Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1910

23 avril 1910 - 1 novembre 1910


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Travail à Domicile

Travail à Domicile à l'exposition de Bruxelles 1910

Située non loin de la Plaine des Attractions, dans le parc Scheyven, l’Exposition du Travail à domicile était saisissante.

Voyez cette maisonnette en briques, écrit un rédacteur de l’Exposition de Bruxelles ; la façade décrépite porte les traces de ravages causés par le temps et par les intempéries. Devant cette étroite demeure court un long sentier. Sur ce sentier un homme qui, avançant, reculant en une promenade perpétuelle, suit un fil de chanvre qu’il caresse geste mécanique. C’est le cordier de Hamme livré à son travail préhistorique. Au bout du sentier, moins libre que l’écureuil dans sa cage, — car la cage est composée de barreaux qui laissent l’illusion de l’immensité, — enfermé dans un abri fait d’une caisse close, un gamin manœuvre désespérément une manivelle. Pauvre gosse ! Le hard-labour à dix ans !...

Plus loin, la maison de l’armurier de Liège, qui représente un peu de confort. Un pigeonnier nous indique que l'artisan trouve quelque joie à certaines heures. La forge ronfle, le marteau meurtrit l’acier. Le geste de cet ouvrier au travail a de la grandeur.

En face, en traversant le parc, on trouve la demeure d’un tisserand de Heule-lez-Courtrai. Le réduit est lamentable. Des cachots du moyen âge, exigus et sombres, servent de chambres à coucher. En haut, sous la paille de la toiture, dans un grouillement indescriptible, dorment les enfants. La plus grande partie de l’habitation est consacrée à l’atelier. Le métier s’y étend, gris et morne, envahissant tout et remplissant la cellule du bruit mélancolique de la navette.

Masure ardennaise bâtie en fragments de rocs et recouverte d’ardoises, telle s’offre la maison du cloutier de Bohan. La demeure est une forge. L’homme bat le fer dans un feu d’artifice d'étincelles. Son marteau façonne des pointes informes qui serviront à clouer le cuir des lourdes et grossières chaussures de paysans. Un souci d’hygiène, ici. Un ventilateur aspire le gaz délétère. Ce ventilateur est actionné par un moteur vivant, un pauvre chien fauve, à l’œil triste, qui, courant perpétuellement sur place, fait tourner la roue qui l’emprisonne. Malheureux homme, malheureuse bête... Tous les êtres vivants souffrent donc de la mauvaise organisation du travail ?

Le cloutier dit au visiteur sa tendresse pour la bête. Il vante l’intelligence et la fidélité du brave animal. L’anecdote est touchante.

Quand la maisonnette se trouva reconstituée à l’Exposition on amena le chien dans le parc Scheyven. Tout de suite, sans la moindre hésitation, il reconnut l’habitation de son maître et en prit possession. Un dimanche matin, curieux sans doute des nouveautés qu’il devinait autour de lui, il s’échappa. Le cloutier le crut perdu et se lamenta. Le lundi matin, à l'heure du travail, le chien rentrait et, joyeusement, reprit son servage.

Le taudis où besogne le ménage d’éjarisseurs de poils, de Lokeren. évoque l’enfer. C’est affreux, c’est atroce, c’est révoltant. Dans l'atmosphère flotte la mort. L’étouffement est abominable. On respire un mélange de pourriture et de poussière. Les places où s’accrochent des chairs en décomposition, les poils qui tourbillonnent dans l’air, la misère qui règne, forment le tableau le plus répugnant et le plus douloureux qu’on puisse imaginer. On fuit ce logis empesté et arrivé sur le seuil, au ciel libre, on est pris de l’envie de pleurer, de pleurer sur le sort malheureux de ces êtres humains voués à cette épouvante.

Dans le pavillon du travail à domicile, d’autres petits métiers sont encore représentés : la lingère, la casquettière, le tailleur, le cordonnier, la boutonniériste, le confiseur en chambre... Le confiseur en chambre ! Cette profession consiste à orner de menues lithographies, de pennes, de festons, de toute une décoration de pacotille, des sucreries infimes. On nous montre la photographie d'une fillette de quatre ans. La pauvre enfant est employée, dans ce métier, à monter des boules de massepain sur des tiges de fils de fer, dans le but de former des cerises. A cette fin, il faut faire fondre la friandise à la chaleur d’une lampe et exercer sur le métal une torsion au moyen du pouce et de l’index de la main gauche. Ce mouvement condamne l’ouvrier, inexorablement, à la paralysie du bras gauche. L’enfant de quatre ans a été frappée de cette maladie professionnelle !...

