Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1910

23 avril 1910 - 1 novembre 1910


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Haïti

Haïti à l'exposition de Bruxelles 1910

M. le vice-consul d’Haïti Vanden Bogaert nous adresse un très intéressant extrait du journal Le Matin, de Port-au-Prince (Haïti). C’est le récit par le ministre des finances de la République d’Haïti de son voyage à Bruxelles :

« Ce 11 août 1910.

» Je suis arrivé hier à Bruxelles par le rapide de midi quarante, venant de Paris. Bien que j’eusse pris la précaution d’écrire pour retenir une chambre à l’avance, j'ai eu quelque peine à me caser. Force m’a été de me promener dans la voiture avec mes malles pendant près de deux heures, avant de trouver place dans un hôtel. C’est vous dire le grand succès de l’Exposition !

» J’ai eu pourtant une très agréable compensation : cette course dans les rues m’a fait apprécier, dès l’abord, le caractère aimable, obligeant, serviable du Bruxellois. Car partout où je passais chacun s’empressait, après m’avoir exprimé le regret de ne plus avoir de chambres, de m’indiquer très affablement des logis où probablement je trouverais mon affaire. Et plus tard j’ai remarqué que partout aussi, dans les omnibus, les tramways, les chemins de fer, dans la foule, c’était la même politesse et le même désir d’être aimable envers l’étranger. Si ailleurs ces qualités se sont quelque peu perdues, que l’étranger n’est plus seulement que la bête taillable à merci, il n’en est pas encore de même à Bruxelles.

» Vous savez que cette capitale, depuis quelques années, a pris un développement considérable. Sa population s’élève à près de 700,000 habitants. Aucune ville en Europe ne jouit de services mieux organisés, ni d’une hygiène plus assurée. Un fait suffit à le prouver : alors que Paris, qui compte 3 millions d’habitants, n’occupe qu’une superficie de 7,900 hectares, Bruxelles en compte plus de 7,000. On y vit à l’aise, dans l’air amplement distribué.

» Par contre, la Belgique, qui n’est que la dix-huitième partie de la France, possède la population la plus dense du globe : 243 habitants par kilomètre carré. Et, de 1831 à 1909, cette population a passé de 3,785,000 habitants à 7,386,000.

»,Mais je n’ai pas l’intention de vous faire un cours de géographie, du reste facile, grâce aux guides, aux monographies, aux vade-mecum qu’à l’occasion de l’Exposition on a imprimés à profusion et qu’on vous fourre ici dans la poche, dans les gares, sur les boulevards, au théâtre, dans votre lit à l’hôtel, car on entend aussi excellemment qu'ailleurs le génie de la réclame. Les Belges sont, il va sans dire, gens d’affaires. Autrement ils ne seraient pas parvenus à ce degré de prospérité qui fait l'admiration universelle.

» Cependant, ce qu’on ne doit se lasser d’étudier, c’est l’activité prodigieuse de ce peuple qui, sans flotte, presque sans pavillon sur les mers, occupe le quatrième rang dans le commerce international. Ce qu’on doit admirer sans réserve, c’est ce merveilleux réseau de voies ferrées, le plus serré du globe, c’est cette formidable, géniale production de fer, d’acier, de machines que la Belgique a su imposer au monde...

» Je n’ai pas besoin de vous dire que ma première visite à l’Exposition a été aujourd’hui pour notre pavillon. Eh bien ! je l’écris sans hésitation, j’en ai été absolument enchanté. C’est très réussi. Café, cacao, coton, rhum, bois divers, produits ouvragés, confiserie, liqueurs de Blas Vieras, travaux de broderie, cigares de Diquini, etc., etc., tout est bien présenté, très séduisant, à souhait pour l’œil. Le pavillon était plein. Toutes les tables étaient garnies de consommateurs, dégustant notre café. Et c’était un chœur, sans note discordante, sur l’arôme non pareil de notre produit national. J’ai eu là, à cette visite, une bonne, une vraie émotion en entendant tout ce monde demander des renseignements sur notre pays, sur son climat, sur les richesses de son sol, sur la possibilité d’y établir des relations suivies. On se groupait, on discutait, on balançait des raisons diverses, pour ou contre, lesquelles passionnaient, et je voyais, dans cette curiosité émerveillée, des destinées, une porte nouvelle en quelque sorte s’ouvrir devant nous.

