Retour - Liste Pavillons

Palais de la Mode et des Industries Textiles


Palais de la Mode et des Industries Textiles à l'exposition de Gand 1913

Lorsque le 2 mai 1345, tisserands et foulons gantois se livraient au Marché du Vendredi, un combat fratricide dont la mémoire populaire a gardé le souvenir sous l’appellation de « mauvais lundi », ils affirmaient déjà la toute puissance qu’avait acquise l’industrie textile dans l’économie de la capitale des Flandres.

Depuis des siècles, en effet, le travail de la laine, puis celui du lin et enfin celui du coton, ont constitué une des principales sources de prospérité de la ville de Gand; ils lui ont imprimé son caractère de cité industrielle, et ont joué un rôle important dans tous les événements dont elle a été le théâtre.

Dès le milieu du Moyen-Age, l’industrie drapière flamande émigre des campagnes vers les villes et apporte à Gand, avec l’opulence, une prépondérance complète sur toutes ses voisines. Grâce à l’énergie de ses bourgeois et aux libertés acquises par leurs puissantes corporations, la ville maintient cette suprématie pendant trois siècles ; à cette époque, Gand est universellement connue comme la cité classique des tisserands.

Après la disparition du travail de la laine, la ville accapare, au XVIe siècle, une bonne part de la fabrication des tapis flamands; au XVIIe et au XVIIIe siècle, époque de décadence industrielle, le commerce florissant des toiles manufacturées dans ses murs, maintient son renom. Vers la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, se fixent définitivement ses industries linière et cotonnière.

Depuis cette époque, Gand demeure le centre de l’industrie textile de la région flamande du pays. Ce fut un de ses enfants, Liévin Bauwens, qui, en 1800, introduisit sur le continent, les procédés et les machines de la filature mécanique du coton. Aujourd’hui, les articles d’origine gantoise sont répandus dans le monde entier et portent au loin la juste renommée de ses grandes industries. De pareils antécédents exigeaient nécessairement que ces industries occupassent une place prépondérante à l’Exposition universelle et internationale de 1913.

Il en fut ainsi; le groupe des Industries textiles et du vêtement dota la World’s Fair gantoise du magnifique palais qu’inaugura solennellement, le 16 mai 1913, S. M. le roi Albert.

Un gage certain de succès était d’ailleurs la composition du comité, formé pour s’atteler à la lourde tâche d’offrir au public le compartiment qui brillerait plus tard comme un des plus beaux joyaux de la Section belge. Ce comité était composé de MM. Ferd. Van Hoegaerden, président ; Ferd. Feyerick, président adjoint ; Eug. Choque, comte Ferd. de Hemptinne, Georges Peltzer et Stroobant-Bogaerts, vice-présidents ; Georges Van Acker, secrétaire; Marcel Liebaert, secrétaire-adjoint et A. de Meulemeester, trésorier. M. Amand Casier remplissait les fonctions de commissaire du groupe.

L’outil, dit-on, ne vaut que par l’ouvrier. Les ouvriers qui, pour cette section, possédaient les moyens et la matière susceptibles de servir à l’aménagement d’une section modèle, agirent en véritables artistes. La conception même de leur œuvre était originale; dans tout le Palais de la Mode et des Industries textiles, on a pu retrouver l’idée directrice qui avait guidé ses organisateurs. Ils ont à la fois voulu instruire le public, lui donner une idée de l’importance acquise par l’industrie belge et lui montrer que l’industrie textile ne consiste pas, comme on se l’imagine malheureusement encore trop souvent, en la production de quelques ballots de fils ou d’un certain nombre de pièces de tissus, mais qu’elle compte parmi ses adeptes, des techniciens avisés doublés de véritables artistes.

Le luxe déployé dans la section, son aménagement rationnel, la façon dont étaient présentés les stands les plus variés, a démontré la conception originale des organisateurs en matière d’exposition. Les dioramas représentant les diverses phases de la fabrication que traversent les fibres textiles depuis leur culture jusqu’à leur transformation en produits finis, ont permis aux visiteurs d’élargir le cercle de leurs connaissances et leur ont procuré un enseignement pratique, intéressant et utile; le but poursuivi a donc été pleinement atteint.

