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Tricentenaire de la Chef-Confrerie et Chelavière de Saint-Michel


Tricentenaire de la Chef-Confrerie et Chelavière de Saint-Michel à l'exposition de Gand 1913

Les escrimeurs gantois jouissent d’une réputation solidement établie dans le monde sportif. Quoique la plus jeune des quatre chefs-confréries gantoises, la Gilde de Saint - Michel comptait trois cents ans en 1913 ; depuis sa fondation elle occupe le même local de la Halle aux Draps, au pied du Beffroi communal. Elle entretient les plus cordiales relations avec ses sœurs aînées; les arbalétriers de Saint-Georges, les archers de Saint-Sébastien, les arquebusiers de Saint-Antoine et les escrimeurs de Saint-Michel sont restés fidèles aux traditions ancestrales de camaraderie et de solidarité. Ces sentiments se sont affirmés une fois de plus à l’occasion des belles fêtes par lesquelles les escrimeurs gantois ont voulu fêter une existence de 300 ans.

Les fêtes organisées par la Chef-Confrérie Royale et Chevalière de Saint-Michel, à l’occasion du Tricentenaire de sa fondation, comptent parmi les événements les plus considérables de la World’s Fair gantoise. Les dates de 1613 et de 1913 ont fraternisé sur tous les documents édités par la société : itinéraire et composition du cortège, plaquettes commémoratives, brochures, etc. Elles évoquaient un passé de trois siècles dont, par une heureuse coïncidence, l’aboutissement s’est placé en pleine période de l’Exposition Universelle et Internationale.

Les origines de la Chef-Confrérie remontent toutefois plus haut dans le cours des âges. L’ordonnance de 1613 ne fait que donner à la gilde une reconnaissance d’existence. M. Paul Bergmans, l’érudit écrivain bien connu, dans l’opuscule qu’il consacre à la Confrérie Saint-Michel, nous rappelle que la charte du début du XVIIe siècle, eut principalement pour but « d’attirer des membres plus nombreux, recrutés surtout parmi la noblesse gantoise ». Ce furent les Archiducs Albert et Isabelle qui, par une charte du 26 mars, octroyèrent aux escrimeurs de Gand le titre et la qualité de Gilde Souveraine et Chevalière des escrimeurs de Gand. Ce titre se modifia plus tard en celui de Chef-Confrérie de Saint-Michel.

La gilde avait pour but de favoriser, entre ses membres, le développement du sport des armes ; mais, en compensation de certaines faveurs, elle devait se tenir éventuellement à la disposition du magistrat en vue de maintenir Tordre public.

Le règlement de la Société, actuellement encore en vigueur, du moins dans ses lignes essentielles, date de 1616. La Confrérie Royale et Chevalière de Saint-Michel porte comme devise : POUR LA PATRIE ET POUR L’HONNEUR ; sa légende proclame : N'évite pas, jamais ne cherche ; enfin ses armoiries portent : d’azur à deux épées à deux mains d’or, passées en sautoir à traverse une couronne de même.

Le Serment de la Chef-Confrérie pour 1913 comprenait les noms de MM. Jules Feirens, chef-doyen; Albert Feyerick, doyen; J. Delori, secrétaire; R. Brasseur, secrétaire-adjoint; G. Van Loo, trésorier; Ch. Duhayon, Ch. de Behault, Féon Feirens, comte Dorsan Goethals, Raymond Fippens et G. Van Wassenhove, proviseurs. A ces noms il faut joindre ceux de MM. Paul Bergmans et Armand Heins qui ont, l’un fait les recherches historiques documentaires nécessaires aux festivités et à leur accompagnement musical, l’autre mis son talent d’artiste dessinateur à l’étude des costumes.

On sait avec quel soin méticuleux, avec quel déployement de faste, avec quel souci d’exactitude, les Belges s’entendent à organiser des cortèges. Qui ne se souvient du cortège du Fandjuweel, à Anvers, des Fêtes du Tournoi de l’Arbre d’Or, à Bruxelles, de la procession de St-Idesbald valider Gracht, à Bruges, et, plus récemment, du cortège Henri Conscience, à Anvers et du Tournoi de Tournai ? Les étrangers présents à ces cérémonies en ont proclamé la valeur archéologique et la splendeur artistique.

