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Krupp


Krupp à l'exposition de Vienne 1873

Entre le palais et la galerie des machines, presque en face du portail Nord-Ouest, s'élève une vaste et élégante construction en bois et pierre, qui a tout particulièrement le privilège d'attirer la foule.
Symptôme du temps! On voit écrit sur le frontispice : "Pavillon Krupp". C'est, du reste, assurément, une des principales curiosités de l'Exposition.

On gravit des marches, et les portes s'ouvrent sur une estrade à double escalier, du haut de laquelle on domine l'intérieur du pavillon; d'un regard, on peut comparer tous les types et les spécimens nouveaux de l'artillerie de terre et de mer.

Nous sommes déjà loin de 1867. Au champ de Mars, M. Krupp s'était contenté d'exposer un canon monstre, le canon de 10000 livres; on était à l'aurore de la fabrication des canon d'acier! En 1873, M. Krupp a voulu montrer dans toute son éclatante supériorité son incomparable outillage. On a devant les yeux une ceinture étincelante de canons de tout calibre. L'usine d'Essen a fabriqué des pièces d'artillerie à peu près pour toutes les puissance de l'Europe et de l'Amérique. Il n'est que juste de dire qu'aucun centre industriel, même en Angleterre, n'a exercé une influence aussi considérable qu'Essen sur les progrès de l'artillerie et, par suite, sur l'art militaire moderne.. Ainsi se trouve particulièrement justifié l'empressement du public à visiter le pavillon Krupp. Aussi bien on retrouve dans le pavillon les petits canons de campagne qui ont joué un si grand rôle dans la guerre contre la France, et les curieux de nationalité allemande ne les contemplent pas sans une certaine satisfaction orgueilleuse. Ce sentiment est respectable, et , pour mon compte, j'avoue que je ne serais pas fâché que l'usine de M. Krupp fût une usine française.

L'établissement Frédérick Krupp remonte à 1810; alors et pendant longtemps on n'en parla guère; aujourd'hui, on n'en saurait trop parler, car il devrait nous servir de modèle; il n'existe pas au monde d'usine comparable à l'usine d'Essen pour la fabrication d'acier. Elle couvre maintenant 400 hectares, dix fois la surface du Champ de Mars, deux fois celle du Prater; 75 hectares sont occupés par les bâtiments. Elle donne du travail à près de 20000 ouvriers et 2000 entrepreneurs.

En 1872, l'acier produit pendant l'année s'est élevé au chiffre colossal de 125 millions de kilogrammes. 920 fourneaux sont en feu constamment, 275 fourneaux au coke, 221 forges, 317 chaudières couvrant une superficie de près de 17000 mètres carrés; 71 marteaux à vapeur d'une force comprise entre 2 chevaux et 1000 chevaux.

L'établissement a consommé en 1872: 500 millions de kilogrammes de charbons, 125 millions de kilogrammes de coke. Le gazomètre a fourni 50 millions de mètres cube de gaz près de 16000 becs. On a usé 3 millions et demi de mètres cubes d'eau. Ce ne sont là que des chiffres évidemment, mais des chiffres éloquents.

L'usine est comme une ville; elle a sa distribution d'eau, son gaz, ses voies de communication; elle possède même plusieurs lignes ferrés importantes : l'une de 37 kilomètres, avec 180 aiguilles et 39 plaques tournants; l'autre voie, étroite de 16 kilomètres, avec 147 aiguille et 65 plaques tournantes, 12 locomotives et 350 wagons sillonnent la premier ligne; la seconde se sert à la fois de chevaux et de locomotives. 30 postes télégraphiques relient les différents quartiers de l'établissement. Près de 200 guetteurs ont pour mission de veiller aux incendies. Tout autour de l'usine spot groupés des hôtels, des brasseries, des moulins à vapeur, des logements pour ouvriers, des hôpitaux, etc. A quelque cent mètres existe la petite ville d'Essen; au siècle dernier, la propriété d'une abbesse, et, après 1815, celle de la Prusse. Depuis dix ans, la population s'est accrue de 17000 à 50000 habitants. Presque tout ce monde, amené pour les forges, vit de l'usine à des degrés divers.

M. Alfred Krupp, le fils et le successeur de Frédérick Krupp depuis 1826, est seul propriétaire de l'établissement, auquel se rattachement encore quatre mines de charbon. Il dispose en outre de 414 puits de minerai de fer, dont les gisements ont une étendue de 2 millions de mètres carrés. Nous multiplierions, du reste, ces renseignements statistiques sans profit. On ne peut guère se faire, sans l'avoir vue, une idée exacte de l'usine d'Essen; les usines allemandes ont d'ailleurs un tout autre aspect que nos usines françaises; on trouve dans les constructions une certaine préoccupation de la forme que nous avons pas en France; la ligne droite est proscrite, l'architecture gothique se glisse au milieu des fours à mâchicoulis; c'est partout un singulier mélange de prose et de poésie. Les ouvriers eux-mêmes, silencieux et réservés, avec leurs longues pipes en porcelaine, ne paraissent obéir qu'à un mot d'ordre : la discipline et le travail; dès l'aurore, on les voit quitter leurs maisonnettes et se rendre sans bruit à leurs ateliers. On se sent, à Essen, très loin de la France.

