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Dentelle


Dentelle à l'exposition de Liège 1905

C'est un spectacle pittoresque entre tous que celui que présentent, aux heures les plus chaudes d'une belle journée d'été, certains de nos villages flamands et brabançons. Les hommes sont aux champs, et cependant, le long des routes que bordent les grands peupliers courbés par les vents d'hiver, dans les cours des fermes, sous les ombrages des vergers, devant les petites maisons qu'enclosent des jardins minuscules et jusque sur le seuil de ces humbles chapelles qui disent au passant l'esprit de foi d'une race simple et forte, il règne une activité d'abeilles en travail. Des centaines de femmes sont là, assises par petits groupes, penchées sur de larges carreaux d'étoffe et agitant avec une ardeur singulière des fuseaux de bois noircis. Sous leurs doigts, on voit apparaître le tissu diaphane qui deviendra bientôt l'ornement, délicat entre tous, de la Beauté heureuse ; vieilles et jeunes, mères et filles, toutes font de la dentelle. Le soleil met de l'or dans les feuillages et fait éclater la blancheur des maisons basses à volets verts; il illumine les toits rouges et s'épanouit doucement sur les chaumes moussus. De ses chauds rayons il caresse les joues roses et animées des petites dentellières et il donne un peu de sa gaîté aux faces amaigries et pâles des vieilles femmes; il se joue entre les doigts agiles, sur la toile bleue des carreaux et sur la blancheur des dentelles; il fait briller les épingles de cuivre qui soutiennent la trame impalpable. Et, dans cette fête des yeux, le bruissement des fuseaux, qui par milliers s'entrechoquent, est comme une musique très douce et monotone,
un bruissement continu, une sorte d'accompagnement mat et discret aux rires perlés des jeunes, aux caquetages des vieilles.

Infatigables et adroites, ces femmes se transmettent de génération en génération un métier qu'elles ont pour ainsi dire dans le sang, et il n'est presque pas de village, dans les Flandres, où l'on n'en trouve au moins quelques-unes qui perpétuent le souvenir d'une tradition mémorable.

A les voir ainsi, artistes inconscientes et laborieuses, supportant sans se plaindre une vie rude et simple, d'où est exclu presque toujours le bien-être, rompues au métier depuis l'âge le plus tendre jusqu'à l'extrême vieillesse, on comprend que la tradition qui les attache à la dentelle est une de ces traditions qui font partie de l'histoire d'une race, on sent qu'il y a plusieurs siècles les choses ne devaient pas se passer autrement dans les campagnes flamandes et qu'en des temps reculés, d'autres femmes, les aïeules de celles-ci, produisaient avec la même vaillance des tissus analogues à ceux qui se font de nos jours; on se reporte à ces époques brillantes où nos dentelles jouissaient d'une telle réputation que l'usage en était devenu général dans toutes les cours de l'Europe, et l'on revit par la pensée cinq cents années d'un passé glorieux pour l'industrie de nos provinces.

Mais ce n'est pas seulement par ses origines que la dentelle est une industrie essentiellement belge; elle occupe, encore aujourd'hui, une place considérable dans notre pays. Principal gagne-pain de près de 50.000 ouvrières, art merveilleux et qui n'a presque pas varié dans ses formes, la dentelle belge est répandue sur tous les marchés du monde et est restée pour nous une source appréciable de profit et de gloire. Nos dentelles l'emportent sur toutes celles des pays étrangers par la beauté de la fabrication et la variété des produits; elles confèrent à la Belgique un monopole de fait que notre amour-propre national et le souci de notre prospérité nous commandent de conserver.

L'Exposition de Liège a appelé l'attention sur cette branche, intéressante entre toutes, de l'activité belge et le « Palais de la Dentelle », avec les merveilleux étalages qu'y rassemblèrent quelques-uns de nos meilleurs fabricants, restera parmi les plus captivants souvenirs de notre World's Fair.

La description de cette coquette exhibition est l'objet principal des pages qui vont suivre. Avant de l'aborder, je demanderai au lecteur la permission de lui rappeler quelques traits de l'histoire et de l'organisation actuelle de notre industrie dentellière. Au surplus, ce ne sera pas là m'écarter du cadre de cette étude: l'exposition du Palais de la Dentelle ne fut-elle pas une résurrection du passé et une révélation suggestive d'un présent plein de promesses?


L'origine de la dentelle aux fuseaux est restée obscure. Un auteur anglais dit que les ouvrières qui fabriquèrent les premiers « passements » plaçaient leurs écheveaux de fil dans les mains d'un homme et se servaient de ses doigts comme de chevilles pour entrelacer et tordre les fils. En employant à cela deux hommes, elles pouvaient tresser vingt fils à la fois. Quel fut le pays qui substitua à cette méthode primitive le carreau, les épingles et les fuseaux?
Tout porte à croire que ce fut l'Italie ou la Flandre, mais les arguments pour se prononcer entre les deux pays font défaut jusqu'à présent, encore que la balance paraisse pencher en faveur de la Flandre; une chose est certaine, c'est qu'avant la fin du XVe siècle, on ne connaît aucun document prouvant l'existence de la dentelle.

Bruges et Venise invoquent toutes deux de gracieuses légendes pour s'attribuer la paternité de cet art charmant; elles appuient leurs revendications sur quelques documents plus authentiques, tels que des peintures où figurent des personnages portant de la dentelle; mais si rares, si fragiles sont ces moyens de preuve qu'on n'y peut attacher grande importance; le document le plus ancien que l'on possède est un tableau peint par Hans Memlinc avant 1489 et que le Louvre conserve parmi ses chefs-d'oeuvre.

Quant à la dentelle à l'aiguille, il est certain qu'elle tire son origine d'une espèce particulière de broderie, la broderie à jour ou à fonds clairs, très en honneur au XVe et surtout au XVIe siècle, en Flandre et en Italie. Après les croisades, le luxe du beau linge s'était introduit en Europe. On se mit à broder la toile et, pour enlever à cette broderie son aspect froid et monotone, on y ménagea des jours ou fonds clairs.

