Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1910

23 avril 1910 - 1 novembre 1910


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Ville de Liège

Ville de Liège à l'exposition de Bruxelles 1910

Non loin de la Maison de Rubens et du gracieux pavillon de la Ville de Bruxelles, s’élève dans la plaine du Solbosch le joli castel mosan où s’abrite l’intéressante exposition de la Ville de Liège. L’architecture en est ferme et fine, accorte et discrète, et la grande cité wallonne ne pouvait être plus dignement représentée. Elle joue un rôle éminent à l’Exposition comme elle joue un rôle éminent dans le pays.

Liège, en effet, véritable capitale de la Wallonie, a, dans le développement de la Belgique moderne, une importance considérable. Sa puissante industrie métallurgique a fortement contribué à la grandeur économique du pays et le mouvement intellectuel wallon, dont elle est le centre, fait au mouvement flamingant un utile contrepoids. Dans la Belgique bilingue, Liège est une citadelle nécessaire de la culture française.

Cependant, si la vieille ville wallonne a très brillamment participé à la vie commune de la Belgique nouvelle, elle n’a rien perdu de son caractère particulariste. Comme les gens d’Anvers et de Gand, les Liégeois sont de leur ville avant d’être Belges, et nulle part, pas même à Gand, on ne sent à quel point le passé des Pays-Bas communaux et féodaux revit en Belgique dans le présent industriel et administratif.

A Liège, comme à Gand, comme à Bruxelles, comme à Anvers, la longue et tragique histoire du pays a laissé plus d'une trace dans l’organisme social d’aujourd’hui et le passé est toujours vivant dans cette ville active et joyeuse. Personne, assurément ne regrette l’autonomie, mais la vie municipale est extrêmement intense et si les grandes familles industrielles rééditent par quelques traits l’orgueil et le « mépris du commun » que professaient les anciens lignages, les réunions politiques qui se tiennent au local socialiste La Populaire évoquent sans trop de peine les assemblées tumultueuses des métiers dans la cour du palais épiscopal.

Le peuple liégeois a conservé son amour de l’éloquence et la verve, l’esprit d’à-propos, le maniement de la plaisanterie locale assurent toujours à ses tribuns la plus solide popularité. Ce peuple liégeois, du reste, doit à l’industrie des armes à feu, vieille de trois siècles, une indépendance d’allures que ne connaissent point les ouvriers de la grande industrie. L’armurier liégeois travaille chez lui, dans un petit atelier qu’il aménage à sa fantaisie. Chaque semaine, il vient chercher à l’usine un certain nombre de pièces à dégrossir, à parachever, car nulle part, la division du travail n’est poussée aussi loin. Tel ouvrier fabrique les crosses de fusils, tel autre les polit ; celui-ci termine les pièces du mécanisme intérieur, cet autre redresse les canons, toujours plus ou moins déformés par le forage, ou cisèle des ornements sur l’acier. A la manufacture même, on ne fait que le montage, et si cette organisation a tous les inconvénients du travail à la pièce, elle a du moins l’avantage de maintenir intacte la famille ouvrière, si souvent désorganisée par l’industrie centralisée, et de conserver au peuple ses habitudes, ses traditions, son originalité d’esprit. Le trait essentiel de cet esprit liégeois, c’est la gaieté, une gaieté solide, une gaieté que rien ne tue et qui explique l’énergie vivace de cette ville si souvent ruinée par les gens de guerre, et qui toujours se réveilla plus forte et plus vaillante. Dans la bourgeoisie, cela se traduit trop souvent par une insouciance flâneuse qui s’attarde en projets et se complaît aux vaines parlottes de la vie de café. Dans le peuple, c’est une bonne humeur accorte et vaillante, une résignation gentille aux duretés de l’existence, une propension au rire, à la joie, aux réjouissances bruyantes des kermesses. Et ces kermesses ne se traduisent pas nécessairement par l'interminable beuverie flamande. Certes, il convient qu’on y mange de la tarte, qu’on y boive du « péquet » et de la « saison » (bière populaire). Mais ce qui en fait l’essentiel, c’est la danse et le spectacle. La danse, c’est le Cramignon, sorte de ronde chantée ou de farandole pour lesquelles il existe des airs spéciaux sur de très vieilles paroles wallonnes souvent empreintes de la plus charmante poésie. Le spectacle, c’est le Guignol populaire, un Guignol qui est peut-être plus près de celui de Lyon que de celui d’Anvers. On y joue de vieux drames traditionnels : Geneviève de Brabant, Charlemagne et Les Quatre fils Aymon, ou Le mystère de la Passion. Mais au milieu de ces nobles aventures, on voit toujours intervenir le bon Liégeois Tchantchet qui commente le drame à la manière du clown shakespearien et le rattache par ’ des saillies satiriques aux incidents locaux et contemporains. Le peuple liégeois a également ses sports favoris qui sont la lutte et le canotage. Aussi, les dimanches d’été, les bords de la Meuse et surtout de l’Ourthe, moins gâtés par l’industrie, sont-ils animés d’une gaieté populaire qui rappelle les beaux dimanches de la banlieue parisienne. Tous les villages qui entourent Liège ont leur fête particulière, les unes fort anciennes, les autres de fondation récente. Kinkampois couronne une rosière, Esneux a sa fête des arbres, Chaud-fontaine ses bains et ses guinguettes. Pas un hameau de la banlieue qui n’ait son cabaret célèbre, ses bals, ses tonnelles, et pour peu que l’été soit beau, tout cela s’anime d’une gaieté communicative qui fait reprendre plus vaillamment le dur travail de la semaine.