On fabrique dans l'usine l'acier cémenté, l'acier puddlé, l'acier Bessemer et l'acier fondu, le seul dont il soit fait usage pour les bouches à feu. L'acier fondu Krupp a une réputation universelle. L'Angleterre, qui avait le monopole de l'acier fondu autrefois, va acheter à l'usine Krupp des quantités considérables de son acier, soit pour faire des canons, soit pour fabriquer des pièces de grosse mécanique.

L'acier fondu Krupp est obtenu par la fusion dans des creusets d'acier puddlé, coupé en fragments, et mélangé avec du fer provenant d'un minerai particulier qui se carbure en enlevant un peu de carbone à l'acier. La fusion a lieu simultanément dans les creusets préparés à l'avance en nombre suffisant pour fournir la quantité de métal nécessaire. La consommation des creusets est telle chez M. Krupp, que les séchoirs contiennent toujours au moins 100000 creusets ne devant servir qu'une seule fois; leur capacité varie entre 20 et 40 kilogrammes; ces vases sont préparés avec un soin minutieux et mécaniquement; ils sont formés d'un mélange de matières dans lesquelles il entre des débris de briques, de terres réfractaires, de vieux creusets et de la plombagine.

La halle où se font les grandes coulées peut renfermer jusqu'à 1200 creusets placés dans des fours par 4,8 ou 12 selon les dimensions. Les moules cylindriques en fonte épaisse qui doivent recevoir le métal en fusion, sont disposés en ligne dans une tranchée médiane, et leur capacité varie ordinairement de 60 kilogrammes à 37000. Le problème à résoudre est de faire arriver dans le moule, avec continuité et régularité, un ruisseau d'acier fondu. C'est assez dire avec quelle discipline, avec quelle attention doivent procéder les ouvrier pour verser les creusets simultanément dans la rigole d'arrivée du moule; les fondeurs ont besoin de qualités toutes particulières d'adresse, de sang-froid et de force physique, assez difficiles à réunir. D'eux dépend en somme tout le succès de l'opération. En quelques minutes on remplit une capacité de 37000 kilogrammes. Les blocs coulés pleins et cylindriques sont soumis ensuite au martelage sous énorme marteau-pilon de l'usine qui ne pèse pas moins de 50000 kilogrammes; les marteaux les plus lourds ne dépassent pas en Angleterre 20000 kilogrammes et en France, 12 à 15000. Le marteau Krupp a couté à établir près de 3 millions; il travaille jour et nuit, il n'a pas à perdre une minute pour payer l'intérêt du capital qu'il a absorbé. Il est vraisemblable que l'on finira par remplacer le martelage par la pression, car, en face de masses en acier aussi considérables que celles que l'on est obligé de manier maintenant, le procédé nécessite des marteaux-pilons de dimensions véritablement impraticables. Déjà, en Angleterre, M. Whitworth soumet aux succès l'acier encore en fusion à la pression d'une presse hydraulique et obtient une grande homogénéité. Là nous paraît être l'avenir. En France, dans l'usine Petin et Gaudet, le bloc d'acier est coulé à noyau et martelé ensuite sur un mandrin en fer, pour que le martelage, en raison de la moindre épaisseur d'acier, soit plus efficace.

Les canons de gros calibre sont forés dans un noyau central renforcé par des frettes à la partie qui doit recevoir l'effort maximum des gaz de la poudre. Ces frettes ont un serrage déterminé et calculé d'avance; leur diamètre est moindre que la partie du canon sur laquelle on doit les appliquer; on les chauffe pour les faire passer, et par le refroidissement elles opèrent ce serrage énergique qui augmente la résistance du métal. Les nouveaux canons de campagne prussiens commandés à M. Krupp seront frettés comme les canons de place ou de marine; on tend, en effet, avec les nouvelles poudres prismatiques, à donner aux projectiles des vitesses initiales énormes, et, par conséquent, à accroitre la pression des gaz dans une proportion considérable.
La vitesse initiale de 350 mètres à la seconde à la sortie de l'âme, était, il y a trois ans, considérée comme normale; on veut maintenant augmenter la tension de la trajectoire et la portée et obtenir des vitesses supérieure à 450 mètres. En Prusse, on atteint, dit-on 530 mètres dans les petits canons de campagne, nouveau modèle.

