Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1910

23 avril 1910 - 1 novembre 1910


Retour - Liste Pavillons

Pérou

Pérou à l'exposition de Bruxelles 1910

Beaucoup des pays qui ont participé à l’Exposition de Bruxelles y ont fait ce qui se fait généralement en pareil cas : ils ont édifié sur un emplacement mis à leur disposition un palais ou, plus modestement, un pavillon, dont l’architecture évoque ou copie même fidèlement tel ou tel monument admirable d’autrefois, ou tel édifice moderne.

Le palais florentin de l’Italie ; les vastes constructions trapues, originales et sobres de l’Allemagne ; la grande bâtisse élégante des Hollandais ; les reconstitutions si parfaites réalisées par les villes de Bruxelles, d’Anvers, de Liège, de Gand ; le temple chinois, enluminé et fignolé ; les souks tunisiens, la maison blanche des Algériens ; les portiques et les colonnades suggestifs des Persans et des Turcs ; beaucoup d’autres réalisations heureuses et pittoresques ont contribué à donner au paradoxal tohu-bohu architectural et géographique du Solbosch un cachet et une variété ravissants.

Or, il n’est pas exagéré de dire que le succès d’une participation étrangère est dû au moins autant à l’extérieur aspect sous lequel elle s’offre à nous qu’à l’abondance et à l’intérêt de ce qui la constitue intrinsèquement. En tout l’apparence ou l’enveloppe influent sur notre jugement et beaucoup d’entre nous attachent spontanément à un joyau d’autant plus de prix que l’écrin qui l’enferme est plus séduisant à l’œil. La sagesse des nations prétend bien que ce n’est pas l’habit qui fait le moine ; mais elle affirme aussi que c’est ...la sauce qui fait le poisson !


Le Pérou â pris une part modeste à notre Exposition. Il ne faut cependant pas la dédaigner.

Le Pérou ne nous arrêta par le spectacle d’aucun monument grandiose, riche ou même simplement original. Ceux qui n’en ont pas franchi le seuil ont eu cependant tort.

Le Pérou n’a pas attiré l’attention par de tapageuses réclames ou des fêtes à sensation ; même l’emplacement qu'il occupait, non loin du kiosque macabre de la Crémation et des mâts peu attirants des aéro-moteurs de la plaine des sports, n’était guère privilégié, le chemin qui y menait n’étant en réalité hanté par les foules qu’aux heures nocturnes des feux d’artifice. . .

Et cependant ce pavillon sans éclat était un échantillon de l’architecture locale du pays que tourmentent les escarpements et les profondes gorges de la Cordillère des Andes. Mais un échantillon d’une architecture uniquement hygiénique, économique, pratique et pas du tout élégante ou décorative.

C’est dans un modèle d’habitation métallique coloniale démontable que les commerçants, mineurs et planteurs du Pérou ont abrité leurs produits. Nous devions prêter à cette circonstance un intérêt d’autant plus vif que cette construction habile et rapide sortait des chantiers belges d’Hoboken.

Mais je n’ignore pas que les amateurs du luxe et du pittoresque eussent aimé mieux voir se profiler sur le fond vert des futaies du Bois de la Cambre quelque remarquable spécimen de l’antique civilisation des Incas.

C’est, à la vérité, le seul reproche que l’on pourrait adresser aux organisateurs de la participation péruvienne : ils ne se sont pas plus attachés intérieurement qu’extérieurement à rappeler que leur pays fut le berceau et le foyer d’une des plus anciennes civilisations du monde et que, des rives du Maranon jusqu’à celles du grand lac de Titicaca, une race vécut jadis dont les souvenirs et les vestiges, demeurés abondants, ont pour les artistes et les archéologues un intérêt considérable.

Marmontel les a chantés, ces Incas à peu près disparus, qui adoraient la Lune et le Soleil, tenaient le puissant Pachacamac pour le souverain Créateur du monde, et pacifiquement paissaient leurs troupeaux dans les pâturages de la Montana ou cultivaient les terres fertiles des hauts plateaux de la Sierra, lesquels atteignent jusqu’à 4,000 mètres d’altitude.Ou bien c'étaient des pêcheurs aussi dont les barques cinglaient le long des côtes du Pacifique.

Des tisserands, des potiers, des armuriers, des maçons et des peintres fabriquaient les objets d’utilité ou de luxe dont beaucoup se retrouvent encore aujourd’hui et qu’il eût été original et instructif de nous montrer.

Mais on comprend fort bien que les difficultés de l’éloignement rendent malaisé à réaliser ce qu’il nous est, à nous, bien facile de souhaiter. On comprend qu’avant de complaire, sans profit direct, aux curiosités des artistes et des archéologues, des organisateurs d’exposition aient en vue de satisfaire aux légitimes soucis utilitaires et économiques des nationaux dont ils ont la mission d’assurer les intérêts immédiats.