Situé au centre de la cour d’honneur, le palais du groupe des textiles occupait un emplacement qui attirait le flot des visiteurs débouchant par l’entrée principale.
Disposant d’une superficie de plus de cinq mille mètres carrés, les organisateurs pouvaient hardiment agencer leur section suivant un plan, et se souvenir en même temps de ce qu’un jour l’ennui naquit de l’uniformité. Aussi, une fois entré, prenait-on plaisir à flâner par ces allées larges et spacieuses, coupées ci et là de stands octogonaux et de dioramas, pour visiter ensuite les salles claires dont on pouvait à l’aise admirer l’aspect riche et cossu, coquet et élégant, ou s’arrêter quelques instants dans le salon d’honneur orné d’imposants groupes plastiques représentant des types d’ouvriers et d’ouvrières de l’industrie textile. Rien de banal ; ce n’était plus l’interminable file de vitrines rangées à la file des stands resserrés, des armoires contenant invariablement le classique arc-en-ciel formé par un assemblage de bobines ou de tissus diversement colorés. Ici, des vitrines, dégagées au milieu de grands espaces vides, assurent le recul nécessaire et les vues d’ensemble ; les stands des énormes filatures et tissages de lin, de coton, de jute, de laine, rivalisant entre eux pour s’harmoniser en un ensemble remarquable, donnaient une idée claire de la force ainsi que de l’importance des industries textiles belges. Bref, c’était la puissance formidable de l’usine et du machinisme, exposée dans de belles armoires d’acajou barretées d’or.

Fait digne d’être mentionné, le compartiment était prêt à son heure. Le « vernissage » du palais, qui précéda de huit jours l’ouverture officielle, eut lieu le 29 avril.

Le coin gauche de la section était réservé aux classes de la Teinture, des Apprêts, et du Blanchiment, présidées par M. Prosper De Backer. La participation de cette branche accessoire de l’industrie textile était concentrée dans une vaste salle, richement décorée par une frise représentant différents stades du travail et des vues des grands établissements d’apprêts gantois. Cette frise, magistralement brossée, était l’œuvre du consciencieux artiste, M. J. Gondry. Une galerie était réservée à la classe de l’industrie du lin, présidée par M. Jules Grenier. Outre les armoires-vitrines montrant l’outillage et les produits les plus variés des filatures et tissages belges, il s’y rencontrait, indépendamment d’articles fabriqués, des collections complètes de tous genres de lins, jutes, chanvres, exposées par les soins des négociants et agents en matières brutes. Ces collections étaient complétées par de superbes photographies reproduisant de multiples scènes de la récolte et du transport des lins russes. Une collection spéciale comprenait les fameux lins de la Lys, dont la filasse dorée et soyeuse est utilisée pour la fabrication des fils de qualité supérieure et de la toile fine. De nombreuses photographies permettaient au public de se rendre compte des diverses opérations que nécessite le rouissage des lins, industrie qui s’étend en Belgique, le long de la Lys, sur une étendue de 75 kilomètres à partir de la frontière française, et qui occupe une partie notable des populations du sud de la Flandre. Comme curiosité, quelques poignées de lin datant de 1830, accompagnées de documents affirmant leur authenticité.

Le travail préparatoire était représenté dans le diorama du lin installé, pour le compte des Associations belges de filateurs de lin, par deux des meilleurs artistes gantois, MM. Hipp. Le Roy, statuaire et G. De Smet, peintre. De superbes panneaux, pleins de vie et de lumière, rendaient à merveille le champ où croît la petite plante grêle, d’un vert glauque, surmontée d’une minuscule fleur bleue. Suivaient, dans l’ordre, des scènes se rapportant à la récolte proprement dite, au rouissage et au teillage. Plus loin, des compartiments reproduisant les salles d’usine réservées au peignage, à la filature et au dévidage. Dans un coin, une vision émouvante : une chaumière abritant un vieux tisserand trimant sur son antique métier à la main, en dépit de la concurrence désastreuse que lui fait l’usine dont on peut apercevoir au loin les divers étages éclairés. Cette dernière partie du diorama ne pouvait manquer de frapper l’imagination du public. Elle évoquait les rudes temps de la crise qu’a traversée l’industrie linière belge, il y a un demi-siècle, quand la vieille Flandre, gardant une foi inébranlable dans le métier primitif de ses ancêtres, se refusa obstinément à souscrire aux exigences du machinisme, et traversa une des époques les plus douloureuses de l’évolution industrielle. Cette évocation simple mais frappante constituait pour le visiteur attentif une intéressante leçon d’économie politique.