Cette gaieté active, le décor de la ville en porte l’empreinte. Du vieux Liège, de la ville telle qu’elle était au moyen âge, il ne reste rien ou presque rien, sauf la tour de Notger, quelques églises — encore les plus anciennes ont-elles été si profondément remaniées qu’on a quelque peine à distinguer en elles ce qui reste des temples primitifs. C’est que Liége, en effet, fut pour ainsi dire complètement démoli lors du sac de la ville par les troupes de Charles le Téméraire. La cité d’aujourd’hui date, en somme, du règne réparateur d’Erard de la Marck, qui fit construire le magnifique palais épiscopal qui sert aujourd'hui de Palais de Justice, et Liège, au point de vue architectural, peut difficilement se comparer aux grandes villes flamandes.

Mais ce qui en fait le charme, un charme qui lui est très particulier, ce sont les vieux hôtels, les vieilles maisons, les fontaines, les coins pittoresques qui y abondent. Ici, c’est une demeure patricienne construite autrefois par Lambert Lombard et transformée en maison de commerce. Là, c’est une venelle escarpée qui grimpe entre les jardins et s’amorcent dans une rue moderne, animée et bruyante. C’est, d’autre part, l’hôtel d’Ansambourg, véritable musée de la vie aristocratique à Liège au XVIIIe siècle. C’est enfin la curieuse maison Curtius dont on a fait le musée archéologique et qui dresse sa tour carrée et son vieux toit d'ardoises au bout du quai de la Batte. On est là au cœur du vieux Liège. Les jours de marché, tout ce quai de la Batte s’anime d’un grouillement d’attelages, de maraîchers, d’oiseleurs, de portefaix, de camelots criant, trafiquant, mêlant les quolibets aux boniments et se démenant au travers d’un tohu-bohu de tréteaux. C’est la même animation qu’on retrouve sur la Place Verte, le vrai Forum de la cité, où la fontaine de Delcour rappelle plus ou moins vaguement l’antique Perron, le Palladium des libertés communales.

Toute la ville est extrêmement vivante. Le peuple liégeois vit beaucoup plus dans la rue que celui des autres cités belges. L’été, la journée de travail finie, tout le monde sort, se promène et flâne sur les places, le long du boulevard de la Sauvenière ou dans les cafés du « Carré », vaste quadrilatère formé par les rues les plus passantes, les plus commerçantes de la ville. Des groupes bavards se forment, les « terrasses » des cafés regorgent de consommateurs, des gamins délurés crient à tue-tête les titres des journaux locaux et l’on a l’illusion de la vie grouillante, souriante et gesticulante d’une grande ville française.

Liège, du reste, est admirablement aménagé pour cette vie urbaine, active et sociable. Les grands travaux exécutés dans la seconde moitié du XIXe siècle, sans altérer trop profondément le caractère de la ville, l’ont rendu plus sain et plus commode. Les bras de la Meuse et les petits canaux qui séparaient les anciens «vinaves » (voisinages, quartiers constituant au moyen âge des circonscriptions administratives et politiques) ont été comblés et remplacés par des rues larges et bien aérées et cette succession de places très rapprochées les unes des autres et de caractère fort différent : la place de la Cathédrale, la place du Théâtre, la place Saint-Lambert, la place Verte, la place du Marché, fournit toute une série de charmants paysages urbains. D’autre part, de larges boulevards et de vastes squares sont venus égayer et colorer les quartiers neufs qui s’étendent vers la gare des Guillemins. Enfin, les nobles perspectives de la Meuse et la série des grands forts qui la traversent depuis le pont de Fragnée, construit lors de l’Exposition universelle de 1905, jusqu’au pont Saint-Léonard, en passant par le pont des Arches dont les premières assises datent, dit-on, du vi- siècle, achèvent de lui donner un aspect de grande ville aérée et claire, réunissant dans sa physionomie les souvenirs d’un très noble passé aux espoirs, aux besoins, aux aspirations d’une cité bien moderne.

Et, en effet, l’exposition de la ville de Liège à Bruxelles est bien l’exposition d’une grande ville moderne, désireuse de se tenir au courant de tous les progrès de la vie municipale. Certes, on y trouve l’empreinte d’un juste respect du passé, et ce qu’on y sent surtout c’est l’activité vivante, le mouvement intellectuel que l’université entretient à Liège et que l’administration communale prépare par d’utiles institutions d’enseignement. Des travaux publics y manifestent la prospérité toujours croissante de la cité. Tout atteste dans ce pavillon très coquettement disposé, l’importance de la grande commune wallonne qui nous fournit un des aspects essentiels de la Belgique contemporaine. Le Liégeois y retrouve avec émotion le bon air de cette ville natale dont jamais il ne perd le souvenir ; l’étranger, immédiatement, se sent en sympathie avec une ville dont des gravures, des photographies et des plans lui disent la beauté, dont des documents, des statistiques lui racontent l’activité. Une exposition, que peut-elle faire de mieux ?

© Exposition Universelle de Bruxelles 1910