On brodait à points coupés, c'est-à-dire en coupant la toile dans certains espaces réservés entre les parties brodées; on brodait aussi à fils tirés, c'est-à-dire en retirant de la toile certains fils et en ne conservant que les fils nécessaires pour soutenir et reliés entre eux les points de la broderie.

Entre ces divers genres de broderie et la dentelle à l'aiguille, la transition se fit naturellement. Au début du XVIe siècle, on commença à ajouter à ces ouvrages brodés des bordures plus ou moins hardiment découpées, qui nécessitaient, pour être exécutées, un nouveau procédé de travail. Dans ces bordures, il n'y a plus de toile pour soutenir les points de broderie; les bords sont découpés, dentelés, et on les travaille en l'air, indépendamment d'un tissu préexistant. C'est ce que le vénitien Antonio Tagliente appelle le punto in aère (point en l'air). Il est probable que le pays d'origine de la dentelle à l'aiguille fut l'Italie. C'est de Venise que nous viennent la plupart des livres de patrons pour dentelles, et, notamment, les plus anciens qu'on connaisse. C'est aussi dans la cité des lagunes que le luxe des dentelles à l'aiguille prit naissance et que leur fabrication acquit l'extension la plus rapide et la plus considérable.

Quoi qu'il en soit des origines du plus délicat des arts féminins, nous savons aujourd'hui qu'à la fin du XVe siècle, la confection de la dentelle faisait partie de l'éducation des femmes dans les Pays-Bas, et déjà Charles-Quint ordonnait que la dentelle serait enseignée dans les écoles et les couvents.

Les provinces belges des Pays-Bas devinrent, au bout de peu de temps, un centre des plus actifs pour la fabrication et le commerce de la dentelle. Les ouvrières flamandes surtout, n'avaient pas leurs pareilles pour la dentelle aux fuseaux. La matière première, on la trouvait sur place: c'était presque toujours le lin le plus fin, bien qu'on fît aussi de la dentelle avec des fils d'or et d'argent. Les dessins, qui ressemblaient d'abord aux rinceaux gothiques en honneur à Venise, se séparèrent assez vite des types italiens et firent à la flore locale de judicieux emprunts. Ces perfectionnements donnèrent à la Flandre la juste réputation d'être le centre principal du travail aux fuseaux.

Au XVIe et au XVIIe siècles, le fond ordinaire des dentelles aux fuseaux, à ce moment les plus répandues dans les provinces belges, était presque toujours un fond varié et compact composé de petits pois {fond de neige), de barettes, de croix et de diverses sortes de semis; sur ce fond irrégulier se détachaient en mat les fleurs et les larges rinceaux, et ces dentelles étaient lourdes et opaques, quoique d'une merveilleuse finesse. Elles se faisaient également à Malines, à Binche, à Bruxelles, à Valenciennes, à Gand, à Ypres et dans toute la Flandre. Pendant la seconde moitié du XVIL' siècle, des changements s'introduisent dans la confection de nos dentelles; chaque centre important y apporte quelques modifications, et ces variétés — rameaux sortis d'une souche commune — s'accentuent et se localisent de plus en plus. A Bruxelles, la dentelle se fait par morceaux séparés, que rattachent entre eux des mailles et des jours très riches; on y confectionne en point à l'aiguille ou en guipure aux fuseaux de larges volants traversés de rinceaux ou d'entrelacs (rivières de Brabant), décorés de fleurs, parfois de personnages, d'aspect très majestueux; Anvers garde les fonds de neige, mais les orne de vases ou de pots à fleur (pottekant); Bruges produit des guipures de toute beauté, rappelant le style classique de la Renaissance italienne, exécutées
entièrement aux fuseaux, plus rarement à l'aiguille, et dont les rinceaux sont reliés entre eux par des brides garnies de picots.

Le XVIIIe: siècle amène une transformation radicale dans la mode des dentelles:
le réseau se substitue à la guipure et aux fonds irréguliers, et la dentelle — aiguille aussi bien que fuseaux — prend un aspect vaporeux, en parfait accord avec la frivolité de l'époque. Le réseau, qui s'appelait autrefois réseuil, devient l'appellation régulière de toutes les mailles; on y joint le nom de la contrée qui produit chaque forme spéciale de ces mailles, et c'est ainsi que l'on dit, encore aujourd'hui: réseau de Bruxelles, de Malines, de Valenciennes, de Lille, de Chantilly, etc.

A l'origine, le réseau de Bruxelles est fait à l'aiguille; plus tard, il est exécuté aux fuseaux et se compose de bandes raccrochées entre elles (drochel), sur lesquelles sont appliquées les «fleurs» travaillées séparément; c'est l'origine du point d'Angleterre.

La Malines devient, par son réseau à mailles hexagones, la plus souple des dentelles aux fuseaux; ses fleurs sont entourées d'un mince cordonnet qui leur donne du relief. La Valenciennes a d'abord un réseau à mailles doubles; ce réseau lui-même fait bientôt place à un réseau plus fin, à mailles rondes ou carrées, et, tandis que la maille carrée a ses principaux centres à Valenciennes, à Gand et à Ypres, Courtrai et Bruges s'adonnent à la fabrication de la maille ronde. Orammont emprunte à Chantilly ses dentelles noires, à réseau irrégulier; Lille et Arras adoptent un réseau rappelant celui de la Malines. Les guipures sans réseau, qu'on qualifiera plus tard de duchesse, continuent à être exécutées dans la région de Bruges. Seuls, les produits de Binche gardent tous les caractères de la primitive dentelle flamande, ses rinceaux souples et majestueux. ses merveilleux fonds de neige, d'une finesse inimitable.

