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L'Art Ancien Dans Les Flandres


L'Art Ancien Dans Les Flandres à l'exposition de Gand 1913

Organisée dans les agrandissements importants du musée des Beaux-Arts, la rétrospective gantoise de 1913 revêtait un caractère très différent de celui de ses devancières. Les Primitifs flamands, la Toison d’or, l’Art au XVIIe siècle, étaient consacrés à une forme d’art ou à une époque déterminées. L’Art ancien dans les Flandres en 1913, ne réunit pas seulement des œuvres choisies parce que belles ; ses organisateurs se sont préoccupés également d’évoquer le milieu et la vie dans la région des Flandres, c’est-à-dire dans le pays arrosé par l’Escaut ; ils ont considéré le fleuve comme la grande voie de communication, tant en matière artistique que dans le domaine des relations économiques et commerciales. Ce pays de l’Escaut va de Cambrai à Zierikzee, depuis le Nord de la France jusqu’à la Zélande, en passant par l’ouest du Hainaut, le Brabant, les deux Flandres actuelles et la province d’Anvers ; à certains égards, c’est l’influence scaldienne mise en parallèle avec l’influence mosane.

Comme limite chronologique, les organisateurs avaient choisi pour termes extrêmes la période médiévale et la fin du XVIIIe siècle. S’ils ont voulu magnifier, comme d’autres, l’art ancestral, ils ont envisagé leur entreprise d’une manière différente. On n’a pas réédité les belles rétrospectives de Bruges, de Bruxelles et de Liége ; ce fut la reconstitution du milieu et de la vie d’autrefois ; ce fut ensuite la présentation dans ce cadre des arts de la sculpture, de la miniature, de l’orfèvrerie, de la tapisserie, de la numismatique et d’autres ; en d’autres termes ce furent l’efflorescence et la fécondité de cet art flamand envisagé dans les conditions de son existence d’autrefois et dans l’éclat qui lui permit d’exercer son influence au delà des frontières !

L’âme de cette entreprise fut M. Joseph Casier, président du Comité organisateur, président de la Commission des monuments de Gand et l’un des directeurs généraux de l’Exposition universelle ; il fut admirablement secondé par son dévoué secrétaire général, M. Paul Bergmans, chargé de cours et premier sous-bibliothécaire de l’Université de Gand ; leur collaboration fut intime et complète ; ensemble ils assumèrent l’entreprise et la menèrent au succès le plus complet, incontestablement reconnu et hautement apprécié. Ils eurent la bonne fortune de s’entourer de collaborateurs actifs et experts : M. le chanoine Vanden Gheyn, président de la société d’Histoire et d’Archéologie, s’occupa avec M. l’abbé Crooij, de réunir les orfèvreries religieuses et le mobilier religieux ; M. Louis Gilmont, qui collabora avec succès, en 1910, à l’Exposition de l’Art belge au XVIIe siècle, réalisa avec maestria les reconstitutions d’appartements anciens ; il aida puissamment son président, M. Casier, dans les démarches nombreuses auprès des amateurs et collectionneurs bruxellois ; M. Joseph Maertens s’intéressa plus spécialement aux souvenirs des gildes et corporations, ainsi qu’aux argenteries civiles ; M. Georges Brunin, conservateur du cabinet de médailles de la ville de Gand, était désigné pour s’occuper de la section numismatique de l’Art ancien dans les Flandres. M. Alphonse Roersch, le savant professeur de l’Université de Gand, consentit à organiser le compartiment de la vie intellectuelle ; il le fit avec un plein succès.

Comment cette phalange d’élite réalisa-t-elle son programme? La réponse à cette question exigerait plusieurs volumes. Et telle fut bien la conviction du Comité directeur de l’Exposition, puisqu’il confia à MM. Casier et Bergmans la publication d’un travail important en trois volumes pour conserver le souvenir d’une des plus belles manifestations d’art que connut la Belgique. Dans ce Livre d’Or, l’espace ne permet pas de donner un aperçu, fut-il succinct, de la savante entreprise. Nous voulons néanmoins esquisser rapidement quelques aspects généraux et citer quelques œuvres de premier plan.

Le milieu et la vie de la région de l’Escaut étaient signalés par des vues de villes à différentes époques de leur existence : Valenciennes, Saint-Omer, Fille, Dunkerque, Cassel, pour la Flandre française ; Tournai pour le Hainaut ; Ypres, Nieuport, Bruges, Courtrai, Grammont, Gand pour les Flandres ; Bruxelles, Malines, Lierre, Anvers pour le Brabant ; Flessingue et Middelbourg pour la Zélande.

