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Maroc


Maroc à l'exposition de Liège 1905

Tanger-la-Blanche est comme la sentinelle avancée de l'Afrique, tandis que Gibraltar, campée à l'extrême sud de l'Espagne, monte la garde de l'Europe; une mer étranglée dans un détroit sépare plus profondément les deux civilisations que des milliers de lieues.

L'Europe, hérissée de baïonnettes et de canons, mouchetée de fabriques, couverte d'un quadrillé de voies de chemin de fer, plafonnée d'un treillis aérien de fils téléphoniques et télégraphiques, formidable usine et gigantesque arsenal; le Maroc, le plus occidental des pays d'Islam où est venu s'éteindre la grande foulée des Arabes guidés par Mahomet, pays du fatalisme et de l'immobilisme, prosterné sous l'incessante prière que les muezzins laissent tomber des minarets à l'heure fatidique du soir.

Farouchement il s'est 'gardé de la civilisation comme d'une lèpre, muré dans le mystère dans lequel il s'enfonce depuis des siècles, se calfeutrant dans ses maisons aux portiques dentelés, aux portes festonnées, aux inimitables ogives, voilant ses moeurs, ses traditions, ses coutumes comme le visage de ses femmes.

Voyez ces tapis, ces couvertures lamées d'or et d'argent, ces broderies qui servent à parer les cheveux dénoués, ces armes ciselées, ces fusils à la crosse évasée pour encastrer l'épaule, ces harnachements brodés d'or agrafés d'argent, vous ne pouvez leur assigner aucune date, les frapper d'aucun millésime de fabrication.

Ils sont merveilleux d'art et de coloris, de teintes nuancées et exquises, mais sont-ils d'hier ou d'il y a trois siècles? Les fiers cavaliers qui, au XVe siècle, martelaient le sol du sabot de leurs chevaux nerveux, devaient être équipés comme ces Beni-Hanen, ces Cherarbas, ces tribus qui vivent leur vie nomade en marge du Maroc officiel.

Plats bariolés, cuirs rouges, bijoux barbares, sabres à poignées recourbées, poignards méchants, courts, dont la lame donne un frisson, empilement de babouches rouges et jaunes qui s'accumulent dans les échoppes des bazars marocains, dans les petites boutiques obscures miroitant d'armes, de soie et d'or, aujourd'hui comme hier, hier comme il y a des siècles. Et ces objets ne parlent à nos yeux que par leur splendeur ou leur étrangeté. Ils n'ont pas de reflet qui dise un progrès, qui marque une étape, d'empreinte qui précise une époque, ils ont toujours été ainsi. Ils n'ont pas d'âme qui trahisse les oscillations et les soubresauts qui travaillent, mouvementent la destinée d'un peuple et dans lesquels se lisent, comme dans un livre ouvert, l'élan de ses admirations, la crise de ses colères, la marche de ses idées.

Ils ne sont que stéréotypés d'câge différent, encadrés dans un même décor immuable et passif.

Et on se remémore en la comprenant mieux la phrase de Pierre Loti : « O Maghreb sombre, reste bien longtemps encore, impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton doux rêve, afin qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leurs prières.

» Qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris pour y exercer dans l'espace libre l'agilité de de ses cavaliers et les jarrets de ses chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins et y moissonner des têtes rebelles.

» Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques, son immuabilité dédaigneuse, ses haillons gris... »

Et ainsi il sera jusqu'au jour où le Maroc ne sortira de sa léthargie que pour mourir peut-être aux sons des tambourins de ce que la diplomatie appelle élégamment le concert européen. Ils sont là trois ou quatre qui rôdent autour, se penchent à son chevet, l'accablent de prévenances, tout en surveillant attentivement leurs bons soins.

C'est trop de quatre Esculapes, fussent-ils d'Espagne, de France, d'Angleterre et d'Allemagne pour le vacciner de civilisation. C'est un vaccin qui n'est pas une garantie contre les appétits et les ambitions.

Et le Maroc qui se contente de sa vie uniforme et monotone, se trouve trop d'amis empressés et charitables pour l'éduquer à la civilisation européenne.

Il ne se sent ni velléité ni humeur à jouer le rôle du malade par persuasion.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905