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Arts Appliqués


Arts Appliqués à l'exposition de Gand 1913

Le clou de la Section anglaise fut le compartiment des Arts décoratifs ; il comprenait de nombreuses séries, depuis la poterie jusqu’à l’imprimerie, en passant par la peinture et la sculpture décoratives, l’ornementation murale, le tissage et l’impression des étoffes, la broderie, la dentelle, le repoussé, l’orfèvrerie, l’émaillage, les vitraux, les papiers de tentures, le dessin, la gravure, l’illustration des livres, l’enluminure.

Cet ensemble, considérable autant par la valeur que par le nombre des participants, était présenté suivant un plan méthodique et clair ; c’était un exposé facile à saisir des tendances et des développements de l’Art décoratif anglais.

Sous la haute direction de M. Wintour, commissaire général et de son secrétaire distingué, M. Alfred Longden, l’organisation fut confiée à un comité présidé par Sir Cecil Harcourt Smith secondé par M. Walter Crane, le président réputé des Arts et Crafts exhibition Society.

L’importance de cette manifestation artistique justifie l’insertion dans ce Livre d’Or de quelques considérations empruntées à l’introduction du catalogue et dues à la plume de l’éminent artiste anglais dont le nom vaut un programme.

Le mouvement esthétique, écrit Walter Crane, connu en Grande-Bretagne sous le nom de renaissance des Arts décoratifs, est un mouvement de caractère tout particulier et de portée assez considérable ; c’est la première fois que sous les auspices de Y Exhibition branch du Board of Trade, une exposition artistique est destinée à représenter l’Art décoratif de Grande Bretagne.

A ses débuts, ce mouvement a été en quelque sorte une protestation contre la classification ordinaire des arts en « beaux-arts » et « arts industriels ». Il a été une protestation contre l’indifférence générale manifestée à l’égard des arts décoratifs et également contre la tendance excessive à commercialiser les productions artistiques. Sous pareil régime l’individualité de l’artiste et celle de l’artisan sont dissimulées sous une raison sociale et la responsabilité artistique est entièrement méconnue.

Les styles en vogue se rattachant plus ou moins au genre classique ou renaissance et jouissant de la faveur générale jusque vers le milieu du XIXe siècle, avaient favorisé cet état de choses ; ils n’avaient toutefois pu empêcher un artiste de l’envergure du regretté Alfred Stevens de faire sentir son influence.

Un changement intervint quand l’attention publique se tourna vers l’art médiéval et ses méthodes et étudia celles-ci avec ardeur. Des architectes tels que Pugin, Burges et Butterfield, furent du nombre des pionniers de ce mouvement générateur ; mais on admet généralement que le réveil pratique des industries d’art en Angleterre prit naissance entre i860 et 1870, dans l’atelier de William Morris et de ses collègues ; parmi ceux-ci il convient de citer F. Madox Brown, E. Burne-Jones, Dante Gabriel Rossetti, Napier Henny et Frank Brangwijn.

Toutefois, la renaissance des industries d’art telles que le tissage, la teinture, l’impression à la main sur les étoffes, le vitrail, la peinture décorative, l’ameublement, les papiers de tentures, la broderie, la calligraphie, l’enluminure et enfin l’imprimerie, remonte directement à l’initiative personnelle et aux expériences pratiques d’un artiste exceptionnellement doué, William Morris.

Son influence a peut-être été plus grande encore que son œuvre ; on ne peut non plus oublier son talent poétique; il s’est placé au premier rang dans le monde des lettres, indépendamment de ses mérites d’artiste et d’artisan. En dehors du cercle immédiat d’influence de W. Morris, des groupements se formaient parmi les décorateurs, les architectes et les dessinateurs d’art, en vue de l’étude des arts appliqués et des différentes branches du dessin industriel ; on tenait des réunions pour entendre la lecture de mémoires et assister à des démonstrations sur ces divers sujets.

