Exposition Coloniale Internationale de Paris 1931

6 mai 1931 - 15 novembre 1931


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Palestine

Palestine à l'exposition de Paris 1931

© G. L. Manuel Frères

Architecte(s) : Rechter

La Palestine

La participation de la Palestine à l’Exposition Coloniale constitue indéniablement, par le caractère de ce Pays, sa composition et ses ambitions, une nouveauté. Mais croirait-on qu’au début elle parut même une gageure! Il ne fallut rien moins que la persuasion passionnée de M. Justin Godart, Sénateur, Ancien Ministre, Président depuis six ans du Comité “ France-Palestine ”, pour en venir à bout.

Ce n’est certes pas qu’il ne semblât flatteur et profitable de prendre rang dans une manifestation de cette ampleur et de cet éclat. Mais, de tous côtés, on redoutait des méprises, on montrait des susceptibilités.

Les Palestiniens les plus hardis, les Juifs, artisans principaux de la Jeune Palestine, craignaient d’être pris pour des colons vulgaires au service d’une grande Puissance. L’originalité et l’indépendance de leur effort n’allaient-elles pas se perdre dans une renommée coloniale dont la consécration, acceptée imprudemment, risquait de confondre la Palestine et les anciens types de Colonies ?

Plus méfiants encore furent les Arabes, séjournants nonchalants de cette vieille terre que, sous le prestige d’un héritage spirituel partagé par trois religions, le Gouvernement turc déshérita de tous biens et progrès matériels. En 1929, les Arabes de Palestine en vinrent à attaquer les Juifs, trop actifs à leur gré. Comment espérer qu’en 1931 ils verraient de bon cœur une entreprise qu’ils se refusent encore à suivre délibérément et qui marque, contre leur suprématie numérique, la suprématie du petit nombre, admise à la célébration et l’honneur que lui valent, en ce moment, des milliers de visiteurs de toutes les parties du monde ?

Il y eut aussi la mauvaise humeur rigide d’Anglais choqués que l’Angleterre, dont le volumineux domaine colonial n’a pu prendre place à l’Exposition, après celle, encore récente, de Wimbley, n’y pût être associée qu’avec ce petit “ Territoire sous mandat ”, dont la gestion est loin d’être commode et incontestée.

Enfin, les croyants, les “ vieux croyants ”, aussi bien chrétiens que juifs, qu’arabes, n’envisageaient pas sans chagrin que la Terre Sainte, rendez-vous de prières séculaires en latin, en hébreu, en arabe, que la trois fois sainte Jérusalem avec ses trois lieux saints, le Saint-Sépulcre, le Mur des Pleurs, la Mosquée d'Omar, fussent présentés sous une apparence nouvelle, inspirée de préoccupations sacrilèges à leurs yeux.

M. Justin Godart réunit un Comité parisien présidé par Monsieur Louis Asscher, avec M. Saveli Pollack comme Commissaire Général,en fitréunir un palestinien sous la Présidence de M. Dizengov, maire de la ville moderne de Tel-Aviv, et les conseilla l’un et l’autre de telle façon que les résistances bientôt cédèrent. M. Justin Godart mit, à réussir, une obstinée coquetterie. Il voulut, non seulement convaincre, mais séduire tout le monde : les Anglais, les Arabes, les Juifs, les Missions catholiques et protestantes, les rabbins, les muftis. Il les séduisit.

En définitive, ces difficultés préliminaires qu’il eût été, sans cela, superflu de relater ici, furent providentielles. C’est d’elles que se dégagèrent le vrai sens, la vraie physionomie à prêter à la Palestine, en ce déroulement des “ Mille et une Nuits ” coloniales.

Faute d’une unité intérieure qui n’est pas encore faite (toutes ces défiances en témoignent); faute d’une unification “ coloniale que l’Angleterre, en vertu de la juridiction spéciale des “ Mandats ”, ne peut se permettre d’imposer ou chercher pour la Palestine, où trouver le trait d’union, le point de convergence indispensable, coûte que coûte, à une existence commune ?

