Retour - Liste Pavillons

Perse


Perse à l'exposition de Liège 1905

Ce n'est pas dans les « Lettres persanes » de Montesquieu que nous apprendrons à connaître la Perse.

Au temps où le maître d'école défrichait notre cerveau et le meublait de notions historiques, nous savions que la Perse était un des empires dont l'origine remontait bien avant l'origine du Christ.

Les noms de Cyrus et de Darius flamboyaient dans le recul d'un passé de gloire et de sagesse, que Rome n'était pas née, et une longue dynastie de souverains avaient illustré ce trône que les lois de Zoroastre enveloppaient de la vertu de leurs préceptes.

Mais on a désappris tant de choses que c'est à peine s'il est resté dans nos mémoires quelques fragments bien pâles et bien rudimentaires de l'histoire des Perses, tout juste de quoi en savoir à peu près rien.

Le populaire a chargé son imagination de l'instruire sur la Perse. Un grand désert avec des oasis et des chameaux, des cuirs, des armes, des tapis extraordinaires, un Roi des Rois dont il lui est impossible, en dépit de sa bonne volonté, de retenir le nom guttural et emphatique qui, de temps à autre, abandonne ses palais et ses jardins de Téhéran, ses harems et ses favoris pour visiter les capitales d'Europe et qui, comme un héros de mille et une nuits, se meut dans une constellation de pierres, une auréole de diamants. Voilà qui suffit à sa soif de connaissance et satisfait son appétit historique.

Il y cependant autre chose que cette conception par trop simpliste.

Il y a une Perse qui, depuis 2.500 ans, est toujours là quand tant de nations et de royaumes secoués par des révolutions, foulés par des invasions, volés par les conquêtes, sont rayés de la carte d'Europe, et c'est déjà beaucoup que d'atteindre à l'âge des grands patriarches.

Il y a une Perse qui, durant de longs siècles, est restée figée dans son fatalisme oriental, incarcérée dans l'immobilité de ses traditions, ensevelie dans la léthargie de ses idées, autour de laquelle les bruits de progrès venaient mourir comme les flots de la mer se brisent éperdument contre l'hostilité des rocs, et qui, depuis cinquante ans, repousse cette torpeur qui l'atrophiait, refoule cette paresse qui la minait et la rongeait et retrouve de la vaillance, du courage et de la volonté pour se moderniser, se couvrir de chemins de fer et de routes, accueillir de nouvelles industries, s'ouvrir affablement à l'étranger, se rapprocher insensiblement des autres nations et leur faire cortège dans leur marche civilisatrice.

Et c'est peut-être pour cela que de tous les peuples d'Orient, vers elle vont lés meilleures sympathies et les meilleurs encouragements, parce que l'on sent combien l'effort lui doit être forcément rude, l'étape pénible, l'ascension lente et il y a bien du mérite à se ressaisir par une orientation nouvelle.

La section persane s'ouvre par une porte monumentale minutieusement copiée sur celle du palais de Téhéran, égayée de ces tons verts et bleus, dont la crudité n'est pas outrancière dans ces pays aux clartés irradiantes.

Au fronton, le lion persan, le glaive, le diadème impérial. Au fond de la section, un salon minuscule, mais somptueux, que domine un beau portrait du Schah, la poitrine barrée d'un grand cordon bleu clair.

Fauteuils et tabourets de satin blanc, semé de broderies or et bleues, tentures et tapis de haut luxe en forment l'ameublement.

Au centre du compartiment, des échantillons superbes nous parlent de la richesse du pays: Noix de galle, soufre, opium, riz, figues, amandes, raisins, sésame, coton, et l'eau de rose, avec la délicatesse de sa senteur, la suavité de son parfum remémore que la rose est aussi chère aux Persans que le chrysanthème aux Japonais, l'oeillet poivré à l'Espagne, l'edelweiss à la Suisse.

Une vitrine enferme lampes, amphores, colliers, coupes, cadres, coffrets, toute une collection de bijoux gravés, ciselés à ravir, avec un amour exquis du détail; la collectivité Mes manufactures persanes a rassemblé des turquoises de prix inestimable qui gardent éternellement ce bleu énigmatique et presque humain qui fonce vers le vert quand la pierre s'achemine
vers la mort, des plateaux parés de dessins ivoirins; des monnaies de la plus haute antiquité et enfoncés dans le sol à des époques lointaines; des cuivres rouges dont huit siècles n'ont pu ternir l'éclat.

Et puis, il y a, de M. Sifico, des pièces rarissimes, des morceaux de musée par l'admirable de leur travail et la respectabilité de leur âge, un Coran dont le parchemin se décore d'enluminures d'une exécution extraordinaire, des armes incrustées et damasquinées par des ouvriers qui semblent mettre toute leur âme dans la perfection de leur travail, un gilet
du roi Antiochus, des mosaïques et des faïences de toute splendeur, des tapis...

Des tapis! Que peut-on en dire qui n'a été dit cent fois. Des richesses incalculables amassées lentement, jour par jour, comme si des générations successives se transmettaient pieusement comme un héritage sacré la formule d'enfermer le prisme miroitant des couleurs dans le canevas de la laine, la science des combinaisons nuancées et diaprées, le secret des couleurs sur lesquelles l'usure n'a pas de prise et dont un siècle ne peut parvenir à atténuer la vivacité et faner l'éclat; des merveilles dont les mains s'attardent à caresser le velouté comme si elles dégageaient un magnétisme doux et voluptueux de chair laiteuse ou de duvet de ces cygnes noirs dont l'indolente beauté glisse sur les étangs profonds étoiles de nénuphars.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905