Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1910

Oeuvres d'Art, Travaux Scientifiques et Produits de l'Industrie et de l'Agriculture de toutes les nations

23 avril 1910 - 1 novembre 1910


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Bruxelles-Kermesse

Bruxelles-Kermesse à l'exposition de Bruxelles 1910

Architecte(s) : Barbier et Van Ophem

Vraiment, les expositions universelles, microcosmes de l’activité du monde moderne, reproduisent assez exactement, en notre XXe siècle, l’image et la psychologie de ces grandes foires périodiques qui centralisaient jadis aux époques d’activité plus lente tout le mouvement commercial d’un pays ou d’une région. A ces grandes assemblées de trafiquants, alors comme aujourd’hui, on venait de très loin, chacun apportant ses produits et les étalant avec le plus d’art possible. On y échangeait le drap de Flandre, les pelleteries de Russie et d’Allemagne, les vins de France, les armures espagnoles, et alors comme aujourd’hui des fêtes, des réjouissances de toute nature venaient rompre l’âpreté des négoces, préparer les âmes à la confiance, donner aux hommes des raisons de vivre et de commercer. Aux foires de Champagne ou de Bohême, on jouait des mystères, et les bateleurs, les comédiens et les jongleurs dressant leurs tréteaux entre les échoppes des marchands apportaient un élément nécessaire â ce grand marché où se concentrait pour quelques jours, parfois pour quelques semaines, toute la vie d’un coin du monde.

Dans nos foires modernes, dans nos expositions universelles, les « attractions » sont peut-être plus importantes encore, car ce sont elles qui font venir le grand public, le vrai public.

Il faut en convenir, la plupart des produits manufacturés que l’on expose ne peuvent guère intéresser que les spécialistes. Si tout le monde peut prendre plaisir à regarder de beaux meubles, il faut être tanneur pour apprécier la qualité d’un cuir, ou drapier pour distinguer une pièce de drap d’une autre. Si M. Tout-le-Monde ne trouvait dans les halls d’une exposition universelle que des pièces de drap, des échantillons de cuir, des machines ou des collections de bouteilles, il y ferait bien une promenade parce que cela intéresserait sa badauderie, mais il n’y reviendrait pas. Pour qu’il puisse vraiment prendre plaisir à une exposition et s’y intéresser, il faut que l’on passionne sa curiosité, que l'on excite son sentiment de l’exotisme, il faut surtout qu’on l’amuse. Une des raisons pour lesquelles l’Exposition de Bruxelles réussira à coup sûr, c’est qu’on s’y amusera beaucoup.

Assurément, dans tous les jardins de l'exposition, les distractions seront nombreuses. Mais cette atmosphère de fête que l’on y cherche, c’est surtout à Bruxelles-Kermesse qu’on la rencontrera.

Je crois bien que tous les Bruxellois se souviennent du pittoresque et joyeux quartier que l’on avait édifié sous cette enseigne, dans un coin du Parc du Cinquantenaire, lors de l’Exposition de 1897. Durant tout un été, on peut dire que toute la population de la ville y défila. Riches et pauvres, honnêtes bourgeois, jeunes noceurs en rupture de bar, tout le monde enfin, dans le cadre charmant d’une vieille ville imaginaire, mais qui ressemblait pourtant assez au Bruxelles d’autrefois pour que les vieillards qui s’y promenaient en fussent émus, trouvait à se distraire. La popularité du quartier fut telle qu’il y eut un style « Bruxelles-Kermesse ». Après un tel succès, on ne pouvait mieux faire que recommencer. On a donc recommencé, et sous la même direction, et dans le même esprit. Mais on a recommencé en perfectionnant.

Les perfectionnements sont multiples. D’abord le quartier est plus grand, ou du moins il a l’air plus grand, tant il y a de ruelles, de places, de venelles tortueuses. Il y a même une rivière, la Senne, qui serpente dans les rues, passe sous les maisons, fait mille tours et détours. Ensuite, on a varié davantage le type des maisons. Enfin, on a joint à cette évocation des fêtes d’autrefois une plaine des jeux où l’on trouve les divertissements les plus modernes, une sorte de Luna-Park où se rencontrent toutes les fantaisies les plus américaines.

Mais il faut parcourir le quartier en détail pour en apprécier tout le pittoresque. Le plan de M. Jules Barbier, complété et terminé par M. F. Van Ophem — M. Barbier étant tombé malade au milieu des travaux, — est des mieux conçus.

