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Etats-Unis



Il y a deux âmes de peuple qui s'opposent le plus par la violence de leurs contrastes, l'antithèse flagrante de leurs divergences, la personnalité accusée de leurs caractères, et qui pourtant gardent dans leurs tréfonds la même foi orgueilleuse, la même exaltation de vanité, la même confiance en soi.

C'est l'âme japonaise, compliquée, hermétique, impénétrable, inexplicable, c'est l'âme américaine, nette, tranchante, expéditive et franche.

La psychologie de celle-ci est facilement accessible et M. Roosevelt l'a analysée et mise à nu dans un discours prononcé au Hamilton-Club à Chicago, le 10 avril 1899, sur « la vie intense ». Nous admirons l'homme qui incarne l'effort victorieux, l'homme qui ne fait jamais de tort à son prochain, qui a les
qualités viriles nécessaires pour l'emporter dans la sévère lutte de la vie actuelle.

Il est dur d'échouer, mais il est pire de n'avoir jamais essayé de réussir. Dans cette vie nous n'arrivons à rien que par l'effort. Etre affranchi de l'effort dans le présent signifie simplement qu'il y a eu de l'effort amassé dans le passé.

Un homme ne peut être affranchi de la nécessité de travailler que par le seul fait que lui ou ses pères ont travaillé avant lui avec fruit. Si la liberté ainsi acquise est bien employée et si l'homme fait encore un travail actuel, quoique d'espèce différente, il montre qu'il mérite sa bonne fortune. Mais s'il traite cette période où il est affranchi de la nécessité du labeur actuel comme une période non de préparation, mais de simple jouissance, il montre qu'il est simplement un encombrement à la surface de la terre et il se rend sûrement incapable de tenir sa place parmi ses camarades, si le besoin de faire ainsi surgissait de nouveau.

Une simple vie d'aise n'est pas à la fin une vie vraiment satisfaisante et, par-dessus tout, c'est une vie qui, finalement, rend ceux qui la mènent incapables d'un travail sérieux dans le monde.

Comme sur une table de dissection, l'âme américaine étale ses modèles et ses motifs, ses désirs et ses raisons, ses volontés et ses espérances, telle nous la voyons encore dans « La démocratie triomphante » de M. Carnegie.

Ici, nous la retrouvons à peine, il faut la chercher, courir après, l'exhumer presque de dessous les envois qui, à défaut d'être américains, pourraient être anglais. C'est une question de jeux d'étiquettes.

Elle se blottit au fond des halls, masquée par un fouillis d'étalages. C'est le musée organisé par « l'Amêrican Institut of social service » où sont accumulés les faits, les expériences de l'amélioration sociale, où sont enregistrées les lois du travail. Centre d'investigations et de recherches, distributeur des résultats obtenus.

Beaucoup ont passé à côté de cette alvéole, la soupçonnant un peu, l'ignorant peut-être, sans se douter que la vie économique et sociale des Etats-Unis était là, enfermée dans ces armoires qui s'entrebâillent rarement, dans ces casiers qui s'entr'ouvrent à peine. Il y a là des notes, des tableaux, des panneaux, des photographies, qui constituent le bilan formidable d'une nation qui puise dans l'initiative particulière
de ses citoyens les éléments d'un développement moral et matériel incomparable.

Les fabriques américaines mettent leur point d'honneur à travailler au relèvement de la classe ouvrière, elles fondent des salles de plaisir, des locaux de réunion, des salles de bains, créent des cours de tous genres, améliorent considérablement tout ce qui apporte un peu de confort, de joie, de salubrité et de sécurité dans la vie, s'efforçant d'élever l'homme au-dessus de sa condition en lui apprenant à se gouverner et à se perfectionner. La fabrique de produits alimentaires de Heinze, de Pittsburg, l'établissement de la « National Cash Register Company », et tant d'autres donnent de bienfaisantes
leçons à la vieille Europe.

Les sectes religieuses qui sont là-bas libres et indépendantes, dégagées de toute influence d'Etat, coopèrent de toutes leurs forces à ce mouvement. Elles essaiment sur l'étendue du territoire américain la variété de leurs institutions pratiques, appelant vers elles la multitude des croyants parce qu'elles se savent condamnées à la mort si elles ne parviennent pas à retenir leurs fidèles dans l'armature d'une protection efficace faite de toutes les oeuvres de charité et de droit qui assurent, défendent, adoucissent
la vie humaine, misérable épave que le malheur et la douleur ballottent et déchiquètent.

L'avons-nous assez bafouée, ridiculisée, chansonnée, cette Armée du Salut qui débarqua un beau jour en Europe, poursuivant sa mission de prosélytisme? Nous sommes-nous assez cruellement moqués de ces pauvres filles qui, sacrifiant leur jeunesse, déambulaient par les rues, engoncées dans une robe bleue sans luxe, ni même de coquetterie, une mesquine pèlerine jetée sur les épaules, la tête emprisonnée dans ce chapeau
de paille dont les ailes se rabattent sur la figure et assujetti par un cordon quelconque noué à la diable sous le menton.

Eh bien, l'Armée du Salut livre d'intéressants combats contre la misère. Elle a fondé des orphelinats, des maisons de vieillesse et de secours, des bureaux de placement et des refuges dans 52 villes.

N'est-ce pas que le rire se fige soudain devant cette simple énumération et que l'on se sent puni de quelque remords en songeant à notre cruauté irréfléchie, à notre médisance impudente avec la mauvaise excuse que nous ne savions pas.

Notre âge est sans pitié, eut dit La Fontaine. Et ce trait plus que tout autre nous révèle une Amérique que nous ne connaissons guère, que des passants ou des voyageurs croient posséder, parce qu'ils ont sauté d'un paquebot dans un sleeping et emporté dans leurs souvenirs les vues cinématographiées d'un peuple vibrant, bouillant, trépidant, lancé à corps perdu dans le tourbillon des affaires, fasciné par le gain, hynoptisé par les chiffres et que nous le jugeons uniquement dans les impressions si bien enlevées, soient-elles d'un littérateur comme Paul Bourget qui nous donne « Outre-Mer », d'un reporter comme Jules Huret qui nous rapporte de là-bas son « De New-York à la Nouvelle-Orléans ».

Il ne faut pas la voir dans cet important escadron de machines à compter, à écrire, etc., qui visent à économiser le temps, dans ces bureaux, ces casiers, ces classeurs si intelligemment compris, ces boissons et ces breuvages déconcertants ou s'amalgament tous ces alcools, ces boîtes de conserves qu'elle débite à l'infini, ces lunettes et ces pince-nez dont les marchands exaltent l'excellence, il faut l'aller quérir dans ce musée social où elle se tient silencieuse et vaillante, où elle paye généreusement la redevance humanitaire que sa fortune publique, qui fait pâlir celle des autres nations, doit exclusivement à la constance dans l'énergie, à la virilité dans l'effort, à la témérité dans l'initiative d'une race qui va sans cesse de l'avant, résolument, impérieusement, ruée tout entière à la poursuite d'un but dont sa fière ambition recule toujours la limite.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905