Eh bien, M. Justin Godart et les organisateurs du Pavillon de la Palestine, poussés par les embarras mêmes qu’ils rencontraient, en trouvèrent la formule heureuse qui maintenant s’est répandue et fera fortune : La Palestine est, par excellence, l'exemple probablement unique d'une Colonie appartenant à la Société des Nations, et à elle seule, dépendant d'elle et d'elle seule.

La Société des Nations a beau n’avoir ni armée, ni marine, ni drapeau et être obligée à s’en remettre, pour l’exercice de son autorité, aux armées, aux marines, aux drapeaux de nations “ mandataires ” : voici, tout de même, un cas où, manifestement, la puissance mandataire et le pays mandaté, dans les péripéties de leurs rapports, après dix ans d’essais et de dosages de toutes sortes, n’ont de recours, il faut entendre de recours constant, de recours de gouvernement, garantissant une régulière et longue action de mise au point, qu’auprès de la Société des Nations. C’est elle, rien qu’elle, qui est capable d’arbitrer les trois populations de cette Société des Nations en petit, qu’est la Palestine : Chrétienne, Arabe et Juive, et les trois, les quatre, les cinq pouvoirs encore mal ajustés du Gouvernement Britannique, de l’Organisation Sioniste, de l’Exécutif Arabe, des Ordres religieux.

Tel est l’enseignement qui ressort du Pavillon de la Palestine, de cette modeste “ Maison du Peuple Palestinien en formation ”, comme nous l’entendîmes appeler, le jour de l’inauguration qui eut lieu le 29 Mai 1931, en présence de M. Paul Reynaud, Ministre des Colonies; du Maréchal Lyautey, du Gouverneur Général Olivier, du Baron de Rothschild, de M. Israël Levi, grand Rabbin de France; de M. Justin Godart, entouré des Membres de son Comité; de M. Dizengov, Président du Comité palestinien, et de ses assistants; de M. Nahum Sokolov, Président de l’Organisation Sioniste mondiale; des Représentants des Ordres Musulmans et des Missions Catholiques; de Représentants du Gouvernement Anglais, de M. Sylvain Levi. Membre de l’Institut, Président, et de M. Bicart, Secrétaire Général de l’Alliance Israélite Universelle, etc.


Dans ces vues, le Pavillon de la Palestine, construit par un architecte français, M. Georges Wybo, selon les données d’architecture orientale du fameux tombeau de Rachel; installé intérieurement par un architecte palestinien, M. Sapojnikov, venu spécialement de Tel-Aviv, comprit quatre salles : la salle Edmond de Rothschild, la salle Lord Balfour, la salle Théodore Herzl, la salle Jules Cambon. Quatre noms illustres, les quatre points cardinaux orientant le nouveau destin de la Palestine, formant son étoile! Le baron Edmond de Rothschild, fondateur en plein régime turc, en même temps que l’Alliance Israélite Universelle, de Colonies Juives agricoles en Palestine, maintenant de la sorte, dans les années d’incurie les plus pesantes, un lien entre elle et l’Europe, entre elle et la France; Lord Balfour, l’auteur de la Déclaration Balfour, point de départ de l’Article IV du Mandat, garantissant, à ceux des Juifs qui le désirent, un droit d’immigration et un droit d’établissement, afin de reconstituer en Palestine un “ Home National ”; Théodore Herzl, fondateur, théoricien et premier diplomate du Sionisme, précurseur des Weizmann, des Sokolov, des Jacobson, des Ussiskin, des Jabotinski, dans la tâche d’ambassadeurs, de défenseurs, et d’organisateurs du “ Home National Juif ”; Jules Cambon, l’auteur de la Déclaration Cambon, qui, précédant la Déclaration Balfour, apporta d’avance à son principe, sans attendre la fin de la guerre, l’approbation amicale de la France.

Première salle :
La modernisation et l’occidentalisation décidées de la Palestine nouvelle furent mises, là, en relief saisissant, par des maquettes : celle de l’Université, celle des grandes usines de production de “ houille blanche ” Ruthenberg qui sont en train d’électrifier tout le pays;
par des photographies, celle notamment de la ville entièrement juive et entièrement neuve de Tel-Aviv, qui compte, aujourd’hui, 42.000 habitants; par des échantillons de produits agricoles et de produits industriels, dont certains de luxe, comme les parfums Aviva provenant d’une des Colonies de Rothschild, Benjaminals; par le tableau graphique et horaire d£s Chemins de Fer Palestiniens (Palestine Railway), et, à côté, par un comptoir de tourisme. Toutes indications qui justifient que l’on parle d’“ américanisme ”, à propos d’un surprenant essor, datant de moins de vingt ans.