» Le pavillon d’Haïti occupe une superficie de 344 mètres carrés. C’est plus que le Nicaragua, plus que le Pérou, que la République Dominicaine, plus même que la Russie, qui n’a que 175 mètres carrés. Il est situé non loin du lawn-tennis. Nos couleurs flottent fièrement au sommet de sa petite tour.

» Je n’aime pas la peinture jaune dont on a badigeonné le bâtiment, ni non plus, en général, sa contexture extérieure. On eût été, selon moi, mieux inspiré en ménageant au dehors, et tout autour de l’édifice, une galerie en terrasse où il eût été bien agréable de déguster nos boissons et notre café. . . Mais tel que c’est, c’est un succès, et il ne faut pas demander davantage. Les dispositions intérieures, par contre, sont irréprochables.

» C’est au courant de la plume que je vous fais cette réflexion, sans avoir trop le temps de la relire, et dans une salle où plus de 200 personnes entrent, sortent, lisant tout haut, écrivant des lettres ou dictant des dépêches pour toutes les parties du monde.

» Faites d’elle ce que vous voudrez. Si vous jugez quelle peut intéresser vos lecteurs, faites-en un premier Matin. J’eusse voulu vous envoyer mieux. Je n’ai guère le temps. J’obéis de suite à l’impression profonde que je viens d’éprouver, impression qui se ravive d’autant plus en moi, qu’à travers les vitres de cette salle où je- vous écris, je vois, dans la féérique illumination du dehors, une jolie scène de cinématographie-réclame : c’est la silhouette d’une sémillante Haïtienne versant à tout un groupe à boire de notre délicieux café d’Haïti, que déjà tout amateur d’une excellente tasse de café peut se faire servir chez lui, à bon marché, par la Caféière de Saint-Marc (Haïti), à Bruxelles, qui, d’après ce que j’ai pu constater, fournit le véritable café d’Haïti en emballage officiel. Cette réclame attire beaucoup la foule, très sympathique et très cordiale.

» Voilà mon impression, très bonne, comme vous le voyez.

» J’ai voulu, sans trop de phrases, la traduire pour votre journal, qui s’intéresse si vivement à notre avenir et au développement de nos relations commerciales. Je ne puis oublier de mentionner que le très aimable M. Delsoin, un de nos commissaires-généraux, m’a affirmé que de très nombreuses récompenses ont été décernées à nos exposants.


Je pris part, récemment, aux délibérations d'un des nombreux jurys qui opérèrent dans les stands et devant les vitrines de l’Exposition. Et comme, à propos de la récompense qu’il s’agissait de décerner aux exploitants de certains produits naturels de la grande île des Antilles, tout le monde n’était pas d’accord, quelqu’un préconisa la générosité à la faveur de cet argument :

- Nous devons tenir compte qu’ils viennent de si loin et que ce sont, en somme, des nègres.

La raison me parut fort injuste et je ne fus pas le seul à protester. Nous estimions qu’il n’était pas du tout nécessaire de faire preuve d’indulgence eu égard à la couleur de ceux qui briguaient nos suffrages ; les témoignages envoyés ici par eux de leur activité et de leur ingéniosité suffisent, en dehors de toute considération extérieure, à leur mériter notre intérêt et nos louanges.

La république nègre d’Haïti nous a donné la preuve qu’elle est capable d’en remontrer en richesse et en labeur fécond à bien des républiques blanches...

