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Suisse


Suisse à l'exposition de Liège 1905

Des cimes neigeuses dressant leur turban argenté, des ravins aux flancs déchirés et meurtris, épingles de vieux sapins, des amphithéâtres de montagnes s'arcboutant, s'étageant, découpant leurs fines dentelures ou pointant vers le ciel la rudesse et le sauvage de leurs lignes dures et heurtées, des miroirs de rocs abrupts et inviolables dont les noires crevasses abritent les oiseaux de proie, des murailles de granit qui semblent les gigantesques piliers de la voûte céleste, des gouffres insondables qui ouvrent largement la gueule de leurs précipices, des torrents qui gémissent, sanglotent, hurlent dans la profondeur des abîmes, des cascades brusquement arrêtées dans leur élan et qui restent figées contre le rocher, des pics déchirant l'espace d'un jet de javelot.

Des tableaux constellés d'herbage, des coteaux verts marquetés par la couleur des cultures, des hameaux accrochés, suspendus à une arête de la montagne comme s'ils allaient briser l'invisible fil qui les retient et rouler dans la plaine, des lacs reflétant la farouche solitude des glaciers.

C'est la Suisse.

Sur les monts, dans la plaine, dans les vais, un petit peuple vit dans le calme heureux d'une situation géographique qui fut l'invulnérable rempart
de sa liberté et l'intangible sauvegarde de son indépendance. Et avec cela, d'une bravoure tranquille, exempte de défi et de provocation, d'un contentement libéré d'ambition, le coeur chaud d'une tendresse altière pour son pays, l'âme franche, loyale et honnête, répudiant la bassesse, l'hypocrisie et la vilenie, d'une rude trempe et d'un loyal levain.

Du petit pâtre, dont la silhouette perdue se profile cà peine sur la montagne et qui surveille son troupeau cabriolant et bondissant de chèvres, jusqu'au président de la Confédération Helvétique, l'âme est la même, nette comme une épée.

La configuration de son sol, son mépris de la prédominance trop grande du capital, son hostilité contre la division accusée des classes, la rusticité de sa vie et la simplicité du caractère de ses habitants l'ont sauvée de l'invasion de la grosse industrie.

Celle-ci n'y est qu'une exception, un produit de hasard, tandis que les ateliers spéciaux où la vie de famille se poursuit et s'entretient, se disséminent nombreux dans tous les replis de terrains.

L'horlogerie étant de réputation fort ancienne, il se conçoit qu'elle soit à la place d'honneur, au centre du stand, et que La Chaux-de-Fonds, Soleure, Neuchâtel, Bienne aient amené là, sous le pavillon de 50 exposants, les spécimens rares, curieux, perfectionnés de leur fabrication : chronomètres de poche, échappement à ancre ou à ressort, montres à répétition simples ou à minutes, à sonneries et celles à chronographe, montres de précision extra-minces dont l'épaisseur est réduite à l'impossible, montres de prix qui sont des joyaux artistiques qui ne peuvent tenter que les riches amateurs, montres courantes dont la modicité d'achat est à la portée des petites bourses.

Horloges de toutes spécialités, depuis le coucou traditionnel jusqu'à l'horloge électrique dont la pile assure le fonctionnement.

Le caractère essentiel de l'horlogerie suisse est la connaissance constante de ses ressources et de ses procédés, la variété et la perfection de ses produits, le souci de la valeur de la matière première, la préoccupation de la qualité de la main-d'oeuvre.

Introduite au XVIe siècle, la fabrication ne prend son essor et sa vitalité que dans le XVIIIe siècle et elle s'étend insensiblement à tous les cantons, se ramifiant en une infinie division de travail.

En 1750, il y a 800 maîtres horlogers à Genève, tandis que se créaient des centres importants: La Sagne ou le Locle aux montagnes de Neuchâtel, le Chenet ou le Brassus dans le Jura Vaudois confinés surtout dans les montagnes. La rivalité les aiguillonna, l'émulation les força à viser toujours à la perfection, à accumuler les moyens d'études, à favoriser l'intelligence des ouvriers, à développer les institutions nutrifiant cet art national.

Et c'est ainsi que l'horlogerie suisse, bien que terriblement battue en brèche par l'horlogerie américaine, maintient une supériorité que deux siècles de tradition et de labeur ont lentement échafaudée et consolidée.

Si, comme on peut le dire, chaque hameau a son horloger, il n'en est pas qui n'ait son tourneur de bois dont la patience a doté la Suisse d'une industrie bien spéciale.

La boissellerie est née de ces longs hivers de la montagne, de ces perpétuités de neiges et ces brièvetés de jour qui bloquent dans les cabanes pâtres et bûcherons. Un passe-temps d'abord contre la torpeur des heures et l'inertie des doigts, un bénéfice ensuite comme supplément de gagne-pain.

Des familles entières, de leurs mains industrieuses et habiles, découpent le bois en étuis, couteaux à papier, chevalets, cassettes, baromètres, porte-pipes, sculptent des chalets alpestres où l'on enferme des musiques, des porte-bouquets dans lesquels trempe une fleur d'edelweiss.

Une maison de l'Oberland en a à profusion. Devant un fond de décor ravissant simulant la montagne que le chamois escalade de son pied frêle et sûr, un musée s'aligne: chiens de Saint-Bernard en des attitudes d'appel désespéré, statuettes frustes, ours de toutes tailles si drôles et si comiques dans leur redressement de clown, toute une flore et une faune artistiquement fouillée et dessinée, horlogeries dites de la Forêt Noire dont les coucous pointant de leur cachette ont l'air de nous rappeler ironiquement que nous avons encore vieilli.

Le groupe de l'alimentation est très important. Les vignobles de la Suisse sont considérés et les vins des cantons de Neuchâtel, de Vaud et du Valais forment un contingent respectable encadré par des apéritifs de choix parmi lesquels l'absinthe trône.

On ne la débite pas, mais le chocolat suisse au lait des Alpes la remplace à divers comptoirs et c'est tout profit pour la santé.

La Suisse est l'auberge de l'Europe. Tous les touristes s'y donnent rendezvous.

Si nous l'avions oublié, les excellentes photographies des points célèbres exposées nous le rappelleraient ainsi qu'un relief de chemin de fer du Rhighi qu'escalade un train minuscule enveloppé dans des vues splendides des environs de Lucerne, tandis que Leysin et ses plans de sanatoriums disent que la Suisse est aussi l'hôpital vers lequel s'achemine la théorie des souffrants et des mourants qui demandent à la salubrité de son air un réconfort pour leurs poumons exténués, un viatique pour leur organisme ravagé et détraqué.

Saint-Gall a de jolies dentelles et diverses fabriques de condensateurs industriels, de convertisseurs doubles qui méritent mieux qu'une simple mention. M. Boillot-Robert, commissaire général, a doté la section d'une superbe collection de faunes alpestres en un groupe ravissant et imagé : chamois qui bondissent, aigles qui se déployent, oiseaux aquatiques qui s'ébattent.

Et la Suisse se présente à nous, en des atours charmants, simple et naïve, originale et pittoresque.

Ceux qui l'ont visitée l'ont trouvée avec
©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905