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Japon


Japon à l'exposition de Liège 1905

L'Exposition de la Section japonaise a été l'un des principaux succès de la World's Fair liégeoise.

La beauté exceptionnelle des produits exposés, leur originalité, leur mérite artistique ont d'emblée conquis les suffrages des visiteurs. Pour quelques-uns, cette exposition a été une véritable révélation; chez tous elle a provoqué un sentiment d'admiration voisin de l'étonnement; M. le Ministre de l'Industrie et du Travail ne l'a-t-il pas qualifiée de « miracle »?

Cette stupéfaction dont s'est nuancé l'enthousiasme du public a son explication naturelle. Aujourd'hui, il est vrai, le Japon nous est à peu près connu et, alors même que les victoires de Tsushima et de Port-Arthur n'auraient pas affirmé au monde sa puissance, les vingt-sept expositions internationales auxquelles il a pris part depuis 1873 suffiraient à établir la supériorité du peuple japonais dans les domaines infiniment variés de l'industrie et de l'art. Mais cette réputation n'a pas encore pénétré dans tous les milieux occidentaux:
il ne faut pas oublier, en effet, que, jusqu'en 1868, l'Empire du Soleil Levant, fermé avec un soin jaloux, était demeuré, pour les Européens, le pays par excellence de l'inconnu
et du mystère. Son industrie, sa littérature, on ne les soupçonnait même pas ; au point de vue artistique, on ne connaissait les Japonais que par quelques produits d'exportation, fabriqués spécialement pour l'Europe; on possédait de rares exemplaires de leur art ancien ; encore en attribuait-on la paternité à des influences chinoises. En un mot, le Japon était, il y a quarante ans, généralement compris dans les pays barbares et, aujourd'hui encore, beaucoup de gens, partant de cette vieille idée fausse, sont étonnés, autant peut-être qu'émerveillés, devant les témoignages tangibles de l'activité nipponne; ils sont trop disposés à voir dans l'esprit d'assimilation le principal, sinon le seul facteur de
la soudaine expansion des Japonais, et ils ne peuvent encore se persuader que les résultats de cette expansion sont l'aboutissement logique d'une longue et brillante période de formation.

En réalité, le Japon est actuellement la nation la plus civilisée de tout l'Extrême-Orient; au point de vue matériel, sa civilisation ne diffère plus guère de la nôtre qu'en
ce qu'elle est plus vieille.

Elle a traversé des phases analogues. Basée sur la conquête, elle remonte à plus de 600 ans avant Jésus-Christ. Vers cette époque, un prince indigène, Liumou-Tennô, commença l'oeuvre de domination en s'emparant de l'île de Nippon et en refoulant vers le Nord l'antique race des Aïnos; sa dynastie a continué à régner jusqu'à nos jours.

La conquête se poursuivit pendant six siècles : ce fut la période de la monarchie absolue. En l'an 33 avant notre ère, Souzin, dixième mikado, ne réussissant pas à venir à bout des Aïnos, divisa le pays en quatre grands commandements militaires, qu'il distribua à ses plus habiles généraux, en les décorant du titre de Shogouns (généralissimes) : la féodalité
commençait; elle dura jusqu'au milieu du XIXe siècle. La soumission de la Corée (200 ans après Jésus-Christ) marque le début de la belle époque de la civilisation japonaise; grâce au contact avec la Chine, les arts s'introduisent dans l'Empire du Soleil Levant; l'industrie, l'agriculture, l'instruction y progressent; le courage militaire s'y développe de
plus en plus. Quelques familles féodales commencent, vers le VIIIe siècle de notre ère, à profiter des services rendus par leurs membres au cours des guerres coréennes pour s'emparer du maniement des affaires : les « maires du palais » entrent en scène et, avec eux, les querelles intestines et les conflits de préséance. Les Shogouns deviennent tout puissants et annihilent l'autorité des mikados, bientôt réduits au rôle de « rois fainéants ».

A la fin du XVIe siècle, la famille Tokugawa s'empare du pouvoir; pendant plus de 250 ans, elle détient seule le Shogounat. En 1867, l'empereur Komeï étant mort, Moutsou-Hito lui succède et décide de reprendre le pouvoir. Une révolution éclate. Les princes prennent parti pour le nouvel empereur et mettent leurs troupes à sa disposition; la famille Tokugawa est vaincue, le Shogoun contraint d'abdiquer, l'empire restauré.