La Révolution française, en abolissant les privilèges et l'ancienne vie de cour, en ruinant la noblesse et l'Eglise et en établissant un régime égalitaire qui supprimait le luxe et sa raison d'être, porta un coup mortel à l'industrie dentellière. Ce fut le signal d'une décadence momentanée de la plupart des dentelles de fabrication belge. Après le Directoire, Napoléon réussit à faire revivre notre industrie dentellière pendant quelques années. Mais, de 1815 à 1817, elle est de nouveau dans le marasme, par suite des événements politiques, et, jusque vers 1840, la fabrication suit en Belgique — comme partout ailleurs — une période descendante. L'invention du tulle mécanique, en 1819, en amenant, dans la dentelle de Bruxelles, la suppression du réseau fait à la main, provoque une modification profonde de l'industrie; celle-ci subit une crise nouvelle lorsqu'apparaissent, en 1851, les premières dentelles à la machine ; les Valenciennes, les Malines, plus tard les dentelles noires sont terriblement menacées par la concurrence des produits mécaniques. La mode, enfin, avec ses variations continuelles, tend, à son tour, à détrôner les dentelles de leur situation privilégiée; par elle la Malines et la Valenciennes, autrefois si réputées, sont particulièrement atteintes dans leur prestige, et il s'en est fallu de peu, il y a quelque dix ans, que la tradition du point de Binche ne fût tout à fait perdue.

Cependant, depuis 1840, l'usage de la dentelle à la main est redevenu à peu près général et, avec des alternatives de hauts et de bas, n'a plus cessé d'être admis par la mode. La Belgique, constatons-le avec une légitime fierté, est redevenue le principal centre de la fabrication dentellière, et, tandis qu'en d'autres contrées l'industrie est morte ou commence seulement à se relever, notre pays a conservé les traditions du beau travail et continue à approvisionner le monde entier des dentelles les plus diverses.

Il est vrai, la diminution du vrai luxe n'a pas été pour favoriser la production de nos dentelles; les hommes n'en portent plus; les femmes en arborent souvent de la fausse; les très belles pièces sont l'apanage des cours et aussi des rares femmes qui ont le goût de la véritable élégance et les moyens de se la payer. Mais si le marché ancien de la dentelle et sa clientèle de choix ont disparu, par contre les débouchés se sont étendus, principalement en Amérique; toute femme dans une situation relativement aisée porte tant soit peu de dentelle véritable; on peut même dire que l'invention de la dentelle mécanique a eu ce bon côté de répandre davantage dans toutes les classes le goût de la dentelle à la main. Il est vrai aussi que les évolutions perpétuelles de la mode et la recherche trop générale des articles peu coûteux tendent de plus en plus à acclimater sur le marché les produits ordinaires. Mais nos meilleurs fabricants comprennent, surtout depuis quelques années, que c'est pour la dentelle une question de vie ou de mort de garder son caractère d'article de luxe. Si certains genres peu demandés sont en décadence, tel la Valenciennes, d'autres sont en progrès, tels les points à l'aiguille et l'application de Bruxelles. La technique de ces dentelles va se perfectionnant et rivalise parfois avec les merveilles des temps passés. Le style de la
plupart de nos dentelles modernes a lui-même fait des progrès appréciables et, s'il n'est pas, en général, à la hauteur des productions du XVIIe siècle, il faut reconnaître cependant que les dessins d'aujourd'hui dépassent le plus souvent en beauté ceux du temps de Louis XV et de l'Empire.


La fabrication de la dentelle est répandue dans toutes les provinces de la Belgique, excepté la province de Liège. Les deux Flandres sont le siège principal de cette industrie. En effet, sur un total de 47.571 dentellières, relevées par le recensement industriel de 1906, la Flandre Occidentale arrive avec 25.547 personnes faisant de la dentelle, et la Flandre Orientale n'en compte pas moins de 18.199. La dentelle occupe 1.419 personnes en Brabant, 1.701 dans la province d'Anvers; dans les autres provinces, le nombre des ouvrières est insignifiant.

L'espace me fait défaut pour décrire les différents genres de dentelles confectionnées actuellement en Belgique. Nos ouvrières exécutent la plupart des points connus, et la technique de ceux-ci n'a guère varié depuis un siècle. Les points à l'aiguille, — point de Bruxelles ou point gaze, point de Venise, point de rose, Burano, Argentan, Alençon, — se font en Brabant et dans les régions de Termonde, Wetteren, Sottegem et Alost. La Valenciennes et la Duchesse, les plus répandues des dentelles aux fuseaux, sont de fabrication très courante dans les deux Flandres; à Bruges, on fait aussi le Binche et le point de Flandre (Valenciennes primitive) ; à Turnhout, la Malines et le
point de Paris; à Grammont, le Chantilly, en noir, en blanc et en couleurs, et la Blonde ou dentelle espagnole; dans le nord de Gand, à Saint-Trond et à Turnhout, le point de Lille; dans le sud de la Flandre Orientale et en Brabant, on fait l'application de Bruxelles aux fuseaux et à l'aiguille et le point d'Angleterre; le torchon et la guipure ordinaire se trouvent presque partout.

La confection de la plupart de ces dentelles est très compliquée. Trois organes essentiels y concourent : l'ouvrière, l'entrepreneur commercial et l'intermédiaire, — facteur ou couvent.

Examinons rapidement le rôle de ces divers rouages.

Les centres purement agricoles constituent le milieu normal de la confection proprement dite des dentelles. Car, d'une part, les endroits peu habités sont réfractaires à cette industrie, qui a besoin, pour se développer, des agglomérations; et, d'autre part, là où une industrie accessible aux femmes fait concurrence à la dentelle, celle-ci tend à disparaître. Les Flandres, région éminemment agricole, ont toujours présenté des conditions très favorables à l'expansion de l'industrie dentellière. La dentelle s'y fait à domicile et sa fabrication n'exige pas qu'il soit rien modifié aux dispositions de la
maison occupée par l'ouvrière. L'installation est des plus simple. L'ouvrière est assise dans la chambre de famille, le plus souvent devant l'unique fenêtre de son modeste foyer, le dos tourné au poêle où cuit l'humble repas de la maisonnée. Elle travaille généralement seule ou entourée de ses filles ; parfois aussi, quelques voisines se réunissent et causent tout en maniant les fuseaux ou l'aiguille. Le soir venu, la dentellière dispose une lampe sur la table, et devant la lampe une carafe pleine d'eau, destinée à adoucir la lumière et à concentrer ses rayons sur l'ouvrage en train. Lorsque les voisines se réunissent pour la veillée, chacune d'elles apporte sa carafe; elles se mettent en cercle et placent les carafes tout autour de la table.

