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Afrique


Afrique à l'exposition de Liège 1905

Une apparition riante saluait le promeneur qui s'attardait sous les ombrages du Jardin d'Acclimatation. De l'ombre où il se trouvait, le palais blanc de l'Afrique dans le soleil épandu, découpé sur le ciel clair, lui apparaissait avec une exaltation précieuse de coloris.

Par sa masse imposante, les arêtes de ses murs extérieurs, sa tour en bulbe
allongé et taillé à côtes, il rappelait les rudes mosquées de Tombouctou, la mystérieuse.

Ici cependant, les vieux murs effrités, mangés par la lente désagrégation des siècles, s'étaient couverts de couleurs claires; la mosquée aux rites sanguinaires était devenue une jolie et pacifique vision.

Autour de lui, des sentiers se contournaient. Au milieu d'une pelouse, en face de son entrée tournée vers le palais des Beaux-Arts, s'érigeait la statue d'un pionnier de la colonisation, le docteur Ballay, ancien Gouverneur général de l'Afrique occidentale française. Le monument le représentait soutenant un petit nègre dont le regard s'élevait, confiant, vers lui.

Tandis que le côté gauche du long bâtiment se dédoublait dans le miroir uni des eaux d'un lac, l'autre côté, avec sa haute coupole et son drapeau tricolore se profilait, en découpure lumineuse, sur un fond assombri de grands arbres.

Dès l'entrée de ce pavillon, on était saisi par une odeur chaude de miel, de résines, et de parfum exaspéré dans la chaleur lourde du pavillon lui constituait un décor fictif d'arbres exotiques que l'on s'attendait, à la sortie, à voir éventer la figure un peu lasse du visiteur, de leurs grandes palmes régulières.

Au surplus, la décoration même du pavillon était bien propice à l'illusion. Ça et là, sur les panneaux limitant des travées, s'appliquaient des panoplies d'armes indigènes, au milieu d'un décor de tambours longs, d'instruments bizarres, de statuettes grossières, de pirogues en écorce.

Au début de la travée centrale, un compartiment avait été réservé à des ouvriers indigènes travaillant l'ivoire. De formidables crânes d'éléphants, encore possesseurs de leurs défenses, invitaient, par leur groupement décoratif, le promeneur à s'arrêter. Les ouvriers — deux nègres à la coiffure barbare ornée de plumes — travaillaient avec une patience admirable, cependant que le bronze poli de leur peau luisait sous une légère sueur. Autour d'eux, des coupe-papier, des ronds de serviettes, des gobelets, des manches d'ustensiles ciselés finement attestaient la supériorité de leur métier artistique. Les travées latérales du pavillon groupaient particulièrement les produits différents des colonies. On remarquait spécialement une superbe collection d'oiseaux exotiques, colibris, perruches, merles métalliques, perroquets, etc., et une collection non moins intéressante et belle d'essences de bois pour l'ébénisterie de luxe.

Toutes ces choses constituaient une puissante évocation de l'Afrique torride, productive, aux oiseaux fabuleux, habillés de pierreries et si on découvrait un piano ou des verroteries, on finissait cependant par trouver un charme à ces banalités. Elles avaient du reste leur raison d'être représentées dans le pavillon, en qualité d'objets susceptibles d'exportation.

Les pays que le pavillon réunissait, bien que de caractère identique, sont nombreux et immenses.
En effet, le Gouvernement général de l'Afrique occidentale française comprend cinq colonies, commandées chacune par un lieutenant-gouverneur: le Sénégal, la Guinée française, la Côte d'Ivoire, le Dahomey, le Haut-Sénégal et le Niger.

Des compartiments spéciaux avaient été réservés dans le pavillon à ces divers pays, auxquels s'ajoutaient la Mauritanie, le Congo français, la Côte des Somalis, les îles de Madagascar, de la Réunion, de la Martinique.

Il n'est pas sans intérêt de passer en revue les différents produits exposés dans le pavillon, surtout quand quelque détail pittoresque, relatif à leur culture ou à leur civilisation s'y ajoutait.

Un simple passage le long des vitrines suffisait à convaincre le visiteur d'une certaine parenté entre les pays qu'ils représentaient. On remarquait que l'arachide, le caoutchouc, le café, le cacao, les bois d'essences précieuses étaient communs à tous les pays. Par contre, certaines se différenciaient par l'importance d'un des produits de culture, mais l'élément pittoresque et indigène les reliait encore entre eux. Le même enseignement psychologique émanait de ces instruments de musique et de ces armes grossières répandues partout. On était en présence de peuples sauvages, aux mœurs enfantines et cruelles, et comme dans le Congo belge, on pouvait en déduire que la pénétration pacifique de l'élément civilisateur pouvait avoir son grand avantage, non seulement au point de vue commercial, mais encore sous le rapport des mœurs.

Quelques mots relatifs aux pays représentés dans le pavillon nous paraissent nécessaires.

Le Sénégal est la plus ancienne de toutes les possessions françaises en Afrique; deux régimes de gouvernement y sont en vigueur, suivant qu'ils s'appliquent à des régions comprises comme possessions directes ou pays de protectorat.

Le compartiment lui réservé nous montrait surtout des échantillons d'arachides qui constituent sa principale production. La gomme, le caoutchouc, les oiseaux vivants, les plumes de parure, les amandes de palme, les dents d'éléphants entrent encore dans le chiffre de ses exportations.

Le régime politique de la Guinée est analogue à celui du Sénégal; ses productions sont sensiblement identiques. Il y a lieu de noter cependant que le caoutchouc récolté sur la région des plateaux y constitue le produit d'exportation. Dans celle-ci, entrent également les palmistes, les arachides, les sésames.

