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Italie


Italie à l'exposition de Liège 1905

L'Italie est l'hôtellerie artistique que l'Europe aime à visiter, s'y attardant volontiers, ne s'en détachant qu'à regret. Ce n'est pas l'hôtel américain d'un modernisme aigu, dont les huit étages escaladent le ciel, dont les ascenseurs grimpent et descendent avec leur chargement humain, aux halls vastes et : sonores où s'engouffrent des convois de voyageurs, caravansérails de gens auxquels la flânerie est interdite et la musardise refusée.

C'est l'hôtellerie du passé douce et paisible que la lumière du ciel baigne voluptueusement, qui s'éveille gaîment dans la clarté du soleil répandant sur elle l'or attendri de ses rayons, qui s'endort dans la splendeur des crépuscules ouatés d'ombre légère et de grâce défaillante, dont les fenêtres regardent un passé qui ne meurt pas et les portes ouvrent sur des voies où passent la beauté des femmes et la joliesse des enfants.

Terre bénie que les poètes ont chantée en strophes divines, que les peintres et les sculpteurs de tous les temps et de toutes les époques ,ont habitée pour l'interroger et surprendre les secrets de sa munificence, que les musiciens de tous les génies ont célébrée en hymnes fervents, dont les amoureux ont rêvé et rêvent encore, lui demandant d'abriter leurs premières amours et de sceller leurs premiers baisers.

« Bella Italia », chantent les barcarolles. Oh ! oui, belle Italie légendaire et classique tabernacle du Beau, devant lequel les générations ont ployé le genou dans une indicible communion d'admiration, somptueux jardin d'Art dont les peuples suivent les allées dans le recueillement pieux et passionné du culte du Beau.

C'est ce caractère qui frappe d'emblée dans la section italienne où le marbre tressaille, frissonne, parle, vit. Florence a vidé ses magasins pour nous envoyer toute une légion de gladiateurs et de centurions, un peuple d'enfants et de femmes, une théorie de nymphes et de vierges issus de ces marbres d'Emilie et surtout de Carrare, ces marbres qui semblent irréels tant ils sont merveilleux d'une blancheur immatérielle, immaculée, faits de sourires et de larmes, de caresses et de tendresses, un poème de cette symphonie en blanc majeur qu'exalte Théophile Gautier dans ses Emaux et Camées:
« Les grandes figures de l'antiquité ressuscitent dans la splendeur du marbre, les grands hommes que vénèrent l'Italie revivent en effigie, les héros qu'elle admire
forment une cohorte d'une sereine majesté, tandis que le ciseau du sculpteur fouille l'albâtre en une princière orgie d'imagination et de caprices qui tire de la mièvrerie, de la
mignardise, des lignes infiniment élégantes, des contours gracieusement harmonieux.

Des grincheux reprochent à l'Italie de traîner dans les expositions universelles ces sempiternelles imitations et reproductions et s'encolèrent de voir des serpents de pancartes avec la mention « Vendu » s'enroulant presque à tous les socles et les piédestaux.

Critique singulière! Un peuple expose ce par quoi il est vraiment lui-même, ce qui porte un reflet de sa race et l'empreinte de sa personnalité. On en trouvera l'explication
dans ce que dit M. Alfred Fouillé, dans une brève étude: Traits psychologiques du caractère italien. Ce n'est pas sans vérité que les Italiens d'aujourd'hui s'attribuent d'eux-mêmes comme trait le plus commun peut-être le goût de l'art, le sentiment du Beau dans ses manifestations, surtout dans les manifestations visibles et diverses.

Un tel sentiment se diversifie avec les diverses régions de l'Italie, mais il est toujours celui qui a, avec plus d'intensité que d'autres, unit entre eux les Italiens.

L'âme du peuple italien pourrait se définir une manière comme de sentir le Beau.

Ce que notre peuple a de spiritualité, il le doit uniquement au sentiment artistique ».

Le goût classique renouvelé a plus d'une fois rapproché les Italiens dans un même sentiment national. C'est qu'en Italie le sentiment du Beau plus que tous les autres a un vrai et propre office social.

A tort, nous reportons un peu sur les sculpteurs italiens de nos expositions, le grief dont nous accablons le marchand ambulant qui, à l'angle des rues, des ponts, débite pour quelques sous des moulages dont les éditions innombrables assiègent les petits logis et les humbles demeures.

