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L'Etat Indépendant du Congo


L'Etat Indépendant du Congo à l'exposition de Liège 1905

Après avoir participé de la façon la plus brillante et la plus remarquée aux Expositions d'Anvers 1894 et de Bruxelles 1897, l'Etat Indépendant du Congo semblait avoir décidé de ne plus se manifester dans les World's Fair.

Son abstention fut vivement regrettée à l'Exposition de Paris 1900 où nombre de Belges et d'étrangers constatèrent, avec déception, l'absence de toute participation coloniale belge.

Mais une manifestation aussi haute, aussi importante que celle de l'Exposition universelle de Liège, son but élevé, la glorification de trois quarts de siècle d'indépendance et de progrès, ne pouvait se passer d'une démonstration de la « plus grande Belgique » qui vint y affirmer sa marche vers le progrès. Ce Congo, d'ailleurs, n'est-il pas doublement grand parce qu'il est le résultat merveilleux de l'initiative de S. M. le Roi, et qu'il est encore un admirable exemple de ce que peuvent produire les qualités de travail et d'endurance des hommes de notre pays!

Aussi, le Comité Exécutif de notre Exposition employa-t-il tous ses efforts pour assurer l'érection d'un pavillon du Congo dans la grande World's Fair. M. Paul Van Hoegaerden, viceprésident du Comité Exécutif, spécialement chargé de la mise à exécution du projet, y travailla avec un infatigable dévouement.

Secondé par M. Jacques Desoer, un des secrétaires généraux adjoints du Comité et par les divers services de l'Etat Indépendant, il eut la satisfaction de pouvoir assurer l'organisation d'une très intéressante section coloniale belge. Celle-ci mit en un lumineux relief l'oeuvre si hautement humanitaire de S. M. le Roi et montra le gigantesque travail accompli dans ce pays sauvage, encore ignoré et inabordable, il y a trente ans. Travaux d'assainissement de tous genres, institutions de lois sages, répression des féroces coutumes des nègres, tout ce qui, en un mot, constitue le bienfait de la civilisation, fut introduit et répandu sur cet immense territoire.

Avant d'entrer dans des détails concernant le pavillon lui-même, détails qui, présentés de cette façon, n'auraient qu'une valeur de reportage, il nous paraît nécessaire de donner d'abord quelques notes sur l'Etat Indépendant, afin de montrer les efforts énormes qui furent dépensés pour faire d'une contrée inhabitée et sauvage, la colonie florissante que cet Etat constitue à l'heure actuelle.


APERÇU HISTORIQUE

Il y a trente ans, le Congo dont on ne connaissait que la partie voisine de l'embouchure du fleuve du même nom, était une vaste contrée peuplée de sauvages, couverte de forêts impénétrables, domaine d'une faune abondante et féroce; ça et là, des rivières, de grands fleuves impétueux encombrés d'obstacles, marquaient encore l'abandon d'un pays au seul caprice de la végétation et de sa destinée naturelle.

L'état constant de guerre régnait entre les peuplades qui l'habitaient; de tribu à tribu et même de village à village, c'étaient des luttes continuelles avec leurs conséquences les plus terribles: meurtre, rapt, pillage, violence, cannibalisme; vie de perpétuelle alarme ou de défensive constante qui permettait à peine la chasse, la pêche, la cueillette de quelques fruits, la construction de huttes rudimentaires, l'entretien de
quelques cultures hâtives.

Dans le village lui-même, la situation n'était pas moins horrible: le droit du plus fort constituait toute la justice et il n'était pas jusqu'aux fêtes qui ne présentassent comme principal attrait, la seule satisfaction de passions grossières et sauvages nées de la férocité instinctive de races non civilisées.

Les habitants humains, féroces comme les animaux de la brousse, rebelles à l'instinct universel de sociabilité, n'avaient d'autre préoccupation que de faire prévaloir sur les faibles le droit de la force brutale.