1868 ouvre l'ère des grandes réformes; à partir de cette époque, le Japon marche à pas de géants dans la voie moderne de la civilisation. Des traités sont conclus par lui avec les puissances étrangères et, pour la première fois, des ports y sont ouverts à l'Europe. Le régime féodal est aboli en 1871; les inventions européennes, chemins de fer, électricité, photographie, sont introduites. Le calendrier grégorien est adopté, des bourses de commerce créées, un code pénal promulgué, l'armée, la marine, l'administration entière complètement
réorganisées sur des bases européennes. Pour couronner cette oeuvre, l'empereur donne enfin, le 11 février 1889, une constitution à son peuple.

L'innovation était grande: le Japon est le seul pays d'Asie qui ait une constitution; celle-ci est, d'ailleurs, visiblement inspirée des chartes européennes.

La monarchie est héréditaire; le mikado exerce seul le pouvoir exécutif : il partage le pouvoir législatif avec les deux Chambres: la Chambre des pairs et la Chambre des députés. La Chambre des pairs comprend 325 membres, parmi lesquels les princes de sang, de nombreux représentants de la noblesse, des membres nommés à vie par la Couronne, d'autres élus pour sept ans par un corps électoral très restreint; la Chambre des députés se compose de 300 membres âgés au moins de trente ans, élus pour quatre ans par tous les sujets masculins ayant atteint l'âge de vingt-cinq ans et payant annuellement 15 yens (environ 39 francs) d'impôts.


L'empereur gouverne par l'intermédiaire de ses ministres; la justice est rendue en son nom par la cour suprême, les cours d'appel, les tribunaux locaux et les tribunaux de district; l'empereur a le droit de décréter des ordonnances en dehors du Parlement, d'opposer son veto aux lois, de convoquer les Chambres, de clôturer leurs sessions et de dissoudre la Chambre des députés; de déclarer la guerre, de faire la paix, de conclure des traités. Les sujets japonais ont la liberté de la parole, de la presse et des cultes, ainsi que les droits de réunion et d'association, sous certaines réserves. Tous sont astreints au service militaire. L'instruction primaire est obligatoire.

La Constitution a accordé une large autonomie aux pouvoirs locaux. L'Empire est divisé en 43 préfectures ayant chacune un conseil général électif, sorte d'assemblée législative
locale, et un collège exécutif. Les villes et les villages sont administrés par des conseils communaux élus, détenant les pouvoirs législatif et exécutif; le maire est élu
lui aussi et n'agit qu'en qualité d'organe du conseil communal. Entre les préfectures et les communes se placent les provinces, qui sont au nombre de 541, également pourvues
d'assemblées électives.

Esprit d'assimilation! dira-t-on, en comparant ces institutions à celles qui régissent la plupart des nations de la vieille Europe. Mais, n'est-ce pas déjà un trait de génie que d'avoir compris la nécessité des réformes et d'y avoir fait face sans faiblir?

Il fallait que le Japon, sous peine de mourir d'étouffement, développât son industrie, son commerce, se répandît au dehors, s'affirmât comme grande puissance; il lui fallait, pour lutter efficacement sur le marché du monde, s'organiser fortement, prendre exemple sur ses concurrents et greffer sur une civilisation vieillie, les cadres modernes des Etats européens. C'est ce qu'a fait le Japon et on doit l'en louer d'autant plus qu'il ne s'est pas borné à emprunter ailleurs des formes nouvelles: il s'est approprié, dans la mesure nécessaire, l'esprit de nos institutions, les a adaptés à ses propres conditions d'existence et a su en faire un usage judicieux: la guerre contre la Russie vient de le démontrer péremptoirement.

D'autre part, le Japon, tout en se modernisant, a gardé sa personnalité. Loin de faire fi de son passé, il en glorifie le souvenir et s'en sert pour développer sans cesse,
parmi les habitants, l'esprit national. Il a réussi à se maintenir dans des voies originales, et ceci nous ramène à l'Exposition de Liège et aux résultats tangibles de l'activité
japonaise.

Dans aucun domaine peut-être, la personnalité des Japonais ne se révèle à nous d'une manière aussi intense que dans leur industrie et, plus particulièrement, dans leurs industries d'art. L'Exposition de Liège l'a prouvé surabondamment, comme aussi elle a mis en relief l'esprit d'organisation et de méthode qui caractérise essentiellement les
entreprises des Nippons.

Le Japon avait commencé par décliner l'invitation du Gouvernement belge, à participer à notre World's Fair: celle-ci lui fut adressée en 1903, alors que le Japon préparait sa brillante exposition de Saint-Louis.