II y a deux entrées : l’une à gauche de la façade de l’Exposition, est constituée par un arc de triomphe exécuté d’après un dessin de Rubens : elle est majestueuse, somptueuse et solennelle. L’autre, qui se trouve immédiatement à l’entrée des jardins, du côté de l’avenue Emile De Mot, est peut-être plus pittoresque, plus amusante encore. De ce côté, Bruxelles-Kermesse, enclos de murailles garnies d’échauguettes, a l’air d’une vieille ville fortifiée, accrochée au flanc d’une colline et dominée par la gracieuse silhouette du restaurant du Chien-Vert, logé dans un délicieux château Louis XIII, dont les terrasses dominent les jardins de l’Exposition, face au Bois. L’on y dînera dans le cadre le plus poétique du monde.

On pénètre dans la villette par une jolie porte garnie de tourelles. Immédiatement s’offre au visiteur une rue en pente, une rue terriblement escarpée, quelque chose comme la Montagne-de-Sion, la rampe la plus raide de Bruxelles. Elle serpente entre les maisons, demeures bourgeoises du XVe siècle, maisons fortifiées, pignons dentelés. C’est immédiatement une merveilleuse évocation des villes d’autrefois. On se croirait dans un tableau de Lynen. Et la rue inégale, cahotante, monte toujours. Elle passe sous une voûte que domine une tour, la tour de l’Horloge. En réalité, cette tour fait communiquer les salons du Chien-Vert avec les cuisines de ce pantagruélique restaurant qu’abrite un mystérieux château. Mais sous le charme du décor, on ne distingue rien de semblable. C’est bien le coin d’une de ces cités tragiques où des rivalités de famille ensanglantaient les rues. Au soir tombant, le site est vraiment romantique, et il faut tâter les murs de staff pour s’apercevoir que ce n’est là qu’un illusoire décor.

Mais tout à coup la ruelle obscure s’élargit et s’éclaircit. On 'arrive sur une petite place, et l’impression change du tout au tout. Ici plus rien de tragique, plus rien de mystérieux. On ne songe plus à Everard T’Serclaes surprenant la garnison flamande, mais à un joyeux dimanche bruxellois d’il y a cent ans. Des maisons de toutes les époques se coudoient fraternellement, comme de bonnes personnes d’âge différent, mais qui ont pris l’habitude de vivre ensemble : maisons de pierre grise, maisons de briques rouges, maisons de crépit blanc, rose ou jaune, comme on en voit dans nos vieilles villes flamandes. Et voici que, s’ouvrant à côté d’une de ces demeures à tourelles que l’on appelle invariablement en Flandre het casteeltje — le petit château, — apparaissent les colonnes du marché.

Ce marché, avec ses galeries couvertes, est une petite merveille d’architecture fantaisiste. Ce n’est la reproduction d’aucune place célèbre, et l’architecte n’a nullement cherché à faire œuvre d’archéologue : il s’est laissé aller à sa fantaisie de décorateur ingénieux, il s’est vaguement souvenu d’une maison de Bruges, d’une maison d’Ypres, d’un coin du vieux Bruxelles, du Bruxelles disparu, et il a composé quelque chose de charmant, de gai, d’intime, où les petites boutiques des commerçants et des cabaretiers mettront de la vie.

Ce marché, c’est, si vous voulez, le cœur de la ville. Mais que d’autres petites places, que de coins, que de carrefours !
La merveille de ce plan, c’est qu’on s’y perd comme en un labyrinthe. Au fond, ce n’est pas très grand, le quartier de Bruxelles-Kermesse, et cela fait l’effet d’être énorme, et la Senne qui serpente, disparaît, réapparaît au travers des places et des ruelles, ajoute encore à cette impression d’étendue. Et l’un des charmes du quartier, ce qui achève de créer l’illusion nécessaire, c’est que l'architecte est arrivé à conserver les arbres qui se trouvaient autrefois dans ce coin de terrain, et notamment dans le jardin de la villa Capouillet, qui est englobé dans Bruxelles-Kermesse. Au détour de chaque ruelle, on voit poindre un vieil orme ; les branches d’un peuplier caressent un toit moussu. Voici au fond d’une cour terminée par un petit mur, un parc entrevu. Le petit mur, c’est la clôture de l’Exposition ; le parc entrevu, c’est un jardin voisin. Qu’importe, l’illusion y est.

Le fait est que l’illusion est partout merveilleusement obtenue. Il y a partout d’amusants détails, une Vierge costumée dans sa chapelle, une enseigne qui grimace au-dessus d’une porte, un meneau sculpté, une porte surmontée d’un de ces frontons absurdes et charmants comme les aimaient les bourgeois flamands du XVIIe siècle. En vérité, on pourrait se promener huit jours dans le quartier, et y faire sans cesse des découvertes nouvelles.

