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Vue Générale



Cointe, oasis élégante de verdure et de villas, réunissant en elle le luxe reposant et la rusticité appropriée à nos goûts modernes, ne pouvait que constituer un décor convenant merveilleusement à la destination spéciale qu'on conférait à cette partie un peu extérieure de l'Exposition; c'était à la fois une vaste plaine propice aux jeux sportifs et un décor adéquat aux différentes expositions ou concours agricoles.

De l'enceinte même de l'Exposition, rien de ce qui se trouvait là-haut ne se révélait, sinon un décor verdoyant de montagne boisée, séparée, presqu'en face de la façade principale des halls, par une large dégringolade vert-clair de prairies plantées d'arbres fruitiers.

La voie naturelle qui conduit à Cointe constituait une promenade d'un charme riant et d'une fraîcheur bienfaisante. De partout, à mesure qu'on s'élevait, la Ville se découvrait plus large, plus lointaine; les clochers montaient, l'Exposition apparaissait tout entière; on s'apercevait réellement de la grandeur des édifices publics, fiers et dominants au-dessus des maisons bourgeoises qui se séparaient en deux parties par le large cours de la Meuse.

En suivant la rive de Fragnée, remontant le cours du fleuve, on arrivait bientôt en face du pont de Val-Benoît, puis, passant un viaduc aménagé sous le chemin de fer qui, là-bas, à Angleur, se sépare en deux parties: l'une conduisant en Allemagne, l'autre s'enfonçant en un serpentement capricieux dans les vertes régions de la vallée de l’Ourthe, on accédait à cette avenue légèrement montante qui est le point de départ du vaste boulevard circulaire qui enserrera la Ville de sa large promenade à panoramas grandioses.

Un large pont de béton, jeté sur le Nord-Belge, franchi, et c'était l'Avenue des Thermes, taillée au versant de la colline, au milieu de la déclivité verdoyante.

Déjà, l'atmosphère de silence et la fraîcheur des feuilles se faisaient sentir; un apaisement descendait sur le promeneur arrivant ébloui, abasourdi de la World's Fair.

Se retournant pour jouir, avant de s'enfoncer dans les avenues luxueuses qui encerclent Cointe, de la vue de l'Exposition, on découvrait avec la plus grande netteté, le quartier des attractions, la route glorieuse et flamboyante du pont de Fragnée, conduisant aux halls, le fouillis de clochetons, de toits anguleux, de tours aiguës du Vieux-Liège; la façade principale des halls et le Palais des Fêtes jetant sa large bande éblouissante, fleurie de drapeaux par delà ce quartier sombre; au loin, on aperçoit les grands arbres bordant le plateau de Bois-de-Breux soutenu par la colline de Grivegnée.

Au-dessous de nous, déjà un charbonnage se révélait par son halètement puissant et court, comme le « han » d'un travailleur. Si nous redescendions la montagne, nous aboutirions bientôt à Sclessin, début de cette grande région industrielle qui atteint son apogée à Ougrée et à Seraing.

Ici, au contraire, tout était feuillu; un petit bois de haute futaie se dressait à notre droite; à notre gauche, descendait un taillis; une avenue dans laquelle nous pénétrions les séparait.

Des chalets variés, gais et clairs, avec leurs barrières rustiques, leurs petits berceaux, la bordaient; on lisait avec une envie très légitime: «Villa des Hirondelles, Villa des Frênes, Villa Mon Désir » et on pensait à l'existence paisible des habitants, retirés de leur vie travailleuse et fébrile, et maintenant bien quiets, dans la réalisation de leur rêve.

Après une courte marche, on arrivait à l'Observatoire; là près, on s'arrêtait devant un petit étang bordé de plantes vertes; au milieu d'elles, se dressait une horloge solaire; plus loin, on rencontrait, encore un petit monument abritant divers baromètres et thermomètres, puis enfin, quelques attractions foraines, une barrière claire, des drapeaux, une aubette de contrôleur: c'était une des trois entrées de l'Annexe de l'Exposition à Cointe.

Le vent sain et frais des hauteurs atténuait l'embrasement du soleil, la vue était rafraîchie par des parterres de plantes verdoyantes; on circulait avec bonheur, la poitrine gonflée d'air pur, dans ce large boulevard de Cointe où se déversa quelque fois le trop plein d'une Exposition temporaire, comme ce fut le cas pour le concours de machines agricoles.

