Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1910

23 avril 1910 - 1 novembre 1910


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Ville d'Anvers (Maison de Rubens)

Ville d'Anvers (Maison de Rubens) à l'exposition de Bruxelles 1910

Architecte(s) : Henri Blomme

On aime assez les titres, sinon les formules, en Belgique, et il n’est pas de grande ville belge qui ne trouve à justifier l’orgueil de son particularisme loca1 par le moyen de quelque glorieux qualificatif. Si Bruxelles est la capitale du royaume, Liège se glorifie d’être la capitale wallonne, Gand, la capitale flamande : Anvers, presque officiellement, a pris le titre de métropole commerciale. Elle y a droit ; son orgueil se justifie. S’il est vrai qu’elle doit la solidité de sa prospérité présente au vaste atelier qu’est la Belgique entière et qui alimente et soutient ses comptoirs, cette ville privilégiée, ce « port aimé de Neptune » rend en retour à la Belgique l’inappréciable service de lui ouvrir les portes du monde, de le mettre en communication directe avec le vaste univers. De là, dans son patriotisme, dans son attachement au jeune royaume, une nuance de protection qui exaspère parfois les autres Belges, et vaut à l’Anversois quantité de brocards qu’il subit, du reste, avec la plus parfaite indifférence.

L’Anversois, c’est le « signoorke ». «L’Anversois est bon envers soi », dit un mauvais calembour devenu populaire, et que répètent périodiquement les revues de fin d’année, de même que cet autre : « Anvers et contre tous ».

Plaisanteries innocentes, où se manifeste la réputation d’égoïsme local que l’on a faite au grand port de l’Escaut. Opulente, orgueilleuse et dédaigneuse, la puissante cité ne proteste pas très violemment. Elle se croit le droit d’être égoïste et fière : ne vit-elle pas par elle-même ? Certes, l’atelier belge l’alimente et la soutient, mais il n’est pas le seul à lui donner la puissance économique. L’hinterland d’Anvers s’étend bien au delà.

« Ce n’est plus seulement pour ravitailler la « minque », dit avec orgueil M. Edmond De Bruyn, fournir de sel et d’épices le Brabant et même le Tournaisis, que de modiques barques entourent leurs amarres au cabestan : c’est pour nourrir la moitié de l’Europe que les steamers s’alignent à quai. Certes, les petits vapeurs concentrent toujours ici la circulation riveraine ; le bateau « de passage » relie les chaussées de Matines et de Turnhout à celle de Gand. Mais encore, dorénavant, Anvers raccorde l’Angleterre à la Suisse et à l’Italie et sert d’étape aux Etats-Unis, à l’Egypte et aux Indes. »

La situation d’Anvers, en effet, est véritablement privilégiée. Il suffit de jeter les yeux sur une carte de l’Europe pour voir que toutes les routes naturelles du continent aboutissent à ses quais. Il a fallu des efforts pour drainer le commerce allemand vers Brême ou vers Hambourg : c’est vers Anvers qu’il se dirigeait et c’est à Anvers qu’aboutit encore la grande voie commerciale du Rhin. C’est Anvers qui est le port de l’industrieuse Alsace et de toute la France du Nord. « Que Londres et Hambourg, dit encore M. De Bruyn, fassent fortune par loyalisme, que Rotterdam serve de bassin d’allèges à la Prusse rhénane et à la Westphalie, que Marseille entr’ouvre la porte de l’Afrique et que Gênes attire entre ses deux môles toutes les felouques de l’Archipel, qu’importe, puisque notre petit embarcadère du canal au Sucre est le pier de l’Europe ? » C’est à cet endroit que Guichardin, s’arrêtant comme à la lisière d’une forêt de mâts cosmopolites, dut remarquer qu’à Anvers « on sait toujours des nouvelles de tout ce qui se passe dans le reste de l’univers ». Et Napoléon, débarquant le 18 juillet 1803, après avoir réfléchi à cette place (le ponton du canal au Sucre), rabroua la municipalité : « Il faut enfin qu'Anvers mette à profit les avantages immenses de sa position centrale entre le Nord et le Midi, de son fleuve magnifique et profond ».

Cette anecdote est significative. Avec ce clair bon sens, avec cette nette intuition des réalités qui était le point dominant de son génie, l’Empereur avait vu, du premier coup d’œil, que cette ville, à peu près ruinée en 1803 par de funestes conjonctures politiques, avait été destinée par la nature à devenir le premier port du continent. Placée entre le Nord et le Midi, pour ainsi dire au centre de l’Europe civilisée, sur les bords du seul fleuve continental qui soit assez profond à vingt lieues de la côte pour porter les plus gros vaisseaux, cette ville est dans une situation si vraiment unique que rien, semble -t -il, ne pourra jamais lui faire perdre sa richesse et sa gloire. Les guerres, les traités, les tarifs, les péages ou la diplomatie peuvent la ruiner en un instant : elle se relève toujours, et les plus funestes coups du sort sont suivis pour elle des plus étonnantes prospérités. Rien de plus caractéristique à ce point de vue que son histoire, rien qui soit mieux fait pour donner confiance en l’avenir.