Quand on est allé, en effet, visiter le pavillon, peut-être peu séduisant à l’œil et d’architecture fort rudimentaire, mais abondamment rempli de mille choses fort clairement et même parfois élégamment présentées, que M. Delsoin, commissaire-général du gouvernement de Port-au-Prince, a fait édifier sur le chemin de la plaine des Sports, on ne s’est pas toujours dit que c’était là le bel effort d’un pays un peu plus petit que la Belgique, situé de l’autre côté de l’Atlantique, et peuplé de moins d’un million d’habitants seulement.

Il y a quelques mois, m’occupant de la participation dominicaine à l’Exposition, je disais ici même la beauté sans seconde de cette grande île haïtienne partagée en ces deux gouvernements républicains d’Haïti et de Saint-Domingue, l’inouïe richesse de son sol de montagnes minières et de forêts luxuriantes, les privilèges de son climat régulier de pluies et de chaudes sécheresses alternées qui permettent deux moissons et deux récoltes annuelles. Je n’y insisterai donc plus.

Mais, avant de dénombrer rapidement les échantillons que les industriels, les fermiers et les planteurs ont envoyés à Bruxelles, je rappellerai les événements politiques qui ont agité la grande île, y ont, depuis quatre siècles, bien souvent semé le trouble et ont amené l’actuelle situation relativement calme et prospère.


Cette terre montagneuse fut la première de celles qu’aperçut Colomb au terme de son aventureux voyage. Il est compréhensible que les Espagnols s’y soient installés en maîtres ; c’est eux qui peuplèrent la colonie, au XVIe siècle.

de ces nègres dont l’envahissement chassa peu à peu la race décimée des Indiens paisibles.

Plus tard, ce fut l’aventure tragique de Toussaint Louverture, ce héros noir mort captif au fort de Youx et qui eut la gloire — platonique il est vrai pour lui — d’inspirer un drame poignant à Lamartine. Ce fut la revanche ensuite de Jean-Jacques Dessalines, le libérateur de T île, qui massacra ou chassa les Français de Rochambeau. Ce furent les discordes du nord et du sud se ralliant autour du nègre Christophe ou du mulâtre Pétion. Ce sont les partages, les démembrements, les protectorats, les révolutions successifs pendant une moitié du siècle dernier, tantôt au profit des Français, tantôt des Espagnols, tantôt des indigènes. C’est un instant, il y a cinquante ans, la brève épopée burlesque de ce despote sauvage, sinistre personnage d’une opérette qui tournerait au macabre, de ce Soulouque proclamé empereur sous le nom de Faustin Ier.

Tant de traverses ne sont évidemment pas faites pour aider à la prospérité matérielle et au développement intellectuel d’un Etat. Haïti a voulu nous apporter des preuves, cependant, de ce que trente ou quarante ans d’existence nationale bien organisée, de réformes sages, d’application à l’ordre et au travail ont été capables de produire.

Et voilà comment rien ne doit nous être indifférent de ce que le vaillant petit peuple haïtien offre â nos regards sur les 344 mètres carrés de superficie de son rustique palais de bois peinturluré d’ocre et d’indigo.


Comme toutes les autres participations de l’Amérique centrale — et elles sont nombreuses au Solbosch — celle d’Haïti s’ingénie à nous affirmer la richesse et la variété des produits du sol. La canne et le café en sont les ressources les plus fameuses. Si la fabrication du sucre n’utilise plus autant la première qu’elle le faisait autrefois, celle du rhum en fait une consommation considérable.

Et dans le pavillon se dégustent les trois articles qui constituent l’essentiel de l’exportation et sur lesquels les planteurs comptent le plus pour assurer la prospérité de l’avenir. Je veux parler du café, du rhum et des cigares. J'ai bu le premier, savouré le second, fumé le troisième et je ne m’en suis pas repenti.

Cafés en parches, rhums en fûts ou en flacons, tabacs en feuilles ou façonnés occupent donc une large place des installations. Mais le miel y a aussi la sienne, et les liqueurs variées, succédanés du rhum, et les fruits et les légumes savamment conservés, et le coton et le cacao, et le vin de kola et la gomme cajou, et le manioc et le sucre.

