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Russie


Russie à l'exposition de Liège 1905

Vingt-deux millions de kilomètres carrés qui s'avancent presque au centre de l'Europe et touchent aux mers de Chine, montent à la conquête du Pôle Nord et plongent hardiment vers le Bosphore et les Indes, formidable empire pétri dans vingt races diverses, sculpté dans la glace et la neige, couché dans les splendeurs du midi, campé sur l'Europe et l'Asie avec le Mont Oural qui lui sert de selle et regardant d'une part l'Europe et sa civilisation qui roulent dans le torrent des siècles et de l'autre l'Asie figée, immobile et hiératique emprisonnée volontairement dans le passé et qui ne s'en détache qu'avec regret et de douloureux déchirements.

Sur cette terre si grande dont seul un Charlemagne ou un Napoléon pouvait rêver l'étendue, 135 millions d'hommes naissent, vivent, travaillent, meurent, s'ignorant presque dans
ces parages infinis, mais sachant qu'il est par là, à Saint-Pétersbourg, un être qui, magnifié de toute la puissance souveraine et pontificale, est le dieu qui protège toutes les Russies.

Toutes les Russies! Ce mot grandiose et émerveillé fut la pensée de ce Pierre le-Grand quand il quitta secrètement la steppe pour venir en Hollande apprendre le métier de charpentier.

Dans les rudes travaux et les longues veillées, cette vision hanta le cerveau du manieur de rabot dominant son règne et il la légua à ses successeurs dans ce célèbre testament politique qui est une sorte d'évangile où la politique russe puise sa force et sa gloire.

Ce n’est qu’en décembre 1903 que Nicolas II consentit à ce que l’Empire participât à l’Exposition de Liège et désigna M. Bilbassof, fonctionnaire pour missions spéciales du Ministère des Finances, en qualité de commissaire général de la section russe.

L’Heure était sanglante en Extrême-Orient. Le drame militaire déroulait ses lugubres péripéties, les canons crachaient la mort, les armées s’entrechoquaient comme des ouragans. La vie du pays s’abordait dans l’œuvre de la mort. C’est dans cette atmosphère d’angoisses poignantes et de tristes préoccupations qu’éclôt la participation de la Russie.

Et il n’y parait guère. Un spacieux velum étoilé d’une vive rosace, rayé de bandes oranges très simples et très artistiques à la fois, abrite la section russe dans un éparpillement de beauté et d’exhibitions qui dénotent une extrême recherche jointe à une entente savante de l’originalité et de l’imprévu.

Au centre, un stand tendu de bleu, un buste de l’Empereur émerge et dont le marbre blanc tranche sur les marbres veinés de mauve, de rouge, de vert, des objets qui appartiennent au cabinet de l’Empereur dès qu’ils sont sortis des fabriques de Kolyvano et d’Ekaterinbourg.

Il y a là toute une collection arrachée aux mines de la Sibérie et de l’Oural, jaspe, malachite, agate, une palette de couleurs magnifiques, une gamme de tons diaprés et nuancés dont le rare travail exige d’infinies précautions de patience et d’habileté. Et pourtant le vétéran est absent, car il est resté au musée de l'Ermitage, ce vase en jaspe de Renoneff qui a cinq mètres de haut et qu'on considère comme le chef-d'oeuvre.

Les manufactures impériales de porcelaine, fondées en 1774, et de cristaux, en 1777, qui appartiennent au domaine impérial, font à ces jaspes une ceinture éclatante de porcelaines et de cristaux du plus somptueux effet et d'un prix inestimable.

Et voici qui nous parle de guerre. Tente avec deux infirmiers, une soeur de charité, un médecin, un blessé. Ailleurs, équipement de camps volants, matériel de pansements pour blessés, sacs pour ambulances, brancards-charrettes pour blessés, trousseaux de linges pour camp volant.

Quand le génie de l'homme perfectionne les engins de mort, on dirait que, poussé par de troublants remords de conscience, il s'ingénie à panser avec plus de douceur, à recoudre avec plus de sécurité.