Cependant, la richesse entrevue de cette contrée, la possibilité d'y créer des débouchés pour nos produits nationaux avait attiré l'attention de Léopold II qui, après tous les progrès réalisés depuis 1830, rêvait pour la Belgique d'une expansion plus grande vers des pays nouveaux. C'était là une idée grandiose que S. M. avait déjà exprimée en 1861, dans un ouvrage intitulé: Le complément de l’oeuvre de 1830.

En 1876, il avait réuni à Bruxelles, de son initiative propre, une conférence géographique à laquelle il fit connaître
ses vues. Il exposa un programme de pénétration en Afrique et demanda que l'on mit à l'étude les questions suivantes :
1) Désignation précise des bases d'opération à acquérir sur la Côte de Zanzibar et à l'embouchure du Congo.
2) Désignation des routes à ouvrir et des stations hospitalières à créer.
3) Création d'un Comité international central et de Comités nationaux pour poursuivre l'exécution de l'oeuvre une fois bien définie.

Le 14 septembre 1876 fut constituée l'Association internationale africaine dont le Roi des Belges fut proclamé Président sur la proposition de Sir Bartle Frère, et qui adopta comme drapeau le pavillon bleu orné d'une étoile d'or. Peu après se constituait le Comité national belge de cette institution internationale.

Sur ces entrefaites, Stanley, parti trois ans auparavant de Zanzibar et ayant traversé l'Afrique et reconnu le cours du Congo, arrivait à Borna et revenait en Europe.

En février 1879, le célèbre explorateur était engagé par le Comité d'Etudes du Haut Congo, fondé trois mois auparavant. Il retournait aussitôt à Zanzibar, y recrutait le personnel nécessaire à une nouvelle expédition et arrivait au mois d'août suivant à Banana. En février 1880, il commençait le long des chutes de la Stanley-Pool, le transport du matériel de l'Expédition du Comité d'Etudes.

De 1881 à 1884, l'explorateur, dont l'énergie et l'activité furent réellement étonnantes, fonda plusieurs stations, entre autres celle de Léopoldville, découvrit un grand lac qu'il nomma Lac Léopold II, et peu après, procédait au lancement sur les eaux du Pool du premier bateau à vapeur, l’En Avant, construit, ainsi que deux autres, par la Société Cockerill, pour ce service spécial.

Déjà une période d'activité se dessinait, le terrain se préparait, et dès 1882, le Comité d'Etudes était remplacé par l’Association internationale du Haut-Congo, dont la souveraineté fut successivement reconnue par le Sénat de Washington, la France et l'Allemagne.

Le 3 novembre 1884, cette dernière puissance, d'accord avec la France, invita les représentants des pays à se réunir à Berlin pour régler, par une entente internationale, la question africaine.

Cette conférence, à laquelle 14 puissances participaient, proclamait d'emblée la liberté absolue du commerce dans le bassin du Congo, et après trois mois de travail, elle aboutit à la rédaction de l'Acte Général de Berlin.

Au nouvel Etat, il manquait encore un souverain. Le 1er août 1885, avec le consentement du Parlement belge, Léopold II notifie aux puissances la constitution de l'Etat Indépendant du Congo et son avènement à la souveraineté de celui-ci.

Immédiatement le nouvel Etat organise son gouvernement central qui comprend, dès ce moment, trois Départements, Affaires étrangères. Finances,
Intérieur, ayant leur siège à Bruxelles.

D'importantes mesures politiques et sociales marquent encore l'avènement du Congo au rang de puissance moderne. C'est ainsi que l'Etat Souverain adhère à la convention postale universelle de Paris, crée des bureaux de postes, tandis qu'il met en vigueur, le 10 mars 1886, le décret organisant la justice répressive: Au mois d'août 1887, commence la frappe des pièces de monnaie en argent et en cuivre. Pendant ce temps, de hardis explorateurs pénètrent dans des régions encore vierges de toute trace européenne et ouvrent ainsi la voie à l'élément civilisateur.