Ne soyons pas trop sévères pour cette pacotille qui a remplacé avantageusement la hideur de nos anciennes terres-cuites affreusement modelées et sachons admirer la finesse, l'originalité, l'ingéniosité de l'art italien qui sait descendre à la compréhension des foules sans rien sacrifier à la noblesse de la ligne, à la sveltesse
de la forme.

Les Italiens sont maîtres aussi dans les céramiques, les majoliques, les mosaïques.

Ils en font des chefs-d'oeuvre de coloration intense et subtile, et leur technique savante s'assouplit et se discipline à cette patience inlassable qui fut la qualité dominante de ces Bénédictins qui passaient leur existence courbés sur l'enluminure des missels gothiques.

Venise nous offre de ces mosaïques monumentales; elle triomphe dans ces glaces dont la renommée a franchi les siècles, dans ces lustres de cristal d'une délicatesse sans égale d'où les fleurs vont délacer leur gaîne transparente, dresser leurs corolles, épanouir leurs pétales en un enchantement de lumières que décochent les facettes des cristaux, dans ces cuirs repoussés et dorés, assujettis en reliure, en coffrets ou retombant en lourdes portières et qui défient leurs rivaux de Cordoue.

Puis c'est Naples avec la blondeur de ses écailles et le poli de ses coraux qui se dégradent imperceptiblement en une gamme fondante de nuances du rouge au rose tendre, avec ses mandolines où dorment ses chansons d'amour dont la plainte douce et sentimentale s'égrènera par les beaux soirs d'un ciel criblé d'étoiles. Puis c'est la Vénitie, c'est la Ligurie avec leurs terres-cuites métallisées, aux ombres épaisses, aux couleurs crues et brûlantes comme si elles étaient cuites au four d'enfer ou détachées de la lave incandescente qui coule des hauts-fourneaux. Puis encore c'est Côme avec ses soieries de prix; c'est Milan aux fabriques d'armes à feu, qui ne valent pas les nôtres et ses fabriques de meubles artistiques qui ne sont pas sans cachet.

Des marbres rares, jaunes comme des topazes brulées ou verts comme des émeraudes, des dentelles au point ravissant, des galeries de cadres dorés d'un dessin charmant, des camées de toute beauté, et, encore des vases, des vasques, des statues, des bustes, des amours qui palpitent, des deuils qui se penchent, des grâces qui s'alanguissent, des bouches qui fleurissent, des regards qui sourient ou se mouillent, voilà l'appoint d'art considérable, distingué et original de cette Italie artiste toutefois, qui fut la mère de la Renaissance, tandis que l'Italie industrielle d'aujourd'hui étale modestement ses échantillons de fibres textiles de Stibium et de revêtement de la Compagnie Villa, contre les déprédations des fleuves et des torrents.

Au fur et à mesure que l'on prend possession de son exposition qui a 1.800 mètres carrés, on aime davantage ce peuple qui, suivant l'appréciation d'un diplomate, a été une de ces nations qui se sont levées pour protester contre la fatalité des dominations illégitimes, pour conquérir la liberté, l'indépendance et qui, plus que toute autre, a été heureuse, a réussi! L'Italie a vécu par la puissance des revendications du droit, par le déchaînement victorieux du sentiment national, par la dextérité de sa politique audacieuse et souple reprenant et repoussant plus loin l'oeuvre des armes.

Et tout ce que l'on en voit, tout ce que l'on en apprend dans ces stands établit notre jugement conforme à la conclusion de M. A. Fouillé que nous citions tantôt, quand il dit à juste titre que l'Italien moderne a su traverser toutes les crises sans jamais désespérer de sa patrie, a subi toutes les servitudes en gardant l'amour de la liberté.

Il est arrivé à ses fins qui étaient de nobles fins, il s'est relevé de toutes ses chutes, il a eu assez d'intelligence et de volonté persévérante pour se mettre au niveau de l'Europe moderne, pour s'instruire de toutes les idées scientifiques, pour s'enrichir de tous les procédés industriels. Il a développé toutes les qualités qui, d'une nation naguère abaissée et partiellement asservie, devaient refaire une grande nation.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905