La division du travail, surtout depuis la fabrication des grandes pièces en application sur réseau mécanique, a créé deux catégories d'ouvrières: d'une part les dentellières, c'est-à-dire les ouvrières exécutant le corps de la dentelle; d'autre part, certaines ouvrières plus spécialisées, chargées de la préparation, de l'achèvement et de l'assemblage des dentelles. Un certain nombre de ces dernières travaillent dans les ateliers et sous la surveillance directe de leurs employeurs; assez fréquemment elles sont payées à la journée.

Quant aux dentellières proprement dites, elles sont payées à la pièce. Femmes ou filles d'ouvriers, ces ouvrières sont d'une activité prodigieuse. Beaucoup travaillent toute la journée et ne font pas autre chose que de la dentelle : ce sont surtout les jeunes filles et aussi les vieilles femmes n'ayant pas charge de ménage. Du matin au soir, on les voit courbées sur leur ouvrage, infatigables et ne s'interrompant même pas lorsqu'un visiteur franchit le seuil de la porte. Le plus souvent leur journée est de douze heures, mais beaucoup de dentellières travaillent jusque treize et quatorze heures et s'interrompent seulement pour prendre à la hâte leurs repas. Leur unique distraction, c'est leur tabatière, la vieille tabatière, en bois ou en cuir, suspendue par une étroite lanière à un clou, près de la fenêtre; et c'est aussi la traditionnelle tasse de café, prise à la tombée du jour, et qu'accompagne fréquemment un repos d'un quart d'heure. Pour les femmes mariées, la dentelle est un métier d'appoint, qu'elles exercent en dehors de leurs occupations habituelles, pour augmenter un peu leurs ressources ou simplement pour ne pas rester inoccupées. Cependant, quelques femmes, surtout parmi les bonnes ouvrières, travaillent après comme avant leur mariage, de douze à quatorze heures par jour, et elles confient à leurs enfants ou à leur mari, .les soins matériels du ménage,
dont elles sont parfois le principal gagne-pain. Dans certains villages, les hommes, ne pouvant se livrer pendant l'hiver aux travaux des champs, font aussi de la dentelle pendant quelques mois chaque année. Le recensement de 1896 a relevé 114 hommes faisant de la dentelle en Belgique; pendant la morte saison, leur nombre atteint plusieurs centaines.

Chassée des villes par la grande industrie, la dentelle s'est cependant maintenue dans un petit nombre de centres urbains, notamment à Bruges, à Ypres, à Turnhout.

A Bruges surtout, elle est encore assez vivace, puisqu'on y comptait, en 1896, 3.394 ouvrières et plusieurs écoles florissantes. Pendant l'été, les rues y regorgent de dentellières.

On les voit installées en longues files devant les maisons de briques presque noires et les pignons lépreux, vivants souvenirs de la Bruges du moyen-âge, ou encore rassemblés par petits groupes silencieux le long des canaux où les cygnes blancs se meuvent lentement dans l'eau verdâtre, ou bien groupées dans les impasses herbeuses du centre de la ville, aux abords de cet antique et inoubliable ensemble que forment le quai du Dyver, l'hôtel Gruuthuze et l'église Notre-Dame. Mais cette permanence de l'industrie dentellière à Bruges ne doit pas étonner; la grande industrie est encore embryonnaire dans cette ville et paraît devoir le rester; il n'y avait, dès lors, pas de raison pour que la population brugeoise abandonnât la tradition de la dentelle.

Au surplus, l'extension prise dans les villes par la grande industrie n'est pas la seule cause de la localisation de la dentelle dans les campagnes. Un facteur non moins important de cet exode, c'est la centralisation de plus en plus marquée de la fabrication à Bruxelles.

Le recensement de 1896 renseigne pour tout le pays 130 fabriques de dentelles; 67 sont établies en Flandre Occidentale, 41 à Bruxelles. La plupart des grands fabricants, notamment ceux qui font les pièces compliquées en point à l'aiguille ou en application, résident dans la capitale. Ceux de la province sont, presque tous, beaucoup moins importants et leur nombre tend à diminuer, tandis que celui des maisons bruxelloises ne fait que s'accroître.

Les fabricants de province ne fabriquent, en général, que les dentelles produites par la région où ils résident; ils travaillent presque tous pour les négociants de la capitale; quelques-uns alimentent aussi, dans des proportions modestes, le marché étranger. Les grandes maisons de Bruxelles font tous les genres de dentelles; leurs seuls débouchés importants sont les maisons de gros de l'étranger, telles que le Louvre et le Bon Marché, à Paris; à leurs yeux, le marché belge compte pour très peu de chose. La division du travail a rendu leur rôle particulièrement compliqué.

C'est au fabricant qu'appartient le choix du dessin ; à lui de décider de quelle manière ce dessin sera exécuté, en dentelle. Le grand fabricant a le choix entre plusieurs genres, et telle est la variété des ressources dont il dispose qu'on peut comparer les divers points existants aux tons multiples d'une palette; seulement, tandis que le peintre rend son idée avec des couleurs, le fabricant de dentelles ne dispose que de valeurs. Il se sert du point à l'aiguille pour marquer le relief et l'accentuation des fleurs; il emploie la dentelle aux fuseaux pour rendre le fondu des contours; les clairs sont indiquées par les parties mates de la dentelle; les ombres par les ouvertures
ménagées entre les clairs, les demi-tons par la gaze et les fonds divers. L'emploi judicieux de ces diverses valeurs a une importance considérable, et leur détermination ne saurait être laissée à l'ouvrière, dont ' la fonction est purement mécanique. Un dessin médiocre, dont la reproduction en dentelle est heureusement combinée, deviendra parfois présentable, de même qu'une disposition fâcheuse des diverses parties de l'ouvrage à exécuter fera perdre à un beau dessin tout son caractère.

L'interprétation du dessin est donc l'objet d'une étude attentive du fabricant, et cette fonction a acquis une importance toute particulière depuis que l'invention du tulle mécanique a généralisé les grandes pièces de dentelle à dessins compliqués et que la fantaisie a fait intervenir plusieurs dentelles différentes dans la confection d'une seule de ces pièces.

