Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1910

23 avril 1910 - 1 novembre 1910


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Ville de Bruxelles

Ville de Bruxelles à l'exposition de Bruxelles 1910

Architecte(s) : P. Van Neck

Un mot heureux d’Emile Verhaeren a caractérisé un des grands phénomènes de notre époque. Nous sommes au temps des villes tentaculaires. Partout, dans le nouveau comme dans le vieux monde, les grands centres urbains attirent automatiquement à eux toutes les forces d’un pays. Il n’est rien qui n’y concoure, la centralisation administrative, aussi bien que le développement des institutions de crédit, les complications croissantes du travail intellectuel, nécessitant de grandes accumulations de documents, aussi bien que le goût des théâtres et des plaisirs, le progrès industriel, autant que la ferveur démocratique, et il n’est pas jusqu’au développement des chemins de fer et de l’automobile qui, permettant aux habitants des campagnes et des petites, villes de faire de la grande cité le centre ordinaire de leurs affaires et de leurs plaisirs, ne contribue à la monstrueuse prospérité des capitales. Il y a cinquante ans, il y avait à Wavre, à Nivelles ou à Louvain beaucoup de gens qui n’avaient été à Bruxelles qu’une fois dans leur vie ou même qui n’y avaient pas été du tout. Aujourd’hui, les Gantois, les Liégeois, les Montois y viennent en grand nombre, deux ou trois fois par semaine pour voir un client, pour dîner avec un ami, pour aller au théâtre. Cela peut présenter de graves dangers. Dans ces centres congestionnés comme Paris, Berlin, Londres ou New-York, où des millions de vies humaines s’entassent littéralement les unes sur les autres, les grandes maladies sociales, l’alcoolisme, le paupérisme, la tuberculose, le ferment révolutionnaire, se développent avec une incroyable rapidité. Mais, par contre, c’est aussi dans ces grandes cités où toutes les manifestations de la vie sont merveilleusement intenses, que la pensée, la culture, la science, se développent avec le plus de force et de grandeur. D’autre part, c’est là que l’ingéniosité humaine fait ses merveilles et lutte avec le plus de succès contre les fléaux que l’intensité même de la civilisation urbaine a engendré.

Aussi, l’administration des grandes villes est-elle devenue aussi compliquée, aussi délicate que celle d’un état, plus compliquée même à certains égards, parce qu’elle reste forcément dans la dépendance de l’Etat qui ne laisse pas du reste que de manifester à son endroit une certaine méfiance. C’est cette méfiance qui a fait donner à Paris, par exemple, une organisation spéciale qui rend sa tutelle plus sévère que celle des autres communes de France. Aussi les grandes villes, au point de vue administratif, ont-elles souvent montré l’exemple aux Etats les plus orgueilleux. C’est ce qui donne tant d’intérêt à leur participation aux expositions universelles. Certes, leurs pavillons n’ont pas toujours cet éclat, ce pittoresque qui séduit le gros des visiteurs, mais, pour qui sait regarder, ils enseignent avec une véritable éloquence ce que peut l’effort collectif.

Bruxelles, sous ce rapport, ne le cède à aucune autre ville, et quand on songe au territoire restreint qu’elle occupe au milieu de sa ceinture de faubourgs, au petit nombre de ses habitants et aux charges que lui impose son rôle de capitale, on reste confondu des progrès qu’elle a accomplis dans tous les services publics qui lui incombent : police, voirie, travaux publics, instruction publique, bienfaisance, régies communales.

Fort bien logés dans une charmante construction du style flamand du XVIIe siècle, les divers services de la ville de Bruxelles ont mis leur légitime ambition à montrer les perfectionnements incessants qu’ils ont apporté à l’exercice de leur fonction.

Dès l’entrée, deux salons sollicitent le visiteur. A droite, c’est le salon d’honneur lambrissé de chêne par les élèves de l’école de menuiserie et orné de quatre admirables panneaux brodés par Mme de Rudder : le Printemps, l’Eté, l’Automne et l’Hiver. A gauche, ce sont les souvenirs du Vieux-Bruxelles : vestiges d’anciennes demeures aujourd’hui démolies, pièces d’archives, aquarelles ou tableaux représentant certains aspects de la ville d’autrefois. Mais si Bruxelles a un très beau passé, dont quelques souvenirs émouvants demeurent, il a un présent fort honorable et un plus bel avenir. C’est au présent et à l’avenir que sont consacrées les grandes salles du pavillon.

Chacun des grands services publics a son compartiment. La police montre, par des aquarelles, quelles furent les transformations, ou, si vous voulez, l’évolution de l’uniforme de ses agents ; la bienfaisance établit, par des tableaux statistiques et d’intéressants graphiques, les fluctuations et les progrès de l’administration charitable et compare éloquemment la situation de Bruxelles et des autres grandes villes du pays. Un examen attentif de ce stand permet de mesurer l’intensité de l’effort accompli dans la capitale belge pour lutter contre le paupérisme, la tuberculose et les autres grandes maladies sociales.