Le programme du cortège du Tricentenaire de 1913 avait été soigneusement étudié en vue de lui donner à la fois un caractère de fidélité historique et un éclat exceptionnel. Les auteurs de cette merveilleuse manifestation se sont souvenus de la parade qui, sous le nom d’Ommegang parcourait la ville à l’issue du concours annuel pour le roi, spel na het Coninckschap.

C’est cette parade que les organisateurs du Cortège, MM. P. Bergmans et Arm. Heins se sont proposé de reconstituer. Ils l’ont située en 1619 et ont supposé, afin d’en augmenter encore la richesse et la variété, que cette année là les Archiducs, se trouvant à Gand, ont consenti à donner à la Gilde qu’ils avaient constituée, une marque de leur haute protection en prenant part avec leur suite à son Ommegang. Ils ont supposé de plus qu’à l’occasion de la participation archiducale, nos corporations, nos métiers et nos chambres de rhétorique se joignaient également au cortège.

L’Ommegang de 1913, était divisé en six groupes : Ier groupe : les Corporations : Bouchers, Poissonniers, Bateliers, Boulangers, Forgerons et Tisserands ; 2me groupe : la Chef-confrérie des Escrimeurs de Saint-Michel ; 3me groupe : la Ville de Gand ; 4me groupe : les Archiducs; 5me groupe : les trois autres Chefs-confréries de Saint-Georges, de Saint-Sébastien et de Saint-Antoine ; 6me groupe : les Chambres de rhétorique.

Les différentes sorties du cortège eurent lieu les dimanches 20 et 27 juillet et le samedi 9 août. Cette dernière sortie eut lieu devant S. M. le Roi des Belges, à l’issue de l’inauguration du Monument van Eyck.

L’Ommegang suivit, à chacune de ces promenades, un itinéraire différent. L’idée était heureuse; car ainsi chaque quartier de la ville eut la bonne fortune de le voir défiler, et cela ne fit pas de jaloux.

Sans entrer dans le détail de la figuration du cortège, il convient d’en acter la splendeur. La noblesse et la haute bourgeoisie gantoises y remplirent un large rôle et, ma foi! celui-ci fut admirablement tenu. La richesse des costumes fut véritablement surprenante; les dames avaient fait assaut d’élégances et, Dieu sait combien les modes de l’époque des Archiducs s’y prêtaient. Dames et seigneurs, vêtus de soies, de velours et de dentelles, évoquaient la vision somptueuse de la toilette du XVIIme siècle et la grâce avec laquelle nos aïeux les portaient. A certains moments on croyait voir descendus de leurs cadres aux ors fanés, tel qu’il en est encore dans quelques vieux salons patriciens, les aïeux en pourpoint et en fraise et les aïeules en robe de brocart gemmé. L’étude des costumes avait été faite avec un soin méticuleux. Les organisateurs avaient fouillé dans les documents de l’époque, croqué, dessiné; un long travail avait précédé l’élaboration des vêtements, le choix des couleurs, leur harmonie, etc. ; c’est dire assez quelle reconstitution fidèle fut l’Ommegang de Gand et le succès qu’il eut.

Aux deux premières sorties le cortège aboutit au Palais de l’Horticulture et des Fêtes, où devait avoir lieu le Caroussel. D’après le libretto, historiquement les carrousels ont succédé aux Tournois. Ils étaient fort à la mode à la fin du XVIIme siècle ; aussi les organisateurs du cortège ont-ils trouvé un attrait de plus dans la reconstitution d’une de ces fêtes équestres qui faisaient la joie de nos pères. Les Carroussels comportaient les mouvements d’ensemble les plus divers, exécutés par des groupes de cavaliers, et des divertissements, sortes de joutes dans lesquelles les cavaliers isolés rivalisaient d’adresse et d’entrain. C’est une fête de ce genre, dont les détails avaient été étudiés avec le plus grand soin, qui eut lieu au Palais des Fêtes, tandis que les participants du cortège, groupés sur l’estrade principale, formaient avec le décor de celle-ci, un ensemble chatoyant et de très riche aspect.

