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Suède


Suède à l'exposition de Liège 1905

Avec une légère variante au vers célèbre, on peut dire que c'est du Nord aujourd'hui que nous vient l'exemple et un exemple de haute bravoure et de mâle
fermeté, plus glorieux dans les fastes de l'humanité que cent victoires ternies par le feu, souillées par le sang, éclaboussées d'horreurs, parce que celui-là pétrit des générations fortes et robustes, tandis que celles-ci moissonnent lugubrement tout ce qui est la fleur éternelle des nations, la jeunesse des hommes, l'intelligence des foules, pour les jeter pêle-mêle à la pourriture du charnier.

Tandis que les peuples d'Europe se contentent de regarder le chancre de l'alcoolisme les ronger et les étioler sans se sentir le courage de traquer le fléau meurtrier comme on pourchasse une bête malfaisante jusqu'à ce que mort s'ensuive, le Suédois, pratique et intelligent, l'a enserré dans les mailles d'acier de mesures restrictives, de prohibitions adroites, le forçant à reculer et à limiter ses ravages.

N'eût-elle à son bilan que cette prophylaxie sociale que la Suède aurait déjà, merité les éloges de tous ceux qui pensent, avec le moraliste, que si le premier devoir d'un homme est d'apprendre à maîtriser ses passions, le premier devoir d'une nation est d'apprendre à se gouverner en sagesse et en vertu.

Il ne faut pas chercher dans son exposition rien de mièvre ou de mignard, d'apprêté ou de conventionnel.

Son tempérament ne s'accommode pas du clinquant et de la pacotille, il apparaît sérieux et volontaire dans l'agencement austère et grave à dessein de la section.

Les draperies sont bleues et jaunes, mariant élégamment la clarté de ces deux couleurs favorites des Suédois et, de cinq en cinq mètres, des piliers d'une jolie envolée sont surmontés de bustes d'hommes éminents de la Suède, comme si on avait voulu qu'après avoir été les artisans de la nation, ils la protègent encore par delà la mort et que leurs effigies consacrent le succès de leur oeuvre.

Ici le fer est roi. Le portique des Aciéries d'Uddeholm, lames de scies, ressortsde voitures le proclame dès l'entrée et devant vous, étincelantes et rigides, les haches de la Société de Huit se dressent en une panoplie à donner le frisson. Haches, couperets, pics, houes, tout l'étal d'un taillandier qui est passé maître dans son art.

Derrière, la Société de Sandvicken a groupé des aciers d'une minceur incroyable, des tubes gigantesques tordus à froid, des lames de scies de toute dimension. Et roulée comme une cravate, une lame de scie de 24 mètres décrit sa courbe hynoptisant le visiteur qui s'ébahit de la flexibilité et de la souplesse de ce ruban aux dents de fer qui détient le record du monde.

Une pyramide de hachoirs, de moulins à café, de fers à repasser appartient à la Société de Husqvarna. Voici les aciers fabriqués au four électrique, voilà des écrémeuses de la Société Separator qui est peut-être la plus achalandée du monde et qui nous les montre par rang de puissance, dans un alignement qui atteste combien ce pays se préoccupe des questions sociales et agricoles et où le pâturage, l'élevage et la laiterie constituent des ressources précieuses.

La Suède est industrielle et agricole et elle a su concentrer dans son exposition et présenter avec habileté les facteurs les plus intéressants de son activité et de sa propriété; ce bloc de magnétite roulé au bas d'un paysage rappelle la possession d'un minerai dont elle détient l'exploitation, ce carbure de calcium qu'elle possède en abondance et qui la rend maîtresse du marché européen; ces éditions de livres luxueux qui supportent aisément la comparaison avec celles de Paris; ces stout et ces pale-ale qui ne redoutent pas la concurrence anglaise; ces allumettes Jonkopings et Nuleau qui, tassées en petites boîtes, circulent jusque dans la plus infime bourgade; ces porcelaines laiteuses de Rorstrand si distinguées: tout cela ne constitue-t-il pas la démonstration d'une fortune nationale créée par la mise en valeur de l'ingrat domaine conquis sur le Nord et par la volonté d'une race qui refuse de se laisser enfermer dans l'isolement où semble la condamner la nature, pour tenir haut son rang dans le cortège des nations et ne veut être devancée par aucune dans la marche vers le progrès.

Le Comité spécial, que présidait M. Maurice Braconier avec sa compétence et son autorité particulières, a triomphé de toutes les difficultés avec un talent et une aisance remarquables.

Il y a près d'un siècle qu'un cadet de Gascogne, Bernadotte, vérifia par lui-même le vers de Voltaire :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

S'il fut surtout un soldat que la destinée marqua pour le trône de Suède, il eut des descendants qui furent les rois aimés et respectés d'un territoire de 448.000 kilomètres carrés portant cinq millions d'hommes, auxquels ils vouèrent un culte si profond qu'on ne saurait dire si la Suède n'était la vraie patrie de ce Bernadotte que le hasard de la naissance incorpora dans les armées du premier Empire.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905