C'est encore au fabricant à faire choix des personnes qui exécuteront la dentelle dont le dessin est ainsi préparé. Le plus souvent il s'adresse à un intermédiaire. S'il est grand fabricant et s'occupe de plusieurs genres de dentelles, il est en rapport avec de nombreux courtiers et il répartit l'ouvrage entre eux suivant leur spécialité et leurs aptitudes. Il leur donne ses instructions, leur remet parfois une avance sur le prix convenu, pour qu'ils aient de quoi payer leurs ouvrières; plus tard il recevra la dentelle confectionnée des mains de l'intermédiaire. Il lui restera alors à faire la toilette de l'ouvrage, à monter, à appliquer les morceaux séparés : travail délicat, que le fabricant fait exécuter le plus souvent dans son atelier et sous ses yeux, par des ouvrières très spécialisées, véritables artistes en dentelle.

D'une manière générale, on peut dire que les grands fabricants n'ont pas de rapports avec la main d'oeuvre; certains d'entre eux sont en relations directes avec leurs ouvrières: ce sont ceux qui habitent la province, — et parmi eux je me plais à citer le plus important des fabricants belges, Mme Minne-Dansaert, qui dirige elle-même, avec la compétence que l'on sait, ses ateliers de Haeltert-Eeckent. — Mais la plupart des fabricants ne connaissent même pas les ouvrières; ils ne contrôlent ni la manière dont elles exécutent les dentelles, ni les salaires qui leur sont payés, ni l'apprentissage.

Ces fonctions sont abandonnées, dans la majorité des cas, à des facteurs ou courtiers, établis à la campagne, dans des centres denteliers; ceux-ci sont devenus les intermédiaires presque obligés entre le fabricant et l'ouvrière, surtout depuis la centralisation de l'industrie à Bruxelles. Situation regrettable, sans doute, surtout au point de vue social, car le courtier, agissant dans un but de lucre et sans vue d'avenir, tend à abaisser jusqu'au strict minimum la rémunération de la main-d'oeuvre, et, d'autre part, il est trop porté à augmenter la production des articles communs, à ne rien faire pour encourager l'habileté professionnelle de ses ouvrières, bref, à gâter la fabrication.

Heureusement, il existe une autre catégorie d'intermédiaires, et ceux-ci ont la plus heureuse influence sur la formation des dentellières et sur l'orientation de l'industrie: je veux parler des couvents de femmes.

Leur fonction est double : ils s'occupent à la fois d'apprentissage et de fabrication.

Il existe en Belgique environ 160 écoles pour l'enseignement des dentelles; plus des trois quarts de ces écoles sont dirigées par des couvents ; la plupart ont été fondées durant la première moitié du XIX^ siècle. Vers 1840, le paupérisme commençait à désoler les Flandres; la dentelle était surtout pratiquée par des vieilles femmes et l'apprentissage était donné presque exclusivement par des maîtresses laïques, dans des conditions de salubrité déplorables. C'est aux curés de nos paroisses rurales que revient l'honneur d'avoir, les premiers, appelé des religieuses pour la création et la direction de nouvelles écoles. Cet appel fut entendu et ne tarda pas à porter ses fruits. Bien que l'art de la dentelle eût cessé depuis longtemps d'être l'apanage des couvents, il était encore connu d'un bon nombre de religieuses, elles-mêmes anciennes dentellières; dans les congrégations où personne ne connaissait la dentelle, on fit venir des ouvrières expertes, qui l'enseignèrent aux enfants, et parmi ces élèves on recruta plus tard des religieuses qui devinrent maîtresses à leur tour. Le nombre des couvents qui, à ce moment, ouvrirent une école ou un atelier se multiplia: ce sont eux qui continuent, aujourd'hui, d'enseigner aux filles des cultivateurs flamands la fabrication de la dentelle ; c'est, en somme, grâce à eux que se perpétue la tradition de cet art exquis. Tandis que
les écoles dentellières laïques disparaissent les unes après les autres, les établissements congréganistes se maintiennent ou même tendent à s'accroître. Les écoles religieuses ont seules la confiance des populations; leur incontestable supériorité matérielle et les garanties de sécurité morale qu'elles présentent suffisent à expliquer cette différence de faveur. Sans elles notre industrie dentellière aurait bientôt vécu.

Comme intermédiaires entre les fabricants et les ouvrières, les couvents se montrent également à la hauteur de leur tâche. A la plupart des écoles congréganistes est adjoint un atelier où travaillent les élèves-ouvrières qui ont franchi les premiers stades de l'apprentissage; de plus, les couvents donnent, en général, de l'ouvrage à leurs anciennes élèves établies à domicile. A ce point de vue, la fonction économique de ces intermédiaires est sensiblement le même que celle des courtiers dont il a été question plus haut. Mais ce qui donne toute sa valeur à cet organisme, c'est son caractère de stabilité, c'est le principe même de l'institution. Ce que le couvent a en vue, ce n'est pas de gagner de l'argent et d'acquérir une fortune, mais bien de procurer un métier aux enfants qui lui sont confiés et de donner du travail à des femmes qui, autrement, seraient inoccupées.

Dans tous les centres où l'industrie dentellière a conservé sa vitalité, c'est à la présence d'un couvent qu'on le doit. Le couvent vient-il à disparaître ou cesse-t-il de s'occuper de dentelle, la fabrication ne fait plus que végéter. Dans plusieurs centres, les couvents ont créé l'industrie de toutes pièces : tel est, par exemple, le cas du village brabançon de Liedekerke, où la dentelle était absolument inconnue il y a quelques années.