La Société de la Croix-Rouge russe, fondée en 1867, possédant 895 succursales, a déployé sa bienfaisante bravoure sur tous les champs de bataille depuis sa fondation, ramassant mourants et blessés, confondant vainqueurs et vaincus dans la même commisération, les enveloppant de la même compassion. C'est son matériel qu'elle nous montre avec la fierté de pouvoir faire tant de bien quand les humains se font tant de mal.

A côté de la section de la Croix-Rouge sont les oeuvres d'assistance publique et de bienfaisance privée de l'Empire russe qui, par leur caractère spécial, jouent un si grand rôle dans la vie sociale russe.

Les institutions de l'Impératrice Marie, comprenant 500 établissements d'assistance et d'enseignement, méritent une mention toute particulière. Le Ministère de l'Instruction publique, avec ses rapports, ses brochures, ses photographies, ses statistiques, nous convie à constater les progrèsde l'instruction depuis 20 ans dans toutes les branches de l'enseignement et nous apprend qu'un projet d'instruction primaire accessible à tous est à l'étude.

Le grand duc d'Oldenbourg fait admirer divers produits de ses manufactures et des photographies de ses établissements philanthropiques, dont le grand palais du peuple, à Saint-Pétersboug; une suite de vitrines renferment, les unes des céréales que le midi de la Russie transporte aux quatre coins du monde, d'autres de ces étoffes toutes brochées d'or, lourdes et étincelantes, somptueuses et altières, orgueil des manteaux de cour ou de toilettes de grand apparat. Les flacons de kummel et de vodka s'alignent, une collection de bijoux du Caucase dévoile ses émaux translucides qui arrêtent les regards, le comptoir des cuirs de Russie exhale son parfum caractéristique avec ses fabrications si réputées, une seule usine exporte pour 15 millions.

Il y a pour les petits un assortiment de jouets si joliment gauches, si gentiment naïfs qui nous trahissent l'âme un peu enfantine et simple du bon peuple qui travaille le bois et en fait sortir tout un musée de traîneaux, toute une armée de moujicks; il y a pour les femmes un lot de ces fourrures soyeuses et riches dont la Russie a le monopole; il y a pour les hommes ces tabacs et ces cigarettes au parfum doux dont une seule usine produit pour 130 millions par an. Il y a encore des samovars et s'il n'y avait pas des icônes, ce ne serait pas la Russie.

Et si vous voulez une image vraie et forte, jetez les yeux sur une carte de la Russie d'Europe appendue à une cloison et se dresseront devant vous tous les produits de chaque région. Ainsi, il vous semblera que la Russie consciente de sa force et de sa personnalité, vous apparaîtra dans l'extraordinaire armature de son exportation qui se hausse jusqu'au milliard et demi.

Mais quels que soient la meilleure volonté et le vif désir des commettants, il est matériellement impossible d'enfermer dans le cadre étroit d'une section d'exposition la physionomie complète d'une nation aussi puissante que la Russie. Il faudrait toute une exposition. Ici, chaque objet ne peut être qu'un rappel au souvenir, qu'une esquisse d'un tableau aux proportions énormes.

L'ensemble apporte un reflet, une impression, une sensation, et tout cela dégage une note claire et raisonnée de l'indestructive vitalité d'un empire qui apparaît comme un immense réservoir de forces formidables et inconnues.

Si nous n'exportons, en Russie, que pour six millions de roubles, nous avons plus de six millions de bonnes raisons pour nous répéter cette parole antique que rien de ce qui l'intéresse ne saurait nous être étranger.

Si on a pu dire avec infiniment de justesse que la France est le bas de laine dans lequel la Russie a puisé pour des emprunts successifs, la Belgique y a fondé 116 sociétés industrielles, embrigadant l'élite de ses ingénieurs et de ses techniciens et fait dans son actif la large brèche de 450 millions pour enrichir la Russie d'entreprises que celle-ci ne parvenait pas à implanter.

Dans les annales de l'industrie russe, la Belgique peut revendiquer la première place par son industrie et par son courage.

Ce n'est pas trop espérer qu'elle lui en serait reconnaissante et que l'industrie belge trouverait chez elle l'appui et la récompense bien dus à ses lourds sacrifices et dignes du renom d'un grand pays.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905