C’est donc la toute moderne république du Pérou et non l’antique empire démembré des Incas qui se présente à nous dans un pavillon de tôle ingénieux et non dans un de ces spécimens d’architecture tels qu’il s’en rencontre dans les vieilles cités que la conquête n’a pas radicalement modernisées.

Car, après plusieurs siècles de libre existence, les tribus des Quichuas, des Changos, des Aymaras connurent les rivalités, les dissensions intestines et c’est à la faveur de ces haines et de ces troubles que Pizarre, ce gardeur de troupeaux d’Extramadoure, parvenu aux plus brillantes destinées des conquistadores aventureux, grâce à la faveur de Charles-Quint, à ses qualités incontestables de conquérant héroïque, mais aussi grâce à sa duplicité, sa cruauté, sa rapacité et son orgueil, mit en déroute les chefs Incas et installa sur les deux versants péruviens de la Cordillère la domination espagnole.

Celle-ci dura trois siècles et procura des fortunes diverses et des déboires nombreux aux vieilles races montagnardes et maritimes peu à peu dépouillées de leur personnalité et de leur caractère.

En 1825, cependant, Bolivar, le héros de l’indépendance vénézuélienne que douze jeunes filles avaient fait entrer naguère dans Caracas sur un char de triomphe traîné par elles, délivra pareillement le Pérou de l’autorité espagnole, succès qui, s’ajoutant à ses précédents, lui fit un instant concevoir le grandiose rêve, demeuré utopique, de la Confédération des Etats-Unis de l’Amérique du Sud.

Mais, comme ses voisines, la nouvelle république subit longtemps les funestes effets du manque de cohésion intérieure dû au grand nombre de peuples composant sa population, et ceux aussi des rivalités entre elle et les jeunes Etats voisins de Bolivie, de Colombie, du Chili.
Une guerre avec ce dernier acheva, en 1879-1880, de ruiner et de désorganiser le pays.

Depuis dix ans, enfin, comme la plupart de ces Etats dirigés aujourd’hui, après tant de traverses, par des gouvernements conscients des besoins pacifiques du progrès et de la civilisation, le Pérou a vu s’accroître sa population, se développer ses moyens de communications, se perfectionner son industrie, s’étendre surtout et s’enrichir sa production minière, sa culture et son élevage.

Lima est devenue une capitale superbe, dont des photographies exposées dans le pavillon de l'Exposition nous ont dit l’aspect monumental et l’animation. N’a-t-elle pas en effet 113,000 habitants et n’est-elle pas le siège d’un gouvernement sagement préoccupé de tout ce qui intéresse la fortune et le progrès de la république ?

La population étrangère, très peu nombreuse jusqu’ici, s’accroît d’année en année. Sur les 4,560,000 habitants que compte le Pérou, on ne constate encore la présence que d’un demi-million de colons ; mais ce chiffre augmente d’année en année. La proximité relative de la Chine notamment amène dans les mines et dans les ports péruviens une foule sans cesse plus grande de travailleurs jaunes.'La construction du chemin de fer central péruvien en avait attiré d’autres lorsqu’il fallut édifier d’énormes et nombreux ouvrages d’art dans des sites montagneux et tourmentés.

Les industriels européens, d’autre part, ainsi que nous l’apprennent les documents et les produits figurant dans le pavillon du Pérou, comprennent de plus en plus quelles ressources et quels débouchés peuvent trouver leurs activités et leurs capitaux sur ces terres vierges et riches, de près de 2 millions de kilomètres carrés de superficie.

Le guano, qui est l’objet d’une exportation universelle, est exploité aux îles Chincha et Viéjas par plusieurs firmes belges. La société anonyme des Etablissements américains Gratry de Courtrai nous a montré des échantillons de ses toiles à matelas, de ses toiles damassées et autres manufacturées dans ses usines du Pérou.

Les mines d’argent du Cerro de Pasco, universellement réputées, d’autres mines où s’extraient en abondance le platine, le zinc, le cuivre, etc., sont en pleine activité, malgré que le manque de moyens de transport ne leur permette pas le rendement énorme dont elles sont capables.

Car c’est peu, surtout dans des régions aussi accidentées, qu’un réseau ferré de 2,726 kilomètres. Proportionnellement, le développement des lignes télégraphiques et téléphoniques, qui atteint 8,264 et 10,429 kilomètres, est plus considérable. Et surtout il faut noter la présence sur les côtes péruviennes de cinq postes tout récents de télégraphie sans fil.


Comme celles du Canada, du Brésil, de Haïti, de Saint-Domingue, du Nicaragua, de l’Uruguay, du Guatémala, dont il a été dit ici combien elles étaient édifiantes, la participation péruvienne à notre Exposition a attesté la richesse latente, l’abondance des ressources de tous genres qu’offrent ces pays encore neufs au labeur industrieux, aux vaillances ingénieuses de ceux qui commencent à se trouver bien à l’étroit sur nos vieilles terres d’Europe surpeuplées et partant impuissantes à suffire aux besoins des millions d’êtres qui y pullulent.

©Exposition Bruxelles 1910