Cette situation prépondérante des ateliers congréganistes s'explique. C'est par eux tout d'abord, on vient de le voir, que la tradition de la dentelle se maintient, puisque les religieuses sont à peu près seules à enseigner sa fabrication. Les ouvrières qui, étant enfants, ont appris la dentelle au couvent, continuent d'avoir confiance dans la direction de l'école; elles y restent le plus souvent jusqu'à 18 ou 20 ans et, assez fréquemment, jusqu'à l'époque de leur mariage. Dans certains couvents, à Bruges en particulier, les vieilles filles sont autorisées à fréquenter l'ouvroir aussi longtemps qu'elles le désirent, et l'on voit parfois, à côté du carreau d'une ouvrière grisonnante, le carreau d'une mignonne dentellière de 9 ans. Puis le couvent paie, en général, mieux que le facteur, car, si le salaire quotidien de ses élèves n'est pas plus élevé, la journée de travail est, par contre, moins longue; de plus, la maîtresse d'ouvroir entretient avec les ouvrières des relations plus cordiales et plus suivies. Il arrive que les facteurs sont forcés d'augmenter la rémunération de leurs ouvrières pour ne pas rester trop manifestement en dessous de ce que donne le couvent. Enfin, les couvents maintiennent parmi leurs élèves les traditions de la dentelle artistique, et de ceci spécialement on ne saurait trop les louer, car l'avenir de notre commerce de dentelles et l'espoir de conserver cette industrie dans le pays sont incontestablement basés sur la beauté de la fabrication.

C'est surtout dans la fabrication des grandes pièces en point à l'aiguille et en application de Bruxelles que les couvents triomphent. Aussi les fabricants leur adressent ils de préférence leurs commandes les plus importantes. Pour ces grandes pièces, en effet, l'unité dans la confection des divers morceaux destinés à être réunis ou appliqués est indispensable. Or, nulle part cette unité n'est mieux réalisée que dans les couvents, où les ouvrières travaillent ensemble, sous une même direction, à un ouvrage qui a été réparti entre elles suivant leurs aptitudes. De plus, à la différence des dentellières établies à domicile, les ouvrières, ici, ne cessent pas d'être élèves. Sous l'impulsion
de la maîtresse d'ouvroir, toutes, même les meilleures, continuent à apprendre et font de constants progrès.

Pour toutes ces raisons, et aussi à cause de l'honnêteté et de l'exactitude des directrices de couvents, les fabricants apprécient beaucoup cette catégorie d'intermédiaires.

Ils entretiennent presque toujours d'excellents rapports avec les couvents; ils y ont tout intérêt et s'en rendent parfaitement compte. En effet, au développement de leur sphère d'action est peut-être lié l'avenir de notre industrie dentellière.


Après une crise prolongée, dont les effets se font encore sentir dans quelques régions, la dentelle belge a fait, depuis quelques années, un pas décisif dans la voie du progrès. Si certaines dentelles, trop maltraitées par la mode, sont de plus en plus délaissées, — telle la Valenciennes, — par contre, dans la plupart des autres genres, nos grands fabricants ont réussi à élever la technique à un point oià toute concurrence des produits mécaniques devient impossible. Les dessins, d'autre part, se sont perfectionnés et se caractérisent de plus en plus par d'heureuses recherches de style. A côté d'un retour très marqué vers les modèles anciens, on a vu, ces temps derniers, se multiplier les points nouveaux, les mélanges de dentelles et les motifs originaux empruntés à la nature. La mode elle-même s'est inclinée devant cette évolution et jamais la dentelle n'a été plus en faveur chez les grands couturiers parisiens. Mais de toutes les manifestations récentes de ce renouveau de la dentelle, aucune n'a eu la signification et le retentissement de l'exposition des dentelles belges à Liège. On a dit de cette dernière qu'elle fut le clou de notre World's Pair; à ne considérer que l'affluence des visiteurs du Palais de la Femme, elle fut du moins l'un de ses gros succès. C'était la première exposition du genre; ce coup d'essai fut un coup de maître, et il faut féliciter le Gouvernement belge, qui mit en branle les organisateurs, non moins que les exposants qui répondirent à son appel.

L'idée de l'exposition remonte au printemps de 1904. Un Comité de patronage de l'industrie dentellière belge venait de se constituer à Bruxelles, sous la présidence d'honneur de S. A. R. Mme la Princesse Albert de Belgique et la présidence effective de Mme la comtesse John d'Oultremont. Le Comité décida, d'accord avec M. Francotte, ministre de l'Industrie et du Travail, d'organiser à Liège une exposition des dentelles belges; quelques mois plus tard, il instituait un double concours international de dentelle à la main et de dessin destiné à la dentelle à la main. Exposition et concours furent établis dans l'une des ailes du coquet pavillon réservé aux arts de la femme.

Le cadre était exquis. Pour abriter les impondérables splendeurs dues au travail des fuseaux et de l'aiguille, on n'eût pu rêver mieux que ce délicat palais Louis XVI, aux façades de marbre gris, blanc et rose; la salle d'exposition, avec ses graciles colonnettes, ses murs blancs, son ornementation très sobre, était éblouissante de clarté; les dentelles, derrière leurs vitrines de laque, ressortaient à merveille dans la simplicité du décor.

L'exposition elle-même a justifié et cette grâce du cadre et la faveur du public.

L'impression d'ensemble a confirmé, au double point de vue technique et artistique, ce que je disais plus haut sur l'orientation actuelle de l'industrie; l'examen attentif des étalages particuliers a permis aux visiteurs de se faire une idée de la plupart de nos genres de dentelles et d'apprécier les mérites caractéristiques de nos principaux fabricants.

Les exposants étaient au nombre de douze.

Je crois pouvoir placer au premier rang Mme Jenny Minne-Dansaert, qui a obtenu le Grand Prix. La perfection du travail, la finesse d'exécution de tous les objets envoyés, le rendu des nuances et leur infinie variété mettent cette exposition hors de pair; on n'a jamais fait mieux et il me paraît difficile d'élever plus haut la technique de la dentelle.

Mme Minne s'est fait une spécialité des points à l'aiguille: Bruxelles, Venise, Burano, Alençon, Argentan, et des dentelles avec fuseaux connexes avec le point de Bruxelles: application, duchesse, Angleterre. Toutes ces dentelles, ainsi que je l'ai dit plus haut, sont exécutées sous ses yeux et sous sa direction exclusive. C'est elle qui forme ses élèves, elle qui distribue le travail entre ses ouvrières, en tenant compte, toujours, de leurs aptitudes spéciales, elle encore qui préside à la rémunération de la main d'oeuvre. Un certain nombre d'ouvrières, les plus spécialisées et les plus fines, sont occupées dans les ateliers de Mme Minne, à Haeltert-Eeckent; les autres travaillent à domicile, dans les environs immédiats; quelques-unes' sont occupées à l'école-atelier de Sainte-Anne, dirigé par des Soeurs : toutes sont en rapports directs avec la fabricante.