Mais en cheminant, le nez en l’air, comme il convient au touriste qui visite une ville à pignons, nous voici arrivé aux confins du vieux quartier. C’est un quai, un quai qui borde un bassin, et qui fait songer à un de ces petits norts où les jeunes Robinsons d’il y a cent ans rêvaient de s’embarquer à la conquête des Iles bienheureuses. Tout au fond, un diorama ferme la vue et prolonge ce rêve hors du siècle. Il forme l’autre rive du bassin qui semble avoir été délaissé par les allèges et les navires. En réalité, c’est le bassin du water-chute, une des attractions principales de la plaine des jeux qui est jointe à Bruxelles-Kermesse, et qui occupe tous les jardins de la villa Capouillet. Que voulez-vous ? Il n’est vieille ville si retirée qui n’ait aujourd'hui son cinématographe. Pourquoi Bruxelles-Kermesse n’aurait-il pas son water-chute, son scenic-railway, son théâtre électrique, son hippodrome, voire une ménagerie, celle de Bostock ?

Et puis, si Bruxelles-Kermesse est fait pour nous évoquer la vie d’autrefois, on n.’y doit point trouver, n'est-ce pas ? la mélancolie des choses mortes ; on ne vient pas à une exposition universelle pour s’exalter l’imagination selon les formules romantiques. On y a donc évoqué le passé, mais le passé gai, le passé riant, le passé des vieilles chansons, des cramignons, des kermesses. Dans ces jolies ruelles qui font songer à Bruges, à Ypres, à Nieuport bien plus qu’à Bruxelles, vous pensez bien qu’on ne rencontrera pas de béguines, mais d’accortes marchandes, de souriantes cabaretières, de joyeux aubergistes. Nous sommes dans une vieille ville, mais dans une ville en fête, dans une ville où l’on boit, où l’on mange, où l’on danse, dans une ville qui fait fête à ses hôtes. De ceux-ci, les uns dînent chez le bourgeois ou à l’auberge, les autres dînent au château.
Ce château, c’est le somptueux restaurant du Chien-Vert, dont les vastes salons pourront recevoir d’innombrables convives, et dont la terrasse, dominant le ’ bois, sera certainement un des succès de l’Exposition. Figurez-vous le quartier éclairé, non seulement par le phare électrique qui, du haut de la tour du Chien-Vert, jettera sur tous les jardins de l’Exposition le rayonnement de ses 45,000 bougies, mais encore, par l’illumination de toutes les façades, par les lumières des magasins et des cafés, égayé par la musique de ses orchestres, par le va-et-vient de ses marchands et de ses visiteurs. Songez aux mille distractions qu’on y trouvera : guignols, cinématographes, théâtre de polichinelles, cafés chantants, cabarets pittoresques, chanteurs de rues, la retraite, la fameuse retraite qui chaque soir, en 1897, entraîna la foule joyeuse, et vous comprendrez que ce sera nécessairement là surtout que se concentrera la vie de l’Exposition, quand, le soir venu, les halls seront fermés. Le quartier alors, représentera vraiment Bruxelles en Kermesse.

La difficulté, dans des créations de ce genre, c’est de contenter, à la fois, les goûts d'art ou d’histoire de certain public et l’amour du plaisir d’un autre public. Si l’on se contente d’évoquer savamment le passé, au moyen de brillantes reconstitutions architecturales, bons devoirs d’école, on intéresse les gens cultivés, les gens qui ont le goût de l’histoire, mais on ennuie les autres, et les autres, c’est le grand nombre. Si l’on exagère l’aspect kermesse, on écarte ce public cultivé qui, s’il est peu nombreux, est très influent, parce que c’est lui qui donne des idées et des goûts à l’autre. Il y a là une mesure très délicate à observer. Le Comité de Bruxelles-Kermesse s’en est très bien rendu compte, et il a très heureusement résolu le problème : les architectes, MM. Barbier et Van Ophem, ont dessiné d’exquises façades, mais ils se sont très bien rendus compte qu_’il valait beaucoup mieux s’abandonner à leur fantaisie, à leur sentiment du pittoresque, que chercher à faire de l’archéologie. Leur ville ne reproduit exactement aucun coin du vieux Bruxelles ; mais elle évoque tout le vieux Bruxelles, tel que nous l’imaginons à la lecture des souvenirs de Joë Dierickx de ten Hamme, ou du joli roman que vient de publier M. Carton de Wiart, un vieux Bruxelles cordial et joyeux, un vieux Bruxelles où l’on regrette de ne plus vivre.

© Exposition Universelle de Bruxelles 1910