De nouvelles tentatives furent faites, par notre Ministre à Tokio, M. le baron d'Anethan, et par M. Pierre Bure, notre distingué consul général au Japon; M. le baron Chazal, délégué du Comité Exécutif de l'Exposition, fit, de son côté, des démarches pressantes à la cour du mikado; l'acceptation du Japon arriva enfin, en octobre 1904.

Six mois restaient pour tout organiser, pour réunir et transporter à une distance énorme des produits de toute nature, et l'on était en pleine guerre russe et des milliers d'artisans
se trouvaient sous les drapeaux... Ces graves difficultés n'arrêtèrent pas un instant les commerçants japonais. M. Oka, conseiller au ministère du Commerce et directeur de l'Industrie, prit la présidence du Comité d'exposition. Une association des exposants fut constituée sous la direction de M. Takesawa, les invitations lancées au public.

Les hésitations du début firent bientôt place à un enthousiasme si grand qu'on dut refuser une foule d'adhésions: la Section ne disposait à Liège que d'un espace de 1.800 mètres; c'était trop peu pour placer le tiers de ceux qui offraient leur concours.

Une sélection fut faite, qui assurait une représentation aux diverses régions et aux principales industries du pays; M. Oka se rendit en Belgique et dressa les plans de la section : celle-ci fut ouverte le 29 mai, — plusieurs semaines avant la plupart des autres.

Si l'installation de la Section japonaise a été un prodige de rapidité, l'exposition elle-même a dépassé l'attente générale. Je ne puis songer à relater ici toutes les distinctions qu'à values au Japon sa participation, encore moins à rappeler tous les noms des exposants : ceux-ci étaient au nombre de 328 ; ils ont obtenu 44 grands prix, 32 diplômes d'honneur, 103 médailles d'or.

Sans m'attarder à décrire le cadre de la Section, très heureux dans son extrême sobriété, je passe à un examen rapide des principaux produits exposés. Ceux-ci étaient groupés par centres industriels — villes ou provinces, — chaque catégorie de produits ayant sa vitrine dans la collectivité régionale dont il faisait partie ; le visiteur de la Section
pouvait ainsi faire, en quelque sorte, un voyage industriel au Japon et se rendait immédiatement compte de la provenance des objets exposés.

Les Japonais s'étaient proposé, d'une part, de faire connaître les produits naturels du pays, de montrer que l'on y trouve du cuivre, du camphre, du charbon, de l'antimoine, de la soie, des bambous, et, d'autre part, de prouver, que, pour l'adresse et le goût, les industriels du Japon moderne ne le cèdent en rien à ceux des périodes antérieures.

Parmi les produits industriels proprement dits, il faut citer en première ligne les beaux échantillons de soies brutes, de fils d'or et d'argent, les nattes et les chapeaux en fine paille tressée, les tapis, le thé de Formose, enfin les curieux essais de culture de perles de la maison Mikimoto (Tokio).

Mais, comme je le disais plus haut, ce sont les industries d'art représentées à Liège qui nous ont permis d'entrevoir le Japon d'aujourd'hui, c'est ici qu'apparaissent, dans toute leur force, le rationalisme des Japonais et leur respect d'un glorieux passé.

L'art japonais est resté, dans ses tendances et ses formes générales, ce qu'il était aux premiers siècles de l'ère chrétienne. Moins grandiose et moins noble que l'art grec, moins élevé que l'art ogival, on peut le définir d'un mot en disant qu'il est fait pour le plaisir des yeux.

Tous ses caractères dérivent de là. D'abord, cet art est populaire, parce qu'il est l'image synthétique de la vie et du peuple japonais, parce qu'il est en corrélation intime avec le climat, les aspects, les moeurs, les habitudes du pays, parce que tout en lui est vivant et inspiré de la nature.

Mais, de plus, l'art japonais est aimable et séduisant: profondément réaliste, il est, en même temps, empreint d'une grâce exquise, d'une grâce poussée parfois jusqu'à la mièvrerie.

C'est, avant tout, un art de décor et il n'est point de recherches de formes ou de couleurs, point de raffinements qui lui soient étrangers: tout est ramené à ce but:
reproduire la vie, avec son maximum d'intensité expressive, et charmer par l'ordonnance savante de la composition, l'équilibre parfait des lignes, l'harmonie délicate de la coloration.

Pour réaliser cette conception, il ne suffit pas d'avoir des artistes de génie, il faut encore des artisans de premier ordre: à ce point de vue, le Japon est servi à merveille.