Les avantages de cette organisation sont inappréciables: la section d'économie sociale a reconnu sa valeur au point de vue professionnel et éducatif en décernant à son initiatrice un Grand Prix spécial. Nul doute, d'autre part, que la méthode suivie par Mme Minne-Dansaert ait beaucoup contribué à développer parmi ses ouvrières l'extraordinaire habileté de main qui les distingue. A ces points de vue on ne saurait trop insister sur l'opportunité que présente, pour l'avenir de notre industrie dentellière, la résidence des grands fabricants dans les centres de production.

Sous le rapport artistique, Mme Minne a obtenu également des résultats très heureux. Quelques créations d'un goût tout moderne, dessinées par Mme Minne ou par de jeunes paysannes qu'elle a formées, sont tout simplement exquises. Notons en particulier un délicieux petit éventail en point d'Eeckent (une variété nouvelle de point à l'aiguille), deux autres éventails en Bruxelles — chardons et tourne-sols, une robe extrêmement riche, trop riche même, en Eeckent — géranium-lierre et pelargonium, un très délicat voile de mariée, en application, point à l'aiguille et duchesse. A ces compositions originales je préfère toutefois les reproductions de dentelles ou de motifs anciens :
Mme Minne en a exposé un grand nombre: c'est ici qu'elle excelle. Je signale, au hasard du souvenir, plusieurs volants en Venise Louis XIV et Renaissance, une admirable pièce en Argentan, exécutée pour la collection Blanc, d'autres pièces destinées à la collection Lescure, un large volant en point de rose, d'une finesse inimitable, des bas à jour, exécutés pour le musée de Saint-Gall, représentant des amours qui se jouent dans l'air, merveilleux de fondu et de légèreté.

L'exposition de M. Georges Martin (hors concours) est, elle aussi, remarquable par divers côtés. La caractéristique de cette maison est la variété extrême des genres de dentelles: points à l'aiguille, Valenciênnes, application, duchesse, Chantilly sont représentés par des pièces de choix. Une robe de grande allure — mélange de Venise et d'application aux fuseaux, — attirait tous les regards par la beauté des lignes, l'élégance du décor. En point Colbert — sorte de Venise à gros reliefs — un admirable volant, l'une des pièces capitales de l'exposition. Quelques éventails — l'un surtout, en Valenciennes et point — sont d'un charmant dessin. Plus lourd, le large volant en Chantilly, encore que supérieurement fabriqué. En revanche, j'ai admiré sans restriction une superbe écharpe en point à l'aiguille — tiges de bambou et fleurs de pêcher, de composition originale, une autre jolie écharpe en application, un petit volant en dentelle de Brabant, d'un goût raffiné, une jolie berthe en guipure flamande, un col et un chemin de table en Venise, irréprochables d'exécution.

Très intéressante, l'exposition de la Maison Stern (médaille d'argent). Une robe et un voile 'en application, de fabrication un peu hâtive, se font remarquer par leur légèreté de dessin. Beaucoup de belles pièces en point de Bruxelles classique, finement exécutées, notamment un tablier, une berthe, un volant et un éventail assortis, en style Louis XVI Remarqué encore une magnifique parure en Angleterre, plusieurs mouchoirs du même point, rehaussés de jours à l'aiguille, un mouchoir en duchesse — les glycines, d'une charmante composition.

Mme Nathalie Fermon (diplôme d'honneur), M. Lavalette (hors concours) et M. Van de Velde-Geurs complètent la série des fabricants de points de Bruxelles. On connaît de longue date la fabrication supérieure de deux premiers: M''^ Fermon est brillamment représentée par un voile de mariée tout en point à l'aiguille, d'un dessin malheureusement un peu chargé, par de magnifiques échantillons d'anciens types brabançons et un beau devant de robe en Venise. M. Lavalette a exposé des volants en points de Bruxelles et en guipure de Flandre, d'une bonne qualité, quelques jolis exemplaires de Burano et d'Angleterre; sa pièce capitale est un large volant en point de Bruxelles mélangé de Venise. La robe en Alençon de la Maison Van de Velde et, mieux encore, ses mouchoirs et éventails en point d'Angleterre donnent une idée très favorable de la fabrication des environs de Ninove.

M. Lava (Grand Prix) s'est acquis une grande notoriété dans la lingerie de table réhaussée de dentelles et d'incrustations en broderie; l'Exposition de Liège n'aura pu qu'affermir cette réputation. On a justement admiré la grande nappe Louis XVI de ce - fabricant, pièce d'une exécution soignée et d'un dessin élégant. Je lui préfère toutefois ses vitrages en broderie sur tulle et point, d'une composition si riche, ses sous-bols en Venise -et -surtout un milieu de table d'un magnifique caractère, orné de la figure de Salomon. Il faut signaler avec éloge l'activité et l'esprit d'initiative de M. Lava: par lui la vogue a été donnée en Belgique à un genre relativement peu pratiqué, et déjà nous voyons M. Charlet s'engager dans la même voie et obtenir une médaille d'argent pour ses dentelles de rideaux et de stores; de plus, M. Lava a introduit la fabrication de la broderie sur tulle dans plusieurs régions des Flandres où la Valenciennes n'était plus assez rémunératrice pour les ouvrières. De pareilles tentatives sont hautement recommandables, car vouloir marcher contre le courant, contre la mode et sans tenir compte des progrès de l'imitation mécanique, c'est conduire l'industrie dans une impasse: mieux vaut l'orienter dans une voie nouvelle, tout en lui maintenant son caractère artistique.