On l’a dit si souvent que c’est devenu un truisme dont on sourit : la première de celles-ci c’est l’ignorance. Aussi, un des plus grands soucis de la ville de Bruxelles, depuis soixante ans, a-t-il été le développement de ses écoles. Elle a fait dans ce but d’énormes sacrifices qui n’ont pas été inutiles. L’organisation scolaire de la ville de Bruxelles est considérée comme un modèle, et ses imperfections n’ont pour origine que l’organisation générale de l’enseignement en Belgique. Le souci de l’administration communale bruxelloise ne se borne pas à l’enseignement primaire et à l’enseignement moyen des jeunes gens. A une époque où l’instruction féminine était encore extrêmement négligée presque partout, la ville de Bruxelles ouvrait deux établissements d’enseignement supérieur pour jeunes filles, véritables lycées donnant à leurs élèves une instruction moyenne complète et leur permettant non seulement de se consacrer à l’enseignement, mais aussi d’accéder aux études supérieures. D’autre part, elle se préoccupait également de l’enseignement technique. A côté de la vieille académie des Beaux-Arts qui a formé tant d’artistes de valeur, elle a fondé des écoles professionnelles pour les deux sexes : écoles de couture, de modes, d’art industriel, écoles de menuiserie, d’horlogerie, de reliure, que d’autres encore !

Les travaux de ces établissements sont exposés au Solbosch dans le pavillon de la ville et dans cette exposition on a moins cherché à étonner le visiteur par la perfection technique des objets exposés — ce qui est toujours facile en choisissant dans chaque^ classe le chef-d’œuvre exceptionnel de l’élève d’élite — qu’à le mettre au courant des méthodes employées.

C’est ce qui donne au pavillon de la ville un intérêt tout spécial au point de vue de la pédagogie technique. Mais les travaux publics ne sont pas moins intéressants. Un Bruxellois qui reviendrait dans sa ville natale après vingt ans d’absence ne la reconnaîtrait point. Depuis les grands travaux auxquels le bourgmestre Anspach a attaché son nom, depuis le voûtement de la Senne et le percement des boulevards du Centre, la ville n’a cessé de se transformer. Si, d’une part, elle rendait à sa Grand’Place sa valeur exceptionnelle de bijou archéologique, elle se modernisait d’un autre côté par de larges percées, des dégagements heureux, des créations grandioses dignes d’Haussmann. Le seul reproche qu’on pourrait à la rigueur adresser à l’administration, ce serait d’avoir commencé trop de travaux à la fois, et peut-être de n’avoir pas toujours montré le souci du pittoresque émouvant ou amusant que l’on trouvait dans les vieux quartiers. Mais, sous ce rapport, on ne peut guère opposer aux raisons des ingénieurs que des raisons de sentiment qui varient selon les individus : une ville ne peut vivre sans se transformer, et Bruxelles vit avec intensité. Aussi les travaux en cours seront-ils suivis d’autres travaux, et le pavillon de la ville â l’Exposition comporte quantité de maquettes et de plans extrêmement intéressants. Il y a notamment un projet de dégagement du Palais de Justice vers la rue Haute et la rue Blaes qui feraient de ce vieux quartier populaire un coin de ville vraiment monumental. Malheureusement, dira-t-on, l’exécution de ce beau projet aurait pour premier effet d’exiler encore loin de la capitale quelques milliers de familles ouvrières.

Cette question des logements ouvriers est dans une ville comme Bruxelles, resserrée entre ses faubourgs et contrainte par sa situation de capitale même à de grands travaux de luxe, un des plus graves problèmes contemporains. Il n’a peut-être pas reçu encore de solution définitive, mais, du moins, il a été sérieusement envisagé, et l’on trouve dans le pavillon du Solbosch une maquette fort bien exécutée d’un groupe de maisons de rapport destinées à des logements ouvriers à bon marché. Ces maisons, assurément, n’ont pas le charme intime et riant des cottages de Port-Sunlight ; ce sont de vraies maisons de ville, de grandes casernes où l’on pourra caser des centaines de ménages dans la promiscuité forcée du « carré », de l’étage ; mais tant qu’on voudra construire des logements à bon marché dans le centre des grandes villes, on devra bien se résoudre à cette forme de l’habitation en commun.

Au reste, si les appartements des nouvelles maisons de rapport ne valent pas les cottages de Port-Sunlight et autres lieux, ils sont, du moins, bien supérieurs aux infâmes taudis dont se contentent encore forcément un si grand nombre de nos concitoyens, et l’effort que fait l’administration bruxelloise pour donner des logements salubres aux citoyens les plus pauvres est vraiment digne de tous les éloges. Au reste, s’il serait absurde de dire que les grandes villes sont en train de résoudre tous les problèmes sociaux qui sollicitent notre temps, du moins remarquera-t-on que c’est là qu’on a le plus sérieusement travaillé à leur juste solution. Et ce spectacle est un de ceux qui inspirent le plus de confiance dans l’avenir des sociétés humaines. Il montre que là où le développement de la vie collective engendre le plus de maux se trouvent aussi les plus ingénieux remèdes.

© Exposition Universelle de Bruxelles 1910