La vie publique et corporative est un des aspects les plus caractéristiques de l’âme belge ; dans cette section, on avait réuni des scènes et des souvenirs du plus haut intérêt : torchères, cartels, étendards, tapisseries, colliers, coupes des corporations d’antan remplissaient le vaste hémicycle d’entrée que décorait, au fond, l’arc de triomphe érigé, en 1635, au marché du Vendredi, pour la Joyeuse-Entrée du Cardinal-Infant Ferdinand d’Espagne et reconstitué à l’aide des toiles de Gaspar de Craeyer.

Aux parois de l’hémicycle, des toiles donnaient, selon le mot du ministre Poullet, l’aspect le plus juste, le plus sensible, le plus sincère et le plus universel du passé, notamment la Procession des pucelles du Sablon et Y Infante Isabelle au tir du Grand serment, deux toiles précieuses d’Antoine Stallaert ; plus loin le Tambour de la Gilde Saint-Sebastien d'Anvers par Cognet ; l’Ommegang d’Anvers ; et encore, les Confrères de Notre Dame de la corporation des bouchers gantois au XVIIIe siècle par Robert van Audenaerde ; et la grande toile de François du Chastel, commémorant, au Musée de Gand, VInauguration de Charles II d'Espagne comme Comte de Flandre en 1666.

Parmi les joyaux des corporations, il faut citer hors pair le merveilleux collier des orfèvres, propriété de la famille de Kerchove d’Ousselghem.

Dans la section de la vie intellectuelle, des sciences et des lettres, de précieux souvenirs de chambres de rhétorique, des manuscrits et diplômes, des coupes, des blasons, cartels, et tableaux, voire des meubles, retiennent de toutes parts l’attention; tel notamment le charmant dyptique de Guillaume Bibaut de Thielt, qui fut général des Chartreux, et les deux portraits des frères Rampson, œuvre d’Otto Venius, prêtés par le savant organisateur de cette section, M. Roersch.

Dans la section de la Vie religieuse, orfèvreries, mobilier, tapisseries, tableaux encore sollicitaient l’attention ; le célèbre reliquaire du voile de sainte Aldegonde de Maubeuge, parmi les orfèvreries, des ostensoirs, des calices et des ciboires avaient été choisis à raison de leur origine flamande attestée par les poinçons d’orfèvres tels que Tiberghien, Renoir, Beghin et d’autres. Une merveille était l’une des tentures de la suite de l’Apocalypse de la cathédrale d’Angers; parmi les tableaux, rappelons les sept panneaux de la légende de sainte Dymphne vendus, il y a peu d’années par l’abbaye de Tongerloo pour laquelle les avait peints Goeswyn van der Weyden; puis encore, un intéressant retable hispano-flamand ainsi que le tableau La Vierge et saint Ildefonse de la collection Robin Grey.

Dans la section de la Vie civile, ce fut un émerveillement; dans les vitrines du centre s’étalaient les plus belles argenteries marquées aux poinçons de Court rai, Anvers, Malines, Ath, Grammont, Bruges, Mons, etc. Re cadre était fait de tableaux rappelant la vie en Flandre, kermesses villageoises, vie des champs, festins, guindailles, fête des Rois, repas de noces, portraits de seigneurs. Range Pier et Teniers y coudoyaient Brauwer, Jor-daens et Pourbus ; quelques portraits retenaient l’attention, tel celui du mécène gantois, l'évêque Triest, dont Duquesnoy fit le célèbre mausolée, celui de don Cristobal de Medina de Montoja. C’est toujours la même pensée instructive qui a présidé à l’organisation de la salle de documentation avec la carte de l’ancienne Flandre et les admirables reproductions photographiques des monuments typiques de la région ; la même inspiration se retrouvait dans la salle des vues de villes, collection exceptionnellement intéressante d’abbayes, de quais silencieux, de beffrois altiers, de foires, de places publiques, de monuments de tous genres; les joyaux de cette salle étaient le plan du beffroi de Gand du début du XIVe siècle, le dessin de la partie de l’hôtel de ville projetée par Keldermans et de Waeghemakere, les aquarelles de Vanderschelden; et pour quoi n’y ajouterions-nous pas la Prédication de Marc d’Aviano en 1681, au marché du Vendredi à Gand, toile d’un puissant intérêt documentaire.

C’est encore le milieu et la vie des ancêtres qu’évoquaient les reconstitutions d’appartements anciens; à cet égard la rétrospective de 1913 étala des merveilles; elle mérite incontestablement cet éloge, cette belle Chambre des Pauvres, entièrement ancienne et transférée d’un bâtiment voisin de l’hôtel de ville où siégeaient autrefois les distributeurs des pauvres, membres de l’ancienne Armen Caemer, institution fondée en 1531 par Charles Quint et renouvelée par les Archiducs au XVIIe siècle ; les boiseries du gantois Norbert Sauvage, datent de 1689 ; les peintures de Jan van Cleef et de Gilles Ee Plat furent faites en 1691.