Faisant face au diorama du lin, celui du coton, était installé par l’Association cotonnière de Belgique et l’Association des agents et courtiers en cotons. Ces deux groupements, auxquels s’est jointe l’Association belge du tissage, formaient la classe 80, présidée par le comte F. de Hemptinne; à elle seule, cette classe accaparait un immense emplacement. Tout comme pour le lin, les représentations plastiques du diorama du coton déroulaient sous les yeux des visiteurs les différentes transformations que subit la fibre ; on y voyait représentés successivement la récolte dans une plantation sous le ciel chaud des Texas, la cueillette par les nègres américanisés, la mise en balles, le transport vers les quais d’un grand port cotonnier, la mise à bord de la cargaison, le travail à l’usine.

Un troisième ensemble de vues complétait la synthétisation des trois grandes industries textiles belges : la laine et les multiples aspects de l’industrie drapière. Par une habile disposition de glaces, toutes les salles représentées paraissaient avoir d’énormes dimensions, de telle sorte qu’on pouvait se croire réellement au beau milieu d’une usine. Un panorama spécial contenait des mannequins revêtus des plus brillantes étoffes. Ue tout s’enchaînait logiquement et faisait grand honneur à la collectivité verviétoise, présidée par MM. Georges Peltzer et André Simonis, ainsi qu’aux deux auteurs du diorama, MM. Jules Pierre et Lynen fils, de Bruxelles.

A cet ensemble technique on avait ajouté un autre aspect de la grande industrie : l’action sociale concrétisée par de nombreux tableaux graphiques concernant la prévention des accidents du travail, ainsi que la réparation des dommages.

Le palais abritait également le compartiment réservé à la classe de la chaussure, dirigée par M. van Marcke de Tummen ; on y voyait les produits les plus variés de l’industrie des chaussures, fabrication qui gagne sans cesse en importance.

La classe des fils et tissus de soie présidée par M. A. Smits, celle des industries accessoires du vêtement présidée par M. Alfred du Toict et celle des dentelles
et broderies présidée par M. Stroobant-Bogaerts, se rattachaient intimement les unes aux autres. Elles avaient en quelque sorte la mission de continuer la suite rationnelle des participations de la grande industrie et de représenter le passage des produits de cette dernière vers le compartiment des industries de luxe.

L’exposition de la dentelle servait d’antichambre au dernier grand compartiment, le merveilleux salon du vêtement installé par la Classe du vêtement sous l’énergique direction de M. Eugène Choque. Ce salon, dénommé à juste titre le « Salon-lumière », éclairé par des milliers de lampes électriques aux couleurs variées, était le véritable couronnement de l’œuvre entreprise par les organisateurs du palais des industries textiles et de la mode.

La somptuosité du salon, le succès de ces magnifiques mais éphémères créations de la couture de luxe, la richesse étalée dans tous les stands indistinctement, prouvaient clairement que les grandes firmes belges, parmi lesquelles brillaient au premier plan les maisons de la collectivité gantoise, n’ont plus rien à envier aux plus fameux couturiers étrangers.

La parfaite installation du Palais permit à diverses reprises d’y organiser de brillantes réceptions mondaines, comme celle, par exemple, qui eut lieu à l’occasion de la visite de S. A. R. le prince consort des Pays-Bas. Le 16 juin, les membres des Associations belges de filatures de lin y reçurent leurs collègues venus de tous les pays au Congrès international des Filateurs de lin et d’étoupe, groupement présidé par AI. Ferdinand Feyerick et dont la ville de Gand s’honore d’être le siège. Quelque temps après, ce furent les membres du Textile Institute de Manchester présidé par Sir W. B. Briestly, qui assistèrent à un thé-concert, tandis que les affiliés de la Mutuelle des liniers du Nord de la France y avaient rencontré, quelques jours auparavant, leurs amis et confrères belges.

Le grand effort fourni par les industriels textiles n’a pas été vain. Ils ont efficacement contribué au progrès général de l’industrie nationale et démontré une fois de plus que l’industrie belge, a suffisamment d’initiative et de courage pour mener à bien les plus grandes entreprises.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle & Internationale de Gand 1913