Des sociétés, comme l’Art Workers’ Guild, se constituaient dans le même but ; les artistes engagés dans les voies les plus différentes trouvaient ainsi l’occasion de se rencontrer et de s’instruire mutuellement.

Rien dans l’art moderne n’a porté autant de préjudice à l’unité de cet effet (là où interviennent des artistes et des ouvriers appartenant à des industries différentes, comme dans la construction des édifices publics) que la funeste séparation des métiers ; sous le régime industriel, capitaliste et commercial de production mécanique qu’est le nôtre, l’artiste inventeur est séparé de l’ouvrier producteur ; les efforts des gildes et associations d’artistes et artisans visèrent à réagir contre cet état des choses ; l’un de leurs principes fondamentaux a été de créer une union étroite entre les arts décoratifs et l’art principal de l’architecture ; celle-ci est intimement liée aux premiers ; ils se complètent, on ne conçoit pas rationnellement un art décoratif indépendant de l’architecture et de ses matériaux.

On a dit, non sans raison, que l’objet de cette nouvelle renaissance était « de faire des artisans de nos artistes, et des artistes de nos artisans ». C’est sous l’inspiration de ces idées que se fonda à Londres en 1888, la Arts and Crafs Exhibition Society. Jusque-là, les dessinateurs et artisans en arts décoratifs n’avaient eu que peu d’occasions de montrer leur travail au public, qui avait été encouragé à croire que l’art réel, dans le sens académique, n’existait point en dehors de la peinture et de la sculpture.

Les expositions périodiques organisées par cette société ont révélé l’existence d’une foule de charmants métiers d’art renouvelés et remis en honneur avec le plus grand succès. Elles ont montré la nécessité d’une union étroite entre la conception et l’exécution, la nécessité pour le dessinateur de connaître les procédés manuels, les qualités et imperfections des matériaux qui doivent servir à la reproduction de son dessin, et l’avantage qu’il gagne à être lui-même un artisan accompli. Tout en s’efforçant d’offrir aux travailleurs le plus de chances possible de recueillir individuellement le produit de leurs œuvres, elles ont toujours ouvert leurs portes aux établissements industriels qui voulaient bien donner les noms des artistes et ouvriers responsables des objets qu’ils désiraient exposer, car Von ne peut s’attendre à trouver la distinction artistique sans la responsabilité artistique. Tel est aussi le principe qui a servi de guide à la présente exposition.

Il est vrai que, par suite des conditions coopératives extrêmement complexes de la production moderne, il devient très difficile dans certains cas, comme dans la verrerie et l’imprimerie, de répartir avec précision la part exacte de responsabilité artistique s’attachant à un objet donné, dont la production a occupé d’une façon ou de l’autre une vingtaine de mains ou de cerveaux différents. Nous croyons toutefois possible, dans la plupart des cas, de désigner les exécutants responsables, ceux qui ont réellement dentelle, le repoussé, l’orfèvrerie et l’émaillage, les vitraux et leurs cartons, les papiers de tenture, le dessin, la gravure, l’illustration des livres, la calligraphie et l’enluminure.

Une collection aussi variée devait nécessairement présenter, dans sa composition, des traces d’influences nombreuses et des sources d’inspiration les plus diverses. L’école Morris, qui est tout particulièrement anglaise, était bien représentée par la collection d’objets produits par la maison de même nom, par les belles broderies réunies pour cette exposition, grâce aux soins de Miss May Morris, auteur d’une notice sur cette branche distinguée de l’art décoratif anglais, ainsi que par les livres de la Kelmscott Press.

M. George Jack, architecte, dessinateur et artisan, exposait, en association avec Morris, une magnifique armoire en marqueterie et une cheminée caractéristique de
contribué au mérite essentiel, ou au caractère artistique de l’ouvrage. Il n’y a que des considérations commerciales qui puissent empêcher de le faire.

La section of the British Arts and Crafts comprenait donc des objets fournis par des manufactures qui ont accepté des conditions, aussi bien que des œuvres d’artistes et d’artisans indépendants.