Le bâtiment étant condamné à disparaître, il fallait sauver cette salle hautement impressionnante qui ne fut pas une des moindres attractions de l’« Art Ancien », si riche en merveilles.

Le salon du 37e abbé de Baudeloo, Antoine Patheet, a été transporté et remonté avec ses lambris, ses tapisseries, sa superbe cheminée; c’est l’évocation très vive
et très réelle de ce beau XVIIe siècle flamand, à la fois sobre et imposant ; dans ce cadre, rutilaient des merveilles d’argenteries marquées aux poinçons de Gand, d’Audenaerde, de Bruxelles.

Les reconstitutions d’appartements ont recueilli assez d’éloges pour que nous puissions nous dispenser d’en détailler la richesse et le goût : la chambre à coucher
de style Louis XVI avec le lit de l’évêque Lobkowitz, la cuisine, l’antichambre, le cabinet d’amateur où, dans un décor approprié, se trouvaient réunies, en grand nombre, des œuvres d’art du XVIIe siècle et quelques-unes d’époques antérieures.

Cette dernière salle fut hautement appréciée ; on s’est plu à en louer le style, l’harmonie et la belle tenue. Les tableaux de prix, des meubles de choix, des objets d’art y étaient disposés avec un goût exquis ; potiches, chimères, magots, coffrets, hanaps, bustes, figurines décoraient la cimaise et les tables ; tout l’arrangement témoignait du goût des ordonnateurs de cette reconstitution, M. Louis Gilmont et son président, M. Casier.

Après avoir signalé quelques uns des aspects de la première section évoquant le milieu et la vie, rappelons sommairement la deuxième section consacrée à l’art et aux industries d’art ; la sculpture y occupait une place prépondérante avec la miniature de manuscrits et la tapisserie ; toutefois, mais en ordre secondaire, la reliure, les arts du métal, la broderie, le linge damassé, les dentelles et la numismatique y étaient également représentés.

C’est vers la sculpture que s’était portée la première pensée de MM. Casier et Bergmans, qui furent les promoteurs de l’Exposition ; embryon de l’entreprise, elle en est restée la manifestation la plus importante, bien qu’elle fut limitée à la sculpture mobile, telle que statues, statuettes, groupes ou retables, à l’exclusion de la statuaire monumentale.

On s’est plu à louer l’aménagement de la salle réservée aux sculptures ; le président de l’Art ancien, tout en veillant à toute l’organisation, s’était réservé plus spécialement la sculpture et la tapisserie.

Un classement méthodique facilitait aux visiteurs l’étude des transformations qui se sont accomplies dans la sculpture au cours de l’histoire, depuis le XIVe jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La Sainte-Catherine exécutée par Beauneveu pour la chapelle du comte de Flandre à Courtrai d’une part, et d’autre part le Saint-Joseph de Laurent Delvaux étaient les deux termes, très différents de technique et d’allure, entre lesquels s’échelonnaient les nombreuses sculptures confiées aux soins des organisateurs.

Entre ces deux extrêmes, les étapes étaient jalonnées, pour le XVe siècle, par la belle Déposition de croix de la collection de Decker; pour le XVIe siècle, par le beau retable de la légende de saint Jean-Baptiste appartenant à l’église d’Hemelveerdegem ; pour le XVIIe siècle, par la Vierge-Mère de Bon Secours prêtée par le Musée communal de Bruxelles.

La Sainte-Catherine est l’un des plus purs joyaux de l’écrin artistique belge, l’une des œuvres les plus imposantes et les plus belles de la statuaire du XIVe siècle. Plus simple, moins parfaite, mais très expressive, était la jolie Vierge Mère allaitant l’Enfant que le musée de Lille avait prêté grâce à la très obligeante intervention de l’érudit conservateur, M. Théodore. Citons encore les célèbres mascarons de la Salle échevinale d’Ypres, disparus probablement dans la destruction de la jolie cité par l’artillerie allemande, le Retable de sainte Colombe de l’église de Deerlijk, un Christ de pitié de M. Nickers, un groupe d’Anges pèlerins de M. Léon Kervyn de Meerendré, le Monument votif du chanoine de Pauw du musée de Courtrai, la belle Vierge assise delà collection Paul de Decker, l’Amour endormi de la collection Madeline, les vantaux de porte exécutés par Mathieu van Beveren vers le milieu du XVIIe siècle, le joli Bacchus par Servais Cardon de la collection Capouillet, la belle Sainte Brigitte de Suède en prières de la collection Vander Corput.