Une façade vert clair et rouge, un grand drapeau claquant au faîte d'un toit en angle obtus: on avait devant soi le Palais de l'Horticulture belge.

Ce palais servit à divers usages: il abrita les concours de chrysanthèmes, de fleurs coupées, de beurre, de fromage, de volailles, il servit encore à de grandes festivités, comme le Banquet des Travailleurs. Au fond, une annexe, avec buffet, formait la salle des banquets offerts à l'occasion de quelque concours agricole; les aéronautes, lors du concours de ballons sphériques, y remisèrent leurs appareils. En face de ce palais, différents parterres agrestes égayaient de leur verdure sombre ou claire, les lacets bruns des allées et des sentiers; des plantes vivaces croissaient comme dans les grands jardins de nos maraîchers et leurs étiquettes seules révélaient qu'on se trouvait en présence du jardin de l'Horticulture, démonstration vivante et pratique de différents modes de culture.

Non loin de là se trouvait un petit chalet, à côté duquel se dressait un haut mat: c'était le bureau de la Télégraphie sans fil qui communiquait là-bas, avec un bureau semblable, installé au côté des halls et adossé à la section des Etats-Unis.

Une vaste plaine s'approfondissait derrière le Palais de l'Horticulture et s'élargissait jusqu'à un petit bois, c'était la grande plaine des sports, nivelée à souhait. Cette plaine servit aux différents concours et aux fêtes sportives. Au fond, adossé au petit bois cité plus haut, s'étendait une longue tribune couverte.

A côté de celle-ci, on remarquait encore un grand jardin potager modèle, une pépinière très vivace, puis continuant, on arrivait à un rond-point : devant soi s'enfonçait une large avenue bordée de maisons d'une simplicité élégante : c'étaient les maisons ouvrières modèles pour l'érection desquelles M. Paul Van Hoegaerden déploya une si grande activité. Il en sera parlé dans la notice consacrée à l'Économie sociale; Contournant le couvent de Bois-l'Evêque, une seconde entrée- laissée à sa gauche, on suivait le grand boulevard de Cointe entre des massifs feuillus et on arrivait bientôt en face de quelques grands arbres.

Accoudé à la balustrade rustique, aux branches tordues, dans l'encadrement des troncs, on avait sous ses yeux le panorama le plus vaste et le plus varié.

Vagues bleutées et figées des toits, hardiesse élégante des clochers, ruban vert des boulevards, large secouée de soleil, sur la Meuse que les ponts noirs délimitaient en bassins, loin vers Bressoux et Jupille comme vers Grivegnée et la vallée de la Vesdre, le paysage empli d'une brume que des centaines de cheminées, comme des torches éteintes et charbonnant, striaient de bandes fuligineuses, tout indiquait la cité travailleuse, ayant su se créer au milieu de la vision noire de son labeur, les coins joyeux et charmants, susceptibles de contenter la finesse et la sensibilité de la race.

De cette corniche liégeoise qu'on suivait par le boulevard de parterres fleuris, on redescendait par un large sentier en lacets prenant naissance en face du Palais de l'Horticulture, vers l'avenue de l'Observatoire.

La descente de cette belle avenue avait un grand charme; d'un côté, on marchait sous le regard amusé et clair de riantes villas, de l'autre côté, par delà des dégringolades de prairies à pommiers, de jardins, avec ça et là une tour, un coin de villa blanche, un arbre mangé de lierre, on apercevait encore l'Exposition, mais c'est surtout le quartier des Palais que l'on découvrait dans toute sa beauté.

De l'eau et des arbres constituent déjà un charme intense de la nature; ici la beauté de ces deux éléments primordiaux se compliquaient encore du charme vivant du fleuve, du soleil qui en montrait l'agitation.

Des cîmes d'arbres laissaient apercevoir entre elles de blanches visions accroupies, puis, à mesure que l'on descendait l'avenue, les arbres montaient, dérobaient tout sous leur ceinture verte; bientôt, la tour de la grande pagode chinoise dépassait seule, puis les maisons de la ville, à leur tour, s'interposaient entre les regards et le fleuve; à nos pieds, la gare des Guillemins s'étalait avec son grand vitrage enfumé, son sol noir où brillent les rails; des trains arrivaient, partaient; il y avait des sifflets aigus, des hurlements prolongés; des jets de vapeur fusaient; des machines haletaient; tout ce bruit, cet effarement, cette vie intense, en un mot, c'est l'étranger qui nous l'apportait et c'est l'Exposition qui nous l'avait offerte.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905