Exposition internationale de l'industrie et du travail - Turin 1911

Industrie et Travail

29 avril 1911 - 19 novembre 1911


Retour - Liste Pavillons

Château Moyen-âge

manque image

C’est le seigneur du lieu, comme le château du Valentin l’était de la première partie du parc; nous lui devons une visite, à lui aussi, avant de quitter les pavillons du centre de l’Exposition.

Après avoir admiré la petite place du bourg, avec sa courtine d’enceinte crénelée, nous montons la rampe qui conduit à l’entrée du château. Les visiteurs de la vallée d’Aoste reconnaissent tout de suite, au premier coup d’œil, sa physionomie qui rappelle à la fois les châteaux d’Ivrée et de Montalto à l’entrée de la vallée, celui de Verrès qui veille fièrement sur la vallée du Challant, et le château de Fénis qui s’étale au contraire gaiement sur un plateau charmant, le long des rives fleuries de la Doire.

Sous le portique, à droite, à moitié chemin de la montée, dorment, inactives pour le moment, pendant la grande fête du travail qui a assoupi toutes les colères et les inimitiés des châtelains, les anciennes armes du temp depuis la grande catapulte, destinée à lancer des pierres, jusqu’au tas d’arbalètes et d’arcs pour décocher des flèches.

La herse est levée, le pont-levis baissé et la massive porte de fer, renforcée parles têtes d’énormes clous, surmontée par les armoiries du Comte Rouge, laisse le passage libre. On pénètre dans un grand couloir, gardé par les bouches longues etfines des couleuvrines. prêtes à être maniées par les hommes d’armes du corps de garde voisin.

Mais aujourd’hui nous sommes en temps de paix et le vieux manoir accueille courtoisement les visiteurs; ils peuvent s’avancer librement pour en observer la structure intérieure et les mystères cachés. Le couloir des soldats communique avec la cour du château, reproduction merveilleusement exacte de ce joyau d’art naïf et pieux qu’est la cour du château de Fénis. Saint-Georges, terrassant le dragon du haut de son cheval blanc, inspire la confiance de monter, sous sa protection, les deux bras d’escaliers qui mènent aux galeries supérieures. Les galeries de bois font le tour de la cour et racontent, avec leurs Saints, avec leurs devises et leurs blasons, toute l’histoire du Moyen-âge, fraîche, vive et parlante comme si elle était d’hier. Les faucons encapuchonnés attendent impatients, de la balustrade de la galerie la plus haute, le moment d’être posés sur le poing pour la chasse.

La salle des soldats, reproduction de celle de Verrès, avec les planches pour lits, avec le râtelier garni d’armes défensives et offensives, pointues, coupantes ou contondantes, communique avec la cuisine, inspirée par celle du château d’Issogne. La cuisine, dont les voûtes se croisent pittoresquement, est divisée en deux parties; l’une est pour les domestiques, l’autre pour le seigneur. Rien n’y manque; cette cuisine que nous nous étions figurée, comme en général la vie du moyen-âge, grossière et primitive, est au contraire fournie de tout le comfort nécessaire pour préparer un bon repas. Tout y est: le passe-plats, le puits, le four où l’on cuisait ce bon pain de famille, savoureux et tendre, que nous ne connaissons plus aujourd’hui. Il y a même un goût artistique, une recherche du beau, depuis les chaises à bras jusqu’au lavabo joliment historié en forme de château muni de tours, que nous chercherions en vain dans nos cuisines bourgeoises.

Passons de la cuisine à la salle à manger seigneuriale, bien abritée par les cloisons de bois, avec le plafond, la cheminée, les parois ornementées, les crédences de bois sculpté destinées à supporter le poids des amphores et des sangliers, avec la tribune des musiciens qui égayent le banquet d’airs et de chants.

L’obscurité affreuse des prisons dans les souterrains du château, où on descendait d’abord le captif par une corde et où, jour par jour, once par once, on lui descendait un pain avarement mesuré, ne nous retient pas longtemps. Montons aux étages supérieurs, où tout nous dit la richesse et le bon goût du seigneur.

L’antichambre, avec son plafond à caissons dorés, son pavé polychrome, ses dossiers de noyer richement sculptés, nous prépare au faste de la grande salle seigneuriale qui vient ensuite. Sur les parois sont peints les héros de la Table ronde, évoqués par le bon marquis de Saluces Thomas III dans son roman en vers provençaux: le Chevalier errant. Aux héros se mêle, dans la gaîté d’une fantaisie païenne, la scène de cette Fontaine de Jouvence que de rares personnes ont pu voir au château de la Manta, près de Saluces, et que tous peuvent admirer ici à leur aise. Tes meubles, les brocarts d’une richesse inouïe sont assortis à la destination de la salle : c’est là que le seigneur recevait l’hommage et le serment de fidélité de ses vassaux, qu’il donnait les investitures, qu’il armait les chevaliers, qu’il recevait les ambassadeurs; cette salle donnait une haute idée de la puissance et de la richesse du seigneur.

Les appartements intimes, particuliers, sont aussi ouverts au public : la chambre à coucher copiée sur la chambre du Roi de France au château d’Issogne, l’oratoire tout vert et la chapelle aux fenêtres ogivales d’où filtre une lumière poétique et mystérieuse, qui va caresser le précieux triptyque de l’autel et la peinture semi-circulaire représentant l’épisode du Cyrénéen. On n’a pas oublié les demeures des serviteurs, depuis les écuyers jusqu’au page, depuis les demoiselles d’honneur jusqu’au secrétaire, chargé de la comptabilité et de la correspondance.
Notre visite sommaire au Château est finie. Mais, en quittant à contre-cœur le vieux manoir qui résume en si peu d’espace la vie du Piémont à travers plusieurs siècles, nous reportons notre pensée vers ces hommes de valeur qui surent nous donner ce bijou artistique envié à Turin par tant d’autres villes.

Hélas ! la plupart sont morts. Frédéric Pastoris, Albert Maso Gilli, Joseph Giacosa, Victor Avondo dorment leur dernier sommeil et ne peuvent plus lever la tête pour revoir et nous faire admirer encore une fois leur œuvre.

Mais leur pensée vit : noble pensée qui a donné la vie au Château et qui, en nous rappelant à l’étude de la vie et de l’art piémontais au Moyen-âge, a fait naître dans toute la région un mouvement salutaire vers l’art, un saint respect pour l’héritage que nous ont laissé nos aïeux, et sauvé d’une ruine certaine les châteaux de Verrès, d’Issogne et de Pénis, proclamés monuments nationaux.

©Guide Officiel de l'Exposition Internationale de Turin 1911