Elle s’étendait de la poterie à l’imprimerie et comprenait la peinture et la sculpture décoratives, l’ornementation murale, le tissage et l’impression des étoffes, la broderie et la salle à manger, dont le fourneau faisait partie des objets exposés par la Carron Iron Company.

M. Allan Vigers exposait un splendide manuscrit enluminé de sa propre main, ainsi que des dessins de Burne-Jones et de Madox Brown ; de sorte que la collection ne manquait pas de certains liens d’intérêt rétrospectif entre les œuvres d’artistes de l’école contemporaine anglaise et celles de leurs prédécesseurs.

Une tendance vers plus de sévérité et de sincérité s’observait chez les dessinateurs les plus récents, notamment dans l’ameublement et dans la décoration en général. Une réaction s’est faite contre les dessins muraux ; ainsi pour les papiers, a-t-on renoncé à tout ornement et les teintes uniformes ont aujourd’hui la préférence.

En revanche, si la richesse du dessin et du coloris était bannie des murs, elle a reparu, semble-t-il, dans les étoffes et dans les cretonnes ; celles-ci se signalaient par la vigueur de leur coloris. Sous le rapport du dessin, on constatait une recherche de réaction dans les fleurs richement nuancées et les effets d’un relief hardi; cette réaction accuse un recul de raffinement et de la beauté de la ligne depuis les jours de William Morris.

D'autre part, de beaux effets de coloris ont été réalisés par quelques artisans qui ont fait revivre l'usage du métier à la main. Les riches brocarts et tissus de soie de M. Edmond Hunter doivent être signalés ainsi que les douces teintes moirées et mélangées qui caractérisent les étoffes présentées par Miss Brown et Miss Garnett.
Parmi les exposants de cette section figurent également des établissement de tissage de tout premier rang, comme les firmes Warner et Sons, Turnbull et Stockdall, auxquels le regretté Lewis F. Day a fourni les dessins d’un grand nombre de leurs produits. On a remarqué la grâce étrange et l’originalité des dessins pour étoffes et papiers de tenture de M. Voysey. Une remarquable collection de dentelles était rassemblée par Miss Trevelyan et M. Alan Cole ; ce dernier avait écrit, pour le catalogue, un article spécial sur ce sujet.

En dépit de la tendance actuelle en faveur des teintes uniformes, on produit encore des papiers de tenture imprimés à la planche, dont les dessins sont de grand mérite et dûs à des artistes et des artisans en renom, comme le montrait l’importante collection exposée par la maison Jeffrey et C°.

Il était difficile d’exposer des types importants de décoration et de peinture murale ; toutefois les œuvres du professeur Moira, de Mme Sargant Florence et d’autres, suffisaient pour démontrer que ces arts sont sérieusement étudiés en Angleterre, bien que les occasions de les mettre en pratique soient rares de nos jours.
La sculpture décorative occupe une place plus importante, et ici prédominent l’influence classique et celle de la renaissance.

L’important relief de M. Derwent Wood et les magnifiques travaux de Sir George Frampton, de MM. Gilbert Bayes, Gillick, et d’autres, occupaient une première place dans cette section ; et l’on remarqua la belle conception de modèles en plâtre pour portes de bronze, par MM. Reid et Jagger, qui ont eu pour maître le professeur Lantéri du Royal College of Art.

L’exposition d’orfèvrerie, de bijouterie et d’émaux permet d’apprécier les qualités du travail des artisans anglais ; le regain d’activité qui s’est manifesté dans ces deux dernières industries est un des traits les plus remarquables de ce mouvement complexe déjà signalé et sur lequel M. R. Rathbone insista dans une notice insérée au catalogue.

Plus remarquable encore étaient les travaux de calligraphie et d’enluminure, notamment ceux de M. Graily Hewitt et ceux de typographie artistique et de décoration de livres, qui occupaient une place importante dans cette section. L’illustration et la décoration du livre ainsi que la typographie et la reliure firent l’objet de notices intéressantes dûes à la plume de M. Emery Walker et à celle de M. Douglas Cockerell.