Les ouvriers d'art ne s'y comptent pas ; le sens du décor, le goût, l'habileté de mains sont choses innées dans le peuple, et l'on voit de tout jeunes enfants exceller déjà dans la
broderie, dans la confection des émaux, dans la fabrication des porcelaines et des somptueux cloisonnes, dans Les précieuses ciselures du métal et les incrustations de nacre et d'or.

Ces ouvriers artistes travaillent tantôt sur les dessins des grands maîtres, tantôt au gré de leur propre inspiration ; ils se transmettent leur art de génération en génération et restent fidèles aux procédés anciens. Parfois des formules nouvelles sont introduites dans la fabrication et, de ci de là, l'atelier familial a fait "place à l'usine, mais c'est à
titre exceptionnel ; la plupart des grandes firmes, loin de chercher à « européaniser » l'art national, s'attachent à restaurer les méthodes et les formes esthétiques d'autrefois;
à ce point de vue, le siècle qui vient de finir a été le témoin d'une véritable résurrection artistique, et l'on est en droit de considérer l'art moderne, au Japon, comme l'une des
plus frappantes manifestations de l'esprit national.

Parmi les objets d'art exposés à Liège, les porcelaines et les cloisonnés attiraient tout d'abord le regard. Beauté du coloris, élégance des formes; tels sont les principaux
caractères des célèbres porcelaines Kutani; ce groupe comprenait, au surplus, une assez forte quantité d'objets de second ordre, destinés à l'exportation et médiocrement appréciés, paraît-il, des connaisseurs japonais. A signaler aussi les faïences très décoratives de la maison Rin-Kozan et une série de merveilleux objets en porcelaine Satzuma.

C'est la reine des porcelaines, par la finesse de sa décoration et la richesse des ornements en or buriné qui encadrent ses compositions à personnages; ses fonds d'un bleu profond ont inspiré, il y a trois siècles, la manufacture de Sèvres.

Les cloisonnés japonais ont soulevé l'universelle admiration. La variété en est extrême: tantôt ce sont de fines assiettes, des vases délicats en cloisonné d'or ou d'argent, comme ceux qu'exposent les Maisons Ikéda et Komaï; tantôt ce sont des pièces de grandes dimensions, urnes, vasques, corbeilles, comme celles de la firme Ando.

Remarqué, dans la vitrine Komaï, un plat en bronze incrusté d'or, représentant un Samuraï à cheval, qui menace un fuyard de son épée, composition d'un style superbe ; chez Ando, quelques pièces rappelant à s'y méprendre les plus beaux produits anciens, et deux vases énormes, d'un galbe remarquablement pur, décorés de chrysanthèmes et d'autres fleurs sur fond bleu vif.

Outre les cloisonnés, l'orfèvrerie proprement dite est représentée par quelques jolis exemplaires de plats, de boutons et de broches en or damasquiné et par de nombreux bibelots en argent martelé ou incrusté. Depuis quelques années, les objets de laque — une autre industrie d'art, éminemment japonaise celle-ci et remontant jusqu'au moyen-âge — sont également incrustés de figures d'or et d'argent en relief.

Quelques meubles curieux, en ébène orné d'argent et de nacre, fauteuils, cabinets, dressoirs ; la plupart sont d'aspect assez lourd et dénotent une destination européenne ou américaine. Quelques-uns ont un vague cachet Louis XV, plutôt déplaisant.

Très remarquable, la section des bronzes et des ivoires. Le réalisme des Japonais s'est donné ici libre carrière. Le naturel de leurs statues est inimitable. Les bronzes ont généralement grande allure. Les ivoires se distinguent surtout par la grâce et la familiarité charmante des sujets traités: dans ce dernier genre on n'a jamais fait mieux que les délicieuses figures d'enfants et de vieillards de M. Watanabe, et l'on dépasserait difficilement le Paysan au travail, VAïno attaqué par un Aigle et la Paysanne égrenant le riz du fondeur en bronze Kaneka Kanejiro. A noter encore quelques beaux spécimens de bronzes exposés par M. Shima Sahei, un magnifique Aigle aux ailes déployées de la firme lamanaka, un Combat singulier de deux Samuraïs de la maison Miyagawa.

J'ai réservé pour la fin de cette trop sommaire revue l'industrie des tissus de soie et de velours et suis tenté de lui donner la palme; aussi bien est-ce, de toutes les industries japonaises représentées à Liège, la plus décorative au vrai sens du mot, la plus véritablement japonaise par conséquent; et c'est également celle que les grands artistes nippons, dessinateurs et coloristes, ont empreinte le plus fortement de leur originalité.