Deuxième salle :
Comment est-il né ? — Comment se développe-t-il ? — Grâce à qui ?
Dans cette salle ont été rassemblés les puissants organismes de travail et de production qui “ américanisent ” la Palestine. Livres, tracts, tableaux statistiques, échantillons, figurations pittoresques du travail dans les orangeries, du volume du commerce, cahiers d’élèves : on n’a rien omis qui donne l’idée objective, l’impression concrète de 1’ “ entraînement ” auquel, actuellement, 170.000 Juifs enthousiastes soumettent le sommeil de l’antique terre, la somnolence des 600.000 Arabes qui y habitent, les autorités religieuses, les autorités administratives. Par son fonds d’immigration et d’installation (Keren Hayessod) et par son fonds de Rachat du Sol (Keren Kayemeth), le Sionisme est en mesure d’établir sur la terre 93.000 familles nouvelles, sans 'nuire à la population existante, ce qui représenterait, avec le mouvement ouvrier correspondant dans les villes, près d’un million de Palestiniens de plus, élevés et cultivés à l’européenne, et près de six millions de “ dounams ” de terre, aujourd’hui stériles, rendues à la culture.

Cette magnifique initiative, se soudant à celles qui lui sont voisines, de la P.I.C.A. (Colonies de Rothschild) et de l’Alliance Israélite Universelle, coïncidant avec le trafic du Pétrole de Mossoul qui débouchera à Caïffa, soutenue d’écoles, d’établissements hospitaliers et du haut rayonnement de l’Université de Jérusalem, est de nature à forcer le succès de la renaissance palestinienne. Troisième et quatrième salles :
Et, déjà, on y voit apparaître, outre la science pure et l’idéologie traditionnelle qui se mêlent sans cesse à ses institutions les plus positives, l’art, l’ornement, les arts appliqués, les beaux-arts, les belles lettres : de beaux meubles en bois d’eucalyptus et d’oranger; des tissus, des dentelles, des objets de nacre que font les Arabes; des vins et des liqueurs de dessert; des livres d’art, des peintures, des sculptures. Les peintres et les sculpteurs palestiniens, juifs la plupart, commencent à exposer dans toutes les galeries d’Europe et d’Amérique. Certains ont grande vogue. Ils achètent alors des terres et se font construire à Tel-Aviv ou à Jérusalem des maisons conformes aux plus audacieuses visées de l’urbanisme contemporain.


Les historiens, les annalistes palestiniens, qui déjà additionnent les étapes et les dates saillantes de la métamorphose de cette région légendaire, ne manqueront pas d’attribuer à son entrée à l’Exposition Coloniale Internationale de Paris une importance particulière. Car ce sera l’origine, à coup sûr, d’un changement capital d’opinion à son égard. D’abord, beaucoup de gens qui ignoraient la Palestine ou y étaient indifférents, s’y intéresseront. Ensuite, ils la verront sous un jour inattendu.

Les noms fabuleux de son histoire prendront désormais une autre résonance. La Mer Morte revivra par l’extraction des sels et des phosphates. La Baie d’Acre, le Lac de Génésareth, le Jourdain, la Vallée d’Esdrelon, l’Emeck, le Carmel, Bethléem, allieront leurs immortels souvenirs à la fécondité des champs irrigués, la lumière des villes, la productivité des machines. Au dessus de Jérusalem dont des quartiers neufs renouvellent l’aspect fixé dans la piété universelle, prend corps une Université, dont le Comité directeur est composé de savants de tous les pays du monde et qui, s’outillant de livres en toutes les langues, pourra briguer, peut-être, un jour, à ce confin de l’Occident et de l’Orient, à ce carrefour de trois continents, la réputation qu’eut jadis, non loin de là, dans des conditions analogues, la “ Bibliothèque d’Alexandrie ”!

©Livre D'Or - Exposition Coloniale Internationale - Paris 1931