Est-ce à dire qu'il faille laisser dépérir toute dentelle qui ne jouit plus de la faveur du public? Non point. Tel genre aujourd'hui délaissé, peut reprendre demain:
on l'a vu pour la dentelle de Binche, dont la fabrication, naguère presque perdue, est de nouveau en honneur. A ce point de vue, on ne peut que féliciter M^e Ohys-Bruyneel et la Maison Lepage-De Paepe de maintenir en vie le Chantilly belge. L'exposition de ces deux maisons grammontoises, vétérans d'une fabrication terriblement concurrencée, par la machine, est une belle démonstration de vaillance, et il faut savoir gré au jury
d'avoir décerné à chacune d'elles une médaille d'honneur. — Cet effort réussira-t-il ? on n'oserait l'assurer; peut-être est-il trop désintéressé pour cela; quoi qu'il en soit, il mérite mieux qu'un succès d'estime. Les deux étalages sont remarquables, d'ailleurs, par la finesse de la fabrication et par le caractère artistique de la plupart des objets exposés. La robe et le volant Louis XVI de Mme Qhys, les ravissants éventails et le parasol de M. Lepage, sont autant de pièces de premier ordre. A signaler chez l'un et l'autre de ces fabricants, d'intéressantes innovations: notamment de forts beaux cols en Chantilly blanc, d'un dessin tout à fait original.

L'importante participation de la Maison Stroobant-Bogaerts (Grand Prix) a comblé une lacune. Aucun fabricant de Valenciennes, de dentelles de Bruges, de Binche ou de Malines, n'avait pris part à l'Exposition. M. Stroobant a réuni dans sa vitrine tous ces genres absents, ce qui ne l'a pas empêché de nous montrer en outre de jolis exemplaires de points à l'aiguille et quelques-unes de ces guipures d'art, de fabrication si soignée, dont la maison s'est fait une spécialité. Valenciennes et Binche sont représentées par des pièces peu importantes; par contre, la vitrine renferme des trésors en fine Malines — volants, mouchoirs, admirable parure, — en point de Lille et en point de Paris. A signaler aussi de très belles reproductions de dentelles anciennes, notamment de passements du XVIe siècle.

Il me reste un mot à dire des deux concours internationaux : tentative intéressante, mais qui n'a pas eu la signification à laquelle les organisateurs ont pu s'attendre.

Les conditions des concours limitaient les participants à deux objets: un éventail et une parure de corsage. C'était trop peu pour donner une idée adéquate d'une fabrication déterminée, et les concurrents étrangers surtout ont dû sentir sur ce point leur infériorité; ajoutons que l'inspiration artistique était peut-être trop étroitement vinculée par le genre des sujets imposés et leur nombre restreint.

Cette observation faite, je me plais à signaler quelques morceaux de choix. Dans le concours de dentelles, un bel éventail en Alençon, de M. Martin, une garniture de corsage de Mme Minne-Dansaert, deux échantillons d'une berthe et d'un éventail assortis, exécutés par la Société coopérative de Bologne Emilia Ars. Ces trois concurrents ont obtenu la médaille d'or. Je note, chez le premier, le caractère réaliste de la composition, — un bouquet de fleurs au naturel, judicieusement nuancé; chez Mme Minne, la délicatesse exquise de l'arrangement: sa berthe est en point à l'aiguille et ornée de pendentifs — des roses en relief avec pétales redressés, en point ou aux fuseaux; on ne saurait imaginer parure plus élégante, ni plus apte à faire valoir la taille. L'éventail de ce concurrent, un véritable tour de force, sous le rapport de l'exécution, est d'une belle ordonnance, mais l'ensemble est plutôt massif et manque de style. Quant à l'envoi de la Coopérative italienne, il se distingue surtout par la merveilleuse stylisation du sujet :
le motif des deux pièces est un paon se détachant sur un fond de feuillage d'aspect géométrique, rappelant les anciens points coupés; l'exécution est d'une netteté splendide, l'ensemble hors de pair.

A signaler encore: de la Maison Stroobant, un très joli éventail en Malines, avec un médaillon central représentant le buste de la reine Marie-Louise; de l'école royale de Burano, une fine berthe en Venise ancien, de très beau style, un joli col en point de M. Jesurum. Assez bien de dentelles exécutées en soies de couleur, innovation peu féconde jusqu'ici en résultats heureux.

Le concours de dessin de dentelle a donné le jour à quelques créations intéressantes.

Notons, en particulier, les beaux projets qui ont valu la médaille d'or à M. Van Cutsem, le plus réputé de nos dessinateurs actuels; un bon éventail de M. William Pegg (Angleterre); un autre, charmant, de notre compatriote M"^ Rosa Vaerwyck; de jolis dessins de Mme Hilda Starck (Suède) ; un élégant col polychrome de Mme la comtesse de Brazzà-Savorgnan (Italie).

L'Exposition de Liège aura prouvé que la dentelle belge est digne de son passé; à nos industriels de faire en sorte que l'avenir reste à la hauteur du présent. Ils n'ont qu'à le vouloir: aussi longtemps que nos dentelles garderont leur perfection d'exécution et leur caractère hautement artistique, elles seront assurées du succès. Souhaitons que les exemples donnés en ce sens par les exposants de 1905 se généralisent, et nous verrons se réaliser de nouveaux progrès; rien de mieux, à ce point de vue, que des expositions fréquentes, plus complètes que celle de Liège, qui mettraient en présence les maisons de la capitale et les fabricants de province et feraient connaître encore davantage les variétés si nombreuses de notre industrie dentellière.

Il est démontré, d'autre part, que nos dentelles n'ont pas à redouter la concurrence des produits étrangers, et ce serait là une raison suffisante pour réserver à ceux-ci une place plus marquée dans nos expositions futures; mais il en est une autre, plus péremptoire: il est bon, en effet, d'entretenir l'émulation de nos fabricants par le spectacle de ce que l'on fait ailleurs. Plusieurs pays, et en premier lieu l'Italie, ont, en ces dernières années, réalisé d'étonnants progrès; l'Exposition de Liège n'a pas permis de s'en rendre un compte suffisant; cette lacune sera, espérons-le, prochainement comblée.

Il appartient à la Belgique d'affirmer sa primauté dentellière en faisant largement appel au concours de tous les pays producteurs de dentelles; en voyant ce qui a été obtenu au-delà de nos frontières, les fabricants belges n'en seront que plus encouragés à élever encore le niveau de la plus charmante de nos industries d'art.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905