Le programme de cette fête équestre comportait une entrée en lice et salut, un déploiement des quadrilles, le jeu des bagues, le jeu des javelots, une évolution générale, la course des têtes, la quintaine des mouvements d’ensemble, la charge finale et le défilé.

Un peloton de cinquante cavaliers, sous la direction du lieutenant Bambin, du 4me Régiment des lanciers, s’était chargé de cette partie de la fête. Une foule énorme se pressait sur les vastes tribunes adossées aux deux extrémités de l’immense salle. Au centre, en face de la tribune des figurants du cortège, une tribune d’honneur réunissait toutes les personnalités belges et étrangères de l’Exposition ; la Princesse Stéphanie de Belgique et le comte Lonyai assistèrent à la première sortie. En évaluant à 15.000 le nombre des spectateurs, nous croyons être en dessous de la réalité. Mais tout à coup une rumeur annonce la venue du cortège : Il est là !

Majestueusement le voilà qui débouche par la porte latérale au Royal Casino. Reptile chatoyant, il s’avance dans la lice dont il fait le tour. Les trompettes des corporations, qui sont à la tête du cortège, sonnent allègrement. Sous la voûte sonore de la serre chaude, l’éclat métallique des cuivres roule en grondant. Derrière l’étendard et la corporation des Poissonniers, celle des Bateliers défile en chantant de vieilles chansons flamandes; Boulangers, Forgerons, Tisserands passent... Salut à la musique de la garde bourgeoise qui joue une ancienne romance allemande, et à la garde bourgeoise elle-même. Les corporations sont passées. Le son aigu des fifres déchire l’air, accompagné du roulement sourd des tambours qui précèdent la musique de la Confrérie de Saint-Michel. Us exécutent une marche sur un thème flamand de la fin du XVIme siècle, marche transcrite par M. Paul Bergmans. C’est original et frappant. Ces airs de fifres paraissent étranges ; ils montent, âpres et stridents, marquant le pas rythmé des hommes. Fifres oubliés, qui si souvent avez conduit à la bataille, connaîtrons-nous jamais votre âme pénétrante ?... Le groupe de la Confrérie se déroule ; les confréresses et confrères de Saint-Michel sont à cheval. En passant devant la tribune d’honneur les hommes d’un geste gracieux enlèvent leur feutre empanaché; les dames s’inclinent et sourient heureuses aux aplaudissements qui éclatent sans cesse. Suivent les notables de Saint-Michel, également à cheval, le Roi de Saint-Michel, le serment de la Chef-Confrérie en carrosse et les Francs Michellistes. Le personnage qui représente le Roi de la Confrérie, M. Jacques Sauvage, porte le même nom que le Roi de la Confrérie en 1619.

Encore des fanfares guerrières ! Ce sont les hérauts de la Ville de Gand. Ils précèdent un groupe de piquiers, le Blason de la Ville, un groupe de jeunes filles gantoises chantant de vieilles chansons du temps : H et Heerken van Maldegem, Ik zeg adieu, etc.; le carrosse des échevins des Parchons, celui des échevins de la Keure, précédant le groupe des Archiducs. Voici le héraut d’armes, le majordome, le porte-épée à cheval, le blason de la Maison Souveraine des Archiducs, des pages à pied et à cheval, un groupe de seigneurs et de dames de la cour des Archiducs, tous montés sur des destriers richement caparaçonnés, des hallebardiers et des piquiers, suivis des Archiducs eux-mêmes. Les feutres ondoient, les chefs s’inclinent devant la tribune d’honneur. Des bravos enthousiastes sortent de toutes les bouches ; on bat des mains ; le public est enlevé par la beauté saisissante du spectacle.