Observation réaliste, de la nature, souveraine élégance, raffinements incroyables dans la recherche des formes et des couleurs, tout l'art japonais est résumé dans ces
merveilleux tissus; l'habileté de main de l'artisan y est poussée à un point qu'on n'a pas égalé. Deux procédés sont surtout employés: la broderie de soie au plumetis et le velours épingle; ce dernier procédé consiste à teindre d'outre en outre une pièce de velours en réservant les contours du dessin ; on renouvelle l'opération autant de fois qu'il y a de tons différents à reproduire. La broderie au plumetis est plus vive, plus tranchée, le velours épingle plus doux et mieux nuancé. Les deux méthodes ont donné des résultats splendides. Trois maisons de Tokio doivent être mises hors de pair: la firme S. lida Takashimaya, la firme Mishimura Sazaémon et la maison Tanaka Rishichi.

De la première je me bornerai à rappeler un « tableau » en velours épingle, de quatre mètres de haut, représentant un Vol de hérons sur la mer, composition de belle allure, très douce de coloris, très réaliste d'interprétation.

Chez Tanaka, un énorme Lion au clair de lune, brodé au plumetis, attirait tous les regards : l'animal est placé de face et gravit une roche escarpée, dont on devine la silhouette dans la nuit: la tête et la poitrine se détachent sur un fond noir; dans un coin, à droite, un buisson couleur de sang. De la même maison, plusieurs autres effets de nuit au plumetis, d'une exécution surprenante: un Tigre dans les hautes herbes, une femme à la silhouette à peine estompée, un paravent avec quatre paysages lunaires.

Plus loin encore, un autre paravent, des chrysanthèmes jaunes et roses sur fond bleu et une paire d'admirables rideaux de soie noire également brodés de chrysanthèmes aux tons éclatants.

La maison Mishimura l'emporte toutefois sur ces deux firmes. Son Tigre dans la neige, en velours épingle, est un chef-d'oeuvre d'observation et de coloris; la peinture la plus réaliste ne donnerait pas plus de relief, et jamais on n'a mieux fait sentir la vie:
trois paysages au plumetis, deux cascades et une lisière de forêt inondée, donnent presque l'illusion de la nature; la troisième de ces oeuvres, surtout, est exquise par la finesse de ses tons dégradés.

Que dire enfin des délicates robes d'intérieur — chrysanthèmes d'or sur satin rose, iris jaunes et violets sur soie turquoise, — du magnifique paravent aux paons, des Pigeons sur des branches de cerisier et de ces deux petits tableaux au plumetis: le Faisan et les Trois têtes de chevaux? C'est le dernier mot de l'art décoratif japonais: on ne saurait davantage charmer les regards avec des éléments fidèlement empruntés au monde extérieur.

Je termine par une mention toute spéciale de la maison Kawashima, de Kyoto, et de son Salon des cent fleurs et des cent oiseaux: les quatre tentures murales en soie tissée à la main et le vélum brodé au plumetis valent, sous le rapport décoratif, quelques-unes des meilleures productions de ce salon. L'exécution, ici encore, ne laisse rien à désirer. Un détail digne de remarque: la décoration florale des murs comporte cent espèces de fleurs différentes, et les oiseaux plafonnants du vélum sont, eux aussi, au nombre de cent. Pour exécuter ce magnifique ensemble, la salle à laquelle il est destiné ne mesure pas moins de 24 pieds de long, sur 20 de large et 10 de haut, il a fallu des années d'études et de travail; 4.000 espèces de soies ont été employées.

L'examen qui précède n'a pas la prétention d'être complet. J'ai cherché à établir une seule chose: c'est que les Japonais, au milieu des transformations les plus extraordinaires et les plus brusques qu'un peuple ait jamais eu à subir, ont su garder intacte leur personnalité; j'ai montré ce qu'ils ont fait pour rester eux-mêmes dans le domaine des industries artistiques: ils sont restés fidèles aux traditions de leurs aïeux; ils ont gardé avec un soin jaloux leur ancien art national.

Les résultats qu'ils ont obtenu inspireront peut-être de salutaires réflexions aux novateurs à outrance de notre vieille Europe;- ils auront eu pour effet, en tous cas, d'impressionner favorablement les Belges et de favoriser des relations plus étroites entre notre pays et l'Empire du Soleil Levant.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905