La même forme de gouvernement s'applique encore à la Côte d'Ivoire où la pénétration française, dans le haut pays, se heurte à l'hostilité irréductible des indigènes. Cependant, malgré ces difficultés, des chemins de fer y ont déjà été établis et d'autres lignes sont encore en construction. L'utilité de ces moyens de transport ressort péremptoirement de l'extension considérable du commerce qui s'est élevé de 7 millions en 1894 à 17 millions en 1903.

La Côte d'Ivoire nous montrait à Liège les principaux produits constituant son exportation : les amandes et l'huile de palme, l'acajou en planches sciées et polies et le caoutchouc.

Le compartiment du Dahomey succédait à celui de la Côte d'Ivoire.

Au point de vue administratif, le Dahomey est divisé en trois parties distinctes: les territoires annexés, les territoires protégés, les territoires d'action politique.

Le mouvement commercial de cette colonie n'a pas progressé depuis 1894; ce fait provient de ce que le seul produit d'exportation est l'huile et l'amande de palmes qui ne sont récoltées que dans les régions voisines de la côte et ne pouvant l'être ailleurs faute de moyens de transport. Une faible partie du chiffre des exportations porte encore sur différents produits: le coprah, le caoutchouc, l'arachide, le coton, le riz, le maïs.

La colonie du Haut-Sénégal et Niger s'étend de la rivière Falemé au lac Tchad.

Parmi les produits représentatifs de la culture de ce pays, le caoutchouc occupe une place prépondérante. Grâce à la création de fermes-écoles apprenant aux noirs à exploiter rationnellement ce produit et à soigner les plantations qu'une loi ordonne de faire autour de leurs villages, la qualité et la quantité du caoutchouc de cette colonie ne pourront qu'augmenter.

Le coton, la gutta-percha, la gomme, les plumes de parure, le riz, la cire font surtout l'objet d'un commerce intérieur pratiqué par les dioulas ou colporteurs qui, venus des centres les plus éloignés, sillonnent sans cesse la colonie et fréquentent les marchés qui se tiennent en divers lieux.

La Mauritanie ne constitue pas un gouvernement distinct, c'est un groupement qui a été organisé en vue de faciliter la pénétration de tout le pays qui s'étend au nord du Sénégal et du Niger, d'établir un contact permanent avec les populations maures, pour la plupart nomades, qui circulent dans la zone désertique du Togant et de l'Adrar et de faire cesser l'état d'anarchie et de guerres continuelles qui régnait dans ces régions et entravait la circulation des caravanes et les opérations commerciales.

Lorsque la tranquillité y sera définitivement assurée, le commerce pourra y prendre un essor très appréciable.

Telles sont la plupart des colonies de l'Occident africain qui participèrent au groupement des Possessions françaises en Afrique par des échantillons de leurs produits et des collections d'objets locaux. Différentes colonies se succédaient encore dans la pavillon; c'étaient le Congo français, la Côte des Somalis, Madagascar et la Réunion.

Le Congo français et ses dépendances comprend le Gabon, le Moyen-Congo, le territoire de l'Oubanghi-Chari et celui du Tchad; tous ces pays sont placés sous l'autorité d'un commissaire général résidant à Brazzaville.

Le Congo français est, par ses caractères ethnographiques, ses productions, l'état général de son sol assez semblable au Congo belge. Il exposait dans le compartiment lui réservé de l'ivoire, du caoutchouc, des bois d'essences précieuses, des huiles de palme, du cacao, du kola.

Quant à la Côte des Somalis, elle était représentée par des échantillons de cire d'Abyssinie.
Bien que la conquête de Madagascar date de dix ans à peine, les résultats obtenus par les Français dans cette île immense sont vraiment dignes d'être signalés.

L'activité européenne s'est déjà manifestée là-bas par l'installation de sucreries, de rhumeries, de distilleries, de brasseries, de rizeries, de salines, de briqueteries, de tuileries, de fabriques de chaux, tandis que le caoutchouc, les plantes textiles, les graines oléagineuses, l'huile de pistache, le manioc y font l'objet d'un commerce des plus importants.

Voisine de Madagascar, l'île de la Réunion, plus connue sous le nom d'île Bourbon, avait envoyé des échantillons de sucre de canne, de vin fébrifuge, de rhum, de café, de vanille, de sucre, de tabacs, d'eaux minérales, de miel, etc. Sa représentation à Liège était des plus marquantes.

Un dernier compartiment spécial du pavillon avait été enfin réservé à l'Exposition coloniale bordelaise. Celle-ci comprenait divers industriels de Bordeaux, représentés par des dérivés des matières premières fournies par les colonies, telles que huiles et tourteaux d'arachides, huiles d'olives, caoutchouc manufacturé, noix palmistes, gomme arabique.

Il serait peut-être singulièrement présomptueux de donner ici des conclusions après ces quelques notes brèves sur l'œuvre civilisatrice de la France en Afrique.

Il semble cependant que l'on peut affirmer que par une pénétration aussi pacifique que possible, la France a puissamment contribué à relever l'état moral des populations nègres.

Quant au pavillon lui-même, à son arrangement, aux brochures qui le commentaient, outre la constatation identique de la beauté que la France sait imprimer à tout ce qu'elle touche, on en déduisait la grande impartialité de ce pays qui sait avouer ses défaites glorieuses, ses erreurs toujours possibles et qui ne craint pas de déconseiller à ses nationaux leur établissement dans une colonie hostile ou infertile.

Ce dédain du « bluff », d'autant plus horrible qu'il s'impose à des mentalités moyennes, était ici un grand exemple.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905