Là-bas, aux deux extrémités de la salle ce sont les mêmes manifestations spontanées. L’étendard des Archiducs et un groupe important de dames et de seigneurs de la Cour à cheval, succèdent aux Souverains. Des carrosses de la Cour, dans lesquels ont pris place des dames de la suite des souverains, la chapelle de la Cour, un groupe de hallebardiers et le Collège Sainte-Cécile, complètent le groupe principal du cortège. Des tambours et des fifres se font entendre à nouveau ; et voici que défilent les Chefs-Confréries des arbalétriers de Saint-Georges, des archers de Saint-Sébastien et des arquebusiers de Saint-Antoine ; la vieille Chambre de rhétorique De Fontein passe à son tour ; c’est enfin le passage de la garde bourgoise ; étendard en tête, et composée d’un groupe nombreux de fantassins et de cavaliers. On évalua à plus de quinze cents le nombre des participants de l’Ommegang.

Le défilé du cortège terminé, les figurants prirent place sur l’estrade en face de la tribune d’honneur. Les archiducs occupaient deux fauteuils au centre; autour d’eux était massée leur cour. Au signal donné, voici les cavaliers prenant part au carroussel, qui font leur entrée dans la piste.

La foule applaudit la belle allure des hommes et les différents exercices commencent.

Tous furent exécutés avec une précision admirable et un ordre parfait. Les évolutions se succédèrent rapides et méthodiques, faisant voir l’adresse des participants. L’évolution générale, la quintaine et les mouvements d’ensemble déchaînèrent des acclamations ; la charge finale fut angoissante : les deux lignes de cavaliers, lancés au triple galop, lance en arrêt, s’arrêtèrent face à face, avec une immobilité de statues, à moins de deux mètres de distance. On fit une belle ovation au lieutenant Lambin, qui avait été chargé de l’organisation de cette joute pacifique, et qui y avait apporté une compétence vraiment remarquable. La jolie fête est terminée... Dehors le soleil s’amusait à lutiner les frondaisons du Parc. Une foule nombreuse se pressait dans les avenues de l’Exposition. Nous coudoyions les seigneurs et les dames costumés. Dans la houle humaine, ils mettaient la note aiguë de leurs costumes brillants. Cela ne décadrait nullement, et autour de nous la louange montait, montait haut, très haut, jusqu’au trône de Monseigneur Saint-Michel « féal parrain de la Gilde Royale et Chevalière dont c’est la grande et noble fête », « Pro patria et honore! » Tout pour la Patrie et pour l’Honneur!

La seconde sortie de l’Ommegang eut lieu le dimanche 27 juillet, au milieu d’un concours de monde plus considérable encore que la première fois. Son succès fut complet et inoubliable. La troisième et dernière sortie se déroula le 9 août, un samedi, jour de la visite de S. M. le Roi et de l’inauguration du monument van Eyck. Après l’assistance de S. M. à cette cérémonie, le Roi se rendit à la Halle aux Draps, pour y assister au défilé du cortège. Le carillon égrenait encore ses notes cristallines, que le Souverain arrivait au pied du perron, où l’attendaient les membres du Serment de la Chef-Confrérie Royale et Chevalière, MM. Jules Leirens, chef-doyen, Albert Feyerick, doyen, Delori, secrétaire, Robert Brasseur, secrétaire-adjoint.
Après les présentations, le Roi signa le Livre d’Or de la Confrérie dans la grande salle de la Halle aux Draps où siège la Société depuis sa fondation. M. Jules Leirens offrit ensuite à Sa Majesté une plaquette commémorative du Tricentenaire de la Société. Devant la Halle aux Draps, une estrade royale avait été dressée ; Sa Majesté y prit place et assista au défilé de l’Ommegang.

Après avoir déroulé sa somptuosité par les rues de la ville, le cortège vint aboutir au Quartier de la Vieille Flandre, au cœur de l’Exposition. Des estrades y avaient été aménagées pour les invités et les membres du Congrès d’Histoire et d’Archéologie. Dans le décor archaïque de la Vieille Flandre le spectacle du défilé du cortège fut incomparable. Les spectateurs eurent la sensation de revivre une page d’histoire d’autrefois ; il n’y eut qu’une voix pour proclamer que la fête fut merveilleuse. Verra-t-on jamais encore pareil spectacle ?

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle & Internationale de Gand 1913