L’art du vitrail est un de ceux qui ont été le plus remarquablement ranimés par le retour des artistes à la pratique manuelle et par les progrès immenses réalisés dans la qualité des verres dont ils disposent.

La verrerie de table était surtout représentée par la collection de la maison James Powell et Sons qui occupe une place unique dans cette industrie.

A considérer la renaissance artistique de la Grande-Bretagne, dans son ensemble, on serait tenté de reconnaître que la poterie attire l’attention plus qu’aucune autre industrie ; àGand, on avait eu la bonne fortune de rassembler des produits dus à nos meilleurs fabricants et artisans, entre autres MM. Pilkington, Howson, Taylor, Doulton et C°, Cowlishaw, Bernard Moore, et Martin Brothers ; un intérêt rétrospectif s’attache aux œuvres remarquables de M. William de Morgan. M. Alfred Powell qui est lui-même au nombre des principaux exposants, traite ce sujet dans un article d’un très haut intérêt.

La section des Arts and Crafts témoigna de la reconnaissance officielle des arts décoratifs par le Gouvernement britannique, puisqu’elle fut organisée par le Département des Expositions du Ministère du Commerce et de l’Industrie ; elle inaugura également une orientation nouvelle dans la présentation d’une exposition de cette nature.
Pour la première fois, on tenta de rassembler les différentes expressions des arts décoratifs en un ensemble harmonieux, et de placer les différents groupes en relation plus définies les uns par rapport aux autres.

Grandes sont toujours les difficultés que présente l’arrangement d’une collection aussi variée d’objets de nature différente, produits dans des conditions et sous des influences nombreuses et diverses ; c’est surtout à l’ingénieux talent de M. Henry Wilson, auteur de la chapelle occupant l’une des extrémités de la galerie, que l’on dut d’avoir pu grouper en un tout harmonieux des œuvres aussi variées que les cartons de vitraux et de peintures murales, les vitraux mêmes, les exemples de sculpture monumentale, les diverses formes du travail artistique des métaux et du tissage appliqués à la décoration religieuse.

Les arts plus personnels de la parure et des objets d’usage individuel, tels que la broderie, la dentelle, furent joints à l’orfèvrerie et à la bijouterie.

Le hall central fut disposé en une sorte de jardin orné de sculptures groupées au milieu d’arbres et de fleurs aux murs décorés de peintures et de reliefs.

Des salles étaient consacrées aux arts contribuant à l’embellissement et au charme de la maison et du foyer, notamment les arts relatifs à la production et à l’illustration des livres, à la typographie d’art et à la reliure, à la calligraphie et à l’enluminure, la poterie et la verrerie, enfin au mobilier, à la tapisserie, aux tentures et à la décoration domestique en général. En un mot le visiteur était conduit du Temple à la Maison par le Jardin.

Ne pouvons-nous pas espérer voir, à l’avenir, les arrangements de cette nature se généraliser sous l’inspiration d’artistes travaillant de concert à la production d’un ensemble harmonieux et coordonné ?

Ce vœu sera ratifié par tous les visiteurs de l’admirable section des Arts décoratifs anglais ; la participation de Walter Crane à l’Exposition de Gand a été pour les artistes et les amis des arts une joie autant qu’un enseignement.

Ce fut en effet une admirable leçon que dégagea cet ensemble considérable d’objets nombreux et beaux, exposés suivant un plan logique, clair, méthodique. Des écrivains étrangers y ont rendu un hommage qu’il est juste de souligner dans ce Livre d’Or; les dirigeants de l’Exposition de Gand doivent une grande reconnaissance à M. Wintour, commissaire général et à M. Walter Crane, le génial artiste, pour leur participation aussi attrayante qu’instructive.

La section anglaise, admirablement située à front de la Cour d’honneur et de l’Avenue des Nations, a obtenu un légitime succès ; elle le doit à sa parfaite organisation, mais plus encore à la beauté des produits et à leur valeur artistique.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle & Internationale de Gand 1913