Des vastes forêts qui s’élèvent sur les flancs des monts de la Hotte, sur les bords du lac del Fondo ou dans les hauts bassins du fleuve Artibonite, sont venus les bois rares aux brillantes polissures, aux jeux admirables de nervures marbrées.

Des rochers gigantesques de la presqu’île de Tiburon ont été extraits des spécimens des minerais les plus féconds en or, en argent, en platine, en fer, en cuivre, en étain et qui n’attendent qu’une main-d’œuvre abondante et des moyens de transport pratiques pour enrichir d’opulentes exploitations.

Ailleurs voici les échantillons des quelques industries élémentaires de F île : quelques pierres réfractaires, des tissus, des sacs et corbeilles en fibres de lataniers servant au transport des cafés à dos d’animaux, des fleurs artificielles même et des broderies.


Mais les organisateurs se sont préoccupés de mettre en évidence, et par conséquent en valeur, le degré de civilisation et la prospérité intellectuelle, le bon ordre administratif auxquels la République est parvenue. Celle-ci a su, en ces dernières années, appliquer fructueusement sa devise nationale, — une devise qui ne manque pas de ressembler à celle que nous connaissons bien. Haïti, qui a le français pour langue nationale, inscrit en effet ces mots sous ses armoiries belliqueuses : L’Union fait la force.

De nombreuses photographies nous font voir par exemple que Port-au-Prince est une capitale dotée de fort beaux monuments : cathédrales, banques, gares, palais du Sénat et de la Chambre la décorent magnifiquement. Signalons, en passant, que la cathédrale de Port-au-Prince est l’œuvre de M. Paul Perraud, ingénieur-constructeur à Bruxelles, et qu’un vitrail, exposé dans le pavillon, vient, à destination de cette église lointaine, d’être exécuté d’après les dessins de M. Paul Hagemans. L’artiste belge y a représenté, dans une ligne et des colorations harmonieuses, une touchante Sainte-Marie-Magdeleine.

Tel cimetière haïtien, dont des vues sont présentées au visiteur, évoque le souvenir des monumentales nécropoles de Milan et de Gênes.

Les écoles d’enseignement secondaire pratique ont envoyé de délicats objets peints ou brodés. Le pensionnat Sainte - Rose de Lima montre les artistiques travaux de ses élèves et, entre autres, un superbe rochet de prêtre en dentelle au fuseau qui ne serait pas indigne de la patience habile de nos célèbres dentellières flamandes.
S’il y a des écoles à Port-au-Prince, il y existe aussi un Laboratoire Séjourné, où se préparent toutes les variétés d’ampoules médicamenteuses, et la notoriété des instruments de chirurgie inventés et confectionnés par le docteur haïtien Casséus a dépassé les bornes de l’île.

Enfin, il est bon de signaler que nos compatriotes ont d’excellentes raisons de ne pas passer indifférents devant les échantillons et surtout les documents mis sous leurs yeux, puisque plusieurs importantes sociétés belges ont de gros intérêts aux Antilles. La Société des plantations d'Haïti, à Bayeux, qui traite le caoutchouc, le cacao, la canne et le rhum, est du nombre et elle participe à l’Exposition actuelle.


Et, au centre de tous ces témoignages de l’activité productrice et commerciale d’un peuple en somme primitif et rude, se dresse le buste en bronze de Jean-Jacques Dessalines, tenu là bas pour le vrai fondateur de l’indépendance haïtienne. Le bicorne emplumé crânement planté sur ses cheveux crépus de nègre aux grands yeux énergiques, l’habit brodé surchargé d'épaulettes et d’aiguillettes lui donnent l’aspect d’un général décoratif du premier Empire. Mais le contraste est éloquent entre la collection de poteries et de rudimentaires ustensiles exposés comme des vestiges des anciens Caraïbes disparus, la noire majesté rude de ce soldat de fortune et les preuves de l’état actuel de prospérité d’un pays que nous ne pouvons pas ignorer.

©Exposition Bruxelles 1910