Cette rapide et sommaire énumération ne peut donner une idée de ce que fut la sculpture à la rétrospective gantoise de 1913.

Les miniatures de manuscrits furent classées par M. Bergmans ; la présentation était très heureuse ; nous ne pouvons insister sur les richesses accumulées dans le salon aux tentures jaunes qui servait de cadre à ces merveilleuses peintures, telles que le Ceremoniale Blandiniense, les œuvres de Le Muisit, la vie de sainte Colette par Pierre de Vaux, les Heures de Notre Dame du baron de Pélichy, la célèbre miniature du Calvaire par Simon Benning, les manuscrits de l’abbé Raphael de Mercatel et tant d’autres de la Bibliothèque de l’Université de Gand.

Nous ne pouvons que citer la belle collection de reliures de différentes époques, les étains, les damassés, les dentelles ainsi que les séries numismatiques de jetons et médailles d’inaugurations en Flandre, celles du magistrat de Gand, de la Châtellenie du Vieux-Bourg, du magistrat et du Franc de Bruges, de la Prévôté de Saint-Donatien, du magistrat et de la châtellenie de Courtrai, du comté d’Alost, de la châtellenie d’Ypres, etc.

Parmi les expressions artistiques du passé, nulle peut être ne présente des aspects plus somptueux que la tapisserie ; nulle ne fait mieux connaître les caractères des périodes successives de l’histoire de l’art, principalement au moyen-âge. Nulle ne revêt un sens plus prof ond~du décor. Malgré leur étendue considérable, les salles de l’Art ancien dans les Flandres n’auraient pu contenir une série de tapisseries flamandes assez importante pour montrer, dans toute leur ampleur, les spécimens des ateliers de Bruxelles, Fille, Tournai, Bruges, Audenaerde et Gand ; mais les organisateurs avaient eu le souci de présenter un choix d’œuvres capable de donner un aperçu de la beauté, de la variété et des caractères de cet art. Pour le XIVe siècle, une tenture de l’Apocalypse d’Angers était un spécimen d’autant plus précieux que l’on connait le nom du cartonnier, Jehan de Bruges ; pour le XVe siècle, plusieurs Verdures et quelques fragments caractéristiques donnaient une idée satisfaisante de l’art du lissier à cette époque. Fe XVIe siècle était brillamment représenté par la tapisserie de la Mort de la vierge de la cathédrale de Reims, par celle de Louis XI levant le siège de Salins dont on connait la date, 1502, et l’auteur de Wilde de Bruges, celle des Navires débarquant des animaux venant des Indes de la collection de Dreux-Brezé, le Mariage princier de M. de Somzée, la Bataille de Bênévent aux armes des Borluut, l’importante tenture des Miracles de Notre-Dame de la Poterie de Bruges ; impossible d’en donner ici toute la longue énumération. Parmi les tapisseries du XVIIe siècle, signalons notamment la brillante tenture de Minerve accueillant Ulysse et Mentor de Mme van Wassenhove, le Départ pour la guerre de M. van Hamme, l’admirable Clovis à Tolbiac du musée des Gobelins, la Lutte d’Hercule et de Cacus de M. Schütz, la Dispute d'Achille et Agamemnon de M. Empain, le Combat d’Hector et d’Achille de M. Bureau ; pour le XVIIIe siècle, deux perles y représentaient l’art efféminé et minutieux de cette époque : Diane et Actéon de la collection Boël ainsi que la Marchande de poissons prêtée par le musée des Gobelins de Paris.

La principale salle consacrée aux tapisseries souleva l’admiration des visiteurs ; vraie salle d’apothéose, elle était bien placée à l’extrémité ; ménagé habilement par les organisateurs, l’intérêt conduisait insensiblement vers cette finale grandiose.

Dans le discours inaugural, M. Joseph Casier, qui fut l’âme de l’entreprise, disait à son auditoire que la manifestation grandiose de l’Exposition universelle de Gand eut été incomplète sans l’hommage au glorieux passé artistique de la patrie belge... A côté des préoccupations économiques, une place devait revenir au beau, c’est-à-dire à la poésie de la vie, au beau dans son expression actuelle comme dans celle du passé. Sur ce double terrain, notre pays a victorieusement disputé l’hégémonie artistique aux nations les mieux douées au point de vue de l’art.

Cette affirmation a été lumineusement et prestigieusement établie à l’Art ancien dans les Flandres. Ce sera le durable honneur de ses organisateurs d’avoir fait cette démonstration d’une manière brillante et définitive.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle & Internationale de Gand 1913