Cette histoire, ce n’est pas ici le lieu de la raconter, fut-ce en une vaste et rapide synthèse, mais elle montre tout. entière qu’il a suffi de briser les entraves que la politique avait mises à la grandeur d’Anvers pour qu’aussitôt la ville, profitant de ses avantages naturels, redevînt rapidement aussi prospère que par le passé et se remît à se développer selon ses destinées propres. Certes, elle n’a plus aujourd’hui la situation unique qu’elle occupait au XVIe siècle, parce qu’au XVIe siècle elle n’avait pas de concurrente.

L’Allemagne anarchique et à demi-barbare ne pouvait songer au commerce maritime ; les Anglais commençaient à peine à prendre la route des mers et à sortir de leur île ; la Hollande n’était qu’une obscure province des Pays-Bas ; la France était en proie à la guerre civile ou défendait son intégrité contre la maison d’Autriche. Tous ces peuples aujourd’hui ont de grands ports, qui font à Anvers une concurrence d’autant plus redoutable que la Belgique est trop faible pour assurer à ses nationaux ces privilèges commerciaux que la politique d’un grand peuple peut donner aux siens. Mais, selon la juste remarque de M. De Bruyn, la situation naturelle du grand port belge lui assure de tels privilégiés qu’il peut lutter avec avantage. Il suffit qu’on lui en laisse la liberté et la cellule sociale qu’il constitue se développe selon son type. Toutes les marchandises du monde affluent vers ce ponton du Werf qui en est le noyau. « Elle s'est dilatée, mais identique à elle-même ; ce n’est plus seulement ce panier de légumes, ce filet de poissons qui courent le risque du marché, ce sont les maïs de la Mer Noire qui se déversent, les cafés de Santos qui gonflent les balles, les peaux de la Plata qui .s’empilent, les laines de Buenos-Ayres qui débordent des arrimages ; c’est pour Anvers que le fellah irrigue les cotonneries et que plonge le pêcheur d’éponges, pour elle qu’on abat des éléphants au Congo et des forêts en Norvège ; en place des quelques cultivateurs, pêcheurs et artisans riverains en quête de la foire ou du recensement, au lieu même des débarquements mémorables de Lohengrin ou de sainte Dymphne, des Vikings ou des ambassadeurs vénitiens, de Farnèse ou de Napoléon, voici le va-et-vient incessant des banquiers de Londres, des marchands de porcs de Chicago, des rajahs de Golconde et des pipos japonais qui croisent sur la passerelle des ingénieurs wallons, des consuls, des grainetiers roumains et des émigrants de Pologne. »

Qui n’admettra que ce lyrisme anversois se justifie ? Le spectacle de ce développement logique et nécessaire a quelque chose d’admirable. En vérité, nulle part plus vivement qu’à la balustrade de la promenade qui domine le Werf, on ne peut saisir la puissance d’un organisme économique bien constitué au temps où nous sommes, et les Anversois, dont le plus ignorant, le plus inculte sent confusément la poésie d’un tel spectacle, l’ont bien compris, car ils ont établi là une promenade où ils s’attardent volontiers en ces après-midi du dimanche qui ont, malgré tout, conservé une allure provinciale.

Dans le pavillon qu'Anvers a édifié dans les jardins de l’Exposition de Bruxelles, c’est certes le passé qui domine, puisque c’est dans une reconstitution de la Maison de Rubens que la Métropole a voulu symboliser sa splendeur. Mais à côté de ces appartements splendides où l’on a évoqué le premier rayonnement de la gloire anversoise par le souvenir du plus grand artiste qui ait répandu dans le monde le renom de la ville, on a consacré des salles voisines à l’effort contemporain. Rien ne justifie mieux le li n du présent et du passé ; rien ne montre plus clairement la logique qui a présidé au développaient de l’organisme anversois ; le port, limité jadis aux rives de l’Escaut, à quelques canaux aujourd’hui comblés, s’est agrandi des bassins creusés par Napoléon, puis d’autres bassins encore. Aujourd’hui, il envahit une immense banlieue ; demain, il s’étendra plus loin encore. N’importe ! Les caractères primitifs d’Anvers se perpétuent ; la cellule se développe selon son type et il suffit à l’administration communale de suivre ce que l’on pourrait appeler l’instinct de la ville pour faire de grandes choses ; et, s’il est au monde une cité qui puisse se comparer à un être vivant, c’est bien cette ville créée par la nécessité, exutoire nécessaire de tout un pays.

Certes, cette vision de la vie anversoise s’impose beaucoup plus clairement à l’esprit le long de l’Escaut, sur le promontoire du Steen que dans les salles du pavillon élégant qui s’élève au Solbosch ; mais il suffit que ce pavillon l’évoque pour qu’il remplisse son rôle à merveille.

©Exposition Bruxelles 1910