A l'entrée du pavillon Krupp, au Prater, on voit d'abord, se dressant devant l'estrade, un énorme bloc d'acier fondu en forme de prisme octogonal, dont le diamètre est de 1,40 mètres et le poids de 52500 kilogrammes. Il a fallu, pour le couler, employer 1800 creusets; on devine la difficulté d'une pareille opération : 1800 creusets à chauffer à la même température, à verser mathématiquement dans la rigole de coulée, de manière que le ruisseau d'acier ait sans cesse la même vitesse et parvienne au moule avec régularité et sans soubresauts! On a accompli un véritable tour de force. Ce bloc de plusieurs centaines de mille francs une fois coulé resterait sans valeur pour tout autre fabriquant que M. Krupp, car lui seul possède le moyen de le travailler, de la marteler et de le transformer. Primitivement cylindrique, le bloc a reçu sa forme octogonale sous l'action du marteau de 50000 kilogrammes. Il servira à faire un canon gigantesque de 37 centimètres de calibre.

Le nombre de pièces exposées à côté du bloc est de 13, depuis le canon de montagne jusqu'au gros canon de 30 centimètres 50 millimètres. Toutes ces bouches à feu sont montées sur affût, et l'on voit à côté, des modèles en bois de la poudre prismatique employée et des spécimens des différents projectiles. Des projectiles de campagne, exposés avec leurs fusées, sont, à l'intérieur, munis de rainures ayant pour but de produire une fragmentation systématique de l'obus; ceux qui sont destinés à la perforation des plaques de blindage présentent un vide intérieur en foire de poire pour donner place à la charge. On sait que ces obus ne portent pas de fusée; l'échauffement résultant du choc du projectile contre le navire suffit pour enflammer la poudre.

Nous ne saurions dans cette esquisse rapide, examiner séparément les bouches à feu exposées, fabriquées pour le Chili, la Turquie, l'Egypte, etc., les autres pour le compte du gouvernement allemand; la plupart sont d'ailleurs connues. Nous nous arrêtons seulement comme la majorité des curieux, devant le canon de 30 qui occupe le centre du pavillon; placé debout, il attendrait les fenêtres d'un second étage parisien. La bouche à feu exposée au Champ de Mars en 1867, beaucoup moins longue, pesait cependant plus que ce canon. Son poids atteignait 50000 kilogrammes et le projectile était de 500 kilogrammes. A vrai dire, le canon du Champ de Mars était plutôt un obusier, car sa longueur d'âme ne dépassait guère 11 calibres. Il ne fut construit que deux pièces de ce type : l'une, celle de 1867, figure dans l'armement du fort de Kiel; l'autre, offerte par M. Krupp à l'empereur de Russie, avait été placée dans une des tours de Cronstadt; mais elle a été avantageusement remplacée depuis par deux pièces de 11 pouces dont les effets sont plus considérables.

Le canon du Prater se compose de l'âme et de trois frettes superposées et serrées par refroidissement; c'est à l'une de ces frettes que sont fixés les tourillons. La pièce a une longueur totale de 6,7m ou 33 calibres; l'âme, longue de 5,77m, est sillonnée par 72 rayures parallèles. La pièce pèse, avec la culasse, 36600 kg.

Le projectile en acier destiné à perforer les plaques de blindage pèse, tout chargé, 96 kilogrammes. Chargé à 60 kilogrammes, la vitesse initiale est de 465 mètres. L'obus allongé en fonte que peuvent envoyer ces pièces pèse 275 kilogrammes. La charge de poudre prismatique est de 50 kilogrammes, et la vitesse initiale de 460 mètres. Le canon peut supporter une pression moyenne de 2120 atmosphères.

Il est monté sur un affût de côte qui permet de tirer par-dessus des épaulements de 1,5m; le poids de l'affût est de 21000 kg. Grâce au mécanisme dont il est muni, deux hommes peuvent, en dix-sept secondes, amener la pièce de sa position la plus élevée à sa position la plus basse. Le recul n'est que de 1,5m. Un frein hydraulique et de tampons maîtrisent le recul. En février 1873, une pièce semblable a été expérimentée devant des officiers prussiens et autrichiens. On a tiré plus de deux cent dix coups avec une charge de 60 kg et des projectiles pleins pesant 300 kg; sauf quelques érosions insignifiantes dans la chambre, la pièce est restée intacte.

Des bouches à feu comme le canon de 30 reviennent à près de 300000 fr, et chaque coup coute environ 2500 fr. On conçoit qu'on ne soit pas autrement empressé d'en multiplier le nombre.

En dehors de l'exposition Krupp, on pourrait citer quelques très belles pièces de siège et de place, en Suède par exemple. En France, MM. Laveyssière ont exposé quelques uns des canons de 7, en bronze, fabriqués pendant la guerre. Le gros canon Krupp n'est cependant pas sans rival; il ne faut pas l'appeler, comme on l'a fait "le plus gros canon de l'Exposition", car il est dépassé en longueur et en poids. On avait compté sans la Russie, dans la section russe existe en effet en ce moment le plus gros canon du monde.

©L’Exposition Universelle de Vienne 1873