La partie graphique du pavillon du Travail à domicile révélait des détails relatifs aux salaires.

C’est en Flandre que le travail à domicile est le plus répandu. A Bruxelles, le livre et le vêtement ont des ouvriers en chambre; à Liège il y a les armuriers; Malines a l’ébéniste; Lierre et Herve, les cordonniers; Saint-Trond et Turnhout, les dentellières; Maeseyck, les tresseurs de paille; Verviers, les tisseurs de laine; Binche, les tailleurs; Leuze, les bonnetiers; Eecloo, les coupeurs de poils.

En Flandre, c’est la dentelle, le tissage du lin, la ganterie et la corderie qui fournissent aux habitants de taudis la besogne au foyer. Sur 47,490 dentellières, 45 pour cent travaillent à domicile.

Sur 706,457 personnes dont se compose la classe ouvrière, 118,620 travaillent à domicile. Ce chiffre se décompose ainsi : 41,690 hommes, 76,930 femmes.

Voici un tableau donnant l’importance comparative du travail à domicile et du travail à l’atelier dans diverses branches industrielles :

Le tableau ci-dessous indique les prix En atelier et A domicile
Peaux et cuirs: 58,63 p.c. 41,37 p.c.
Armuriers: 75,60 p.c. 24,40 p.c.
Textiles: 51,32 p.c. 48,68 p.c.
Métaux: 92,80 p.c. 7,20 p.c.
Vêtements: 73,14 p.c. 26,86 p.c.
Bois: 94,52 p.c. 5,48 p.c.

Des tableaux statistiques nous apprennent les terribles ravages causés par les maladies professionnels; d’autres donnent la nomenclature des lois de protection du travail à domicile.

Et maintenant, voyons les salaires que gagnent les ouvriers à domicile qui alimentent certaines industries.

La casquettière gagne 15 francs par semaine, en moyenne.

Le polisseur de marbre fait des travaux de luxe à raison de 8 fr. 20 pour 36 heures.

Le chocolatier en chambre travaille à raison de 12 centimes à l’heure.

Une dentellière fait en 60 heures un éventail d’art qui est vendu au négociant, par l’intermédiaire, pour 80 fr. 50. La dentellière a touché 8 fr. 55. Une autre dentellière travaille pendant 60 heures pour 2 fr. 40; une autre encore, 81 heures pour 3 fr. 30; une autre, 72 heures pour 5 fr. 95.

Un tresseur de paille besogne pendant plus de 72 heures pour amasser 4 fr. 50.

Le cigarier, en 69 heures, se fait 18 francs.

La tricoteuse, qui s’acharne sur sa laine pendant 72 heures, s’assure un salaire de 2 fr. 40.

Les coupeurs de poils ont, les uns, 39 francs pour 102 heures; les autres 12 francs pour 60 heures. Une fillette gagne 9 francs dans le même laps de temps.

Le cordier de Hamme, en 198 heures, gagne 17 fr. 99.

Le cloutier, l’homme au chien fidèle, gagne 14 francs en 66 heures.

Dans la brosserie à domicile, un ouvrier gagne, à certain travail, 9 fr. 66 en 60 heures; à un autre, 8 fr. 40 en 72 heures.

Le tissage à la main rapporte 10 fr. 08 pour 99 heures.

La lingère travaille 288 heures pour 28 fr. 50 ou pour 17 fr. 40, selon la spécialité.

La boutonniériste doit être munie d’une machine spéciale dont le coût est de 750 francs et qui se paye mensuellement, après un premier versement toujours exigé de 400 francs. Elle gagne 13 fr. 50 par semaine. Chaque jour elle doit aller chercher puis rapporter au grand magasin qui l’emploie de gros paquets de linge à trouer de boutonnières. Cela lui fait deux courses quotidiennes sous un faix d’au moins vingt kilos.

Les cordonniers d’Iseghem ont la spécialité de confectionner les chaussures fines pour les magasins de luxe de Paris et de Bruxelles. Ils gagnent pour cette besogne recherchée 18 francs pour 74 heures. Les chaussures qu’ils fabriquent se vendent de 35 à 50 francs...

L’Exposition du Travail à domicile fut comme un avertissement et un appel parmi le joyeux tumulte de la World’s fair.

©Livre d'Or de l'Exposition Bruxelles 1910