à se porter dans nos colonies d'Afrique, de préférence à l'Amérique du Sud pourtant si loin de nous ?

L'archéologie est là pour nous prouver de quel développement de prospérité ce pays est susceptible, et ce n'est pas seulement par les vestiges de la splendeur de Carthage, d'Utique et d'Hadrumète, que ce développement est prouvé, par les merveilleuses ruines de Dougga, de Sbeïtla, d'Haïdra d'El Djem, dont les photographies ou les reproductions ornent cette galerie, mais surtout par les traces encore nombreuses des travaux si ingénieux exécutés par les Romains et leurs prédécesseurs pour capter partout les eaux et les utiliser dans des irrigations couvrant presque la totalité du pays.

Les traces de ces ouvrages hydrauliques relevées dans une grande partie de la Régence par MM. Henri Saladin et R. Cagnat l'étude détaillée du système hydraulique de l'Enfida par M. de la Blanchère, directeur du Service des Antiquités et des Arts de la Régence, le prouvent surabondamment. Quant au développement dont est capable l'intelligence des jeunes Tunisiens de toute race et de toute religion, il n'y a qu'à examiner attentivement l'exposition de la Direction de l'Enseignement, que le chef de ce service a organisée en détail, pour se rendre compte, par ce qui a été fait en quatre ou cinq ans, de tout ce qui sera fait lorsque la génération qui se forme actuellement sera aux prises avec la vie active.

Cette exposition, qui fait certainement le plus grand honneur à la Régence, est en grande partie due à l'initiative de notre résident général, M. Massicault, qui en a fait son œuvre préférée. Le comité de Tunis présidé par S. E. Mohammed Djellouli, ministre de la Plume, et M. Regnault, consul de France à Tunis, n'a cessé d'en organiser jusqu'aux moindres détails, et il faudrait nommer individuellement chaque membre du comité si l'on voulait rendre justice à tous ceux qui ont coopéré à l'éclat de la Section Tunisienne. Ils ont été puissamment secondés par l'activité et la grande pratique des affaires du Commissaire général du Gouvernement tunisien, M. Ch. Sanson, qui a donné tout son temps à l'organisation et à l'administration de la Section Tunisienne. Ajoutons que cet ensemble est fort bien encadré, que l'architecte M. H. Saladin a su tirer un excellent parti des éléments dont il s'est inspiré, et qu'il a su présenter d'une façon peu banale la première exposition de notre récent protectorat.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889