Cependant, l'oeuvre essentiellement humanitaire de l'Etat Indépendant se trouvait entravée par des adversaires redoutables, les Arabes, vendeurs
d'esclaves, qui trouvaient au Congo un champ à d'amples et lucratives récoltes. Déjà, le 28 août 1886, ils avaient pris la station de Stanley-Pool qui, heureusement, put être réoccupée par les troupes de l'Etat, le 5 juin 1888.

Cet échec n'arrêta pas leurs tentatives néfastes; leurs incursions se multipliaient, les troupes de l'Etat étaient harcelées sans cesse. On ne pouvait songer à les attaquer immédiatement si l'on voulait avoir pour soi quelques chances de plein et entier succès.

Il fallait se créer une base solide par l'organisation des deux camps retranchés de Basoko et de Lusambo.

Les Arabes furent enfin battus, les chefs ennemis se soumirent, mais dix-neuf mois furent nécessaires pour mener à bonne fin la campagne de Manyema, pendant laquelle l'Etat eut malheureusement à déplorer la perte de trois chefs intelligents et dévoués, Hodister, Emin Pacha et Ponthier.

Cette victoire donna une nouvelle activité au commerce dans l'Etat: le 30 juillet 1889, la première vente publique d'ivoire eut lieu à Anvers; en mars 1890, commencèrent les travaux de construction du chemin de fer de Matadi, tandis que le Katanga devenait l'objectif de remarquables explorations. Peu à peu, on occupa le Katanga, le bassin de l’Uelle et la partie occidentale de Bahr-El-Ghazal jusqu'au Nil, de Dar-Banda jusqu'aux confins de Darfour et de Kuka, malgré la présence dans la région de Madhistes, vendeurs d'esclaves.

Le 9 janvier 1895 voit s'établir le premier lien de communication moderne et rapide entre la vieille patrie et la grande terre nouvelle; le steamer Léopoldville, récemment lancé, effectue la traversée Anvers-Boma, en dix-sept jours et demi.

Enfin, le 17 février 1897, les troupes de l'Etat, sous le commandement du major Chaltin, mirent le siège devant Kedjof et enlevèrent la place de haute lutte, contribuant à la défaite définitive des Madhistes fanatiques et barbares.

Dès lors, sauf les contretemps provoqués par les révoltes de tribus, l'Etat Indépendant du Congo organise partout l'administration de son territoire. A cet effet, un emprunt est contracté et le succès qui l'accueille marque la confiance de tous dans l'Etat Souverain; des tronçons de lignes de chemins de fer, des voies de navigation, des routes carrossables sont créés; dernier venu des pays participant à l'Economie générale du monde, l'Etat Indépendant du Congo s'annonce comme devant être une des colonies les plus florissantes dont puissent s'enorgueillir les vieux pays.

Fruits d'une succession continue d'efforts et de dévouement, les résultats obtenus sont immenses. De quelque côté qu'on les envisage, ils sont dignes d'une oeuvre dont l'idée créatrice fut hautement humanitaire et dont le but philanthropique rivalise avec la haute pensée patriotique.

Vouloir citer tous les progrès si rapidement accomplis serait impossible, nous risquerions d'en omettre, même de très marquants. Signalons cependant, au point de vue propre à l'élément indigène, l'abolition de l'esclavage, la suppression de la polygamie, la répression du cannibalisme, l'amélioration marquée des conditions de la vie matérielle, la création d'hôpitaux pourvus de tous les progrès, la prohibition de l'alcool.

Au point de vue belge, les résultats ne sont pas moins appréciables. Nos nationaux trouvent au Congo un débouché, sans cesse accru, des produits belges qu'ils échangent contre les produits naturels dont l'indigène ignorait jusque-là la valeur.

En même temps, la découverte des hauts plateaux du Katanga prépare aux Belges un terrain de colonisation par le peuplement digne de retenir l'attention, puisque la Belgique est le pays où la densité de la population est la plus grande.

Dans un ordre d'idées plus spécial, faut-il dire encore que si la vitalité d'un peuple est en raison directe de sa capacité d'expansion, l'oeuvre de S. M. le Roi a définitivement poussé les Belges dans cette voie qui est leur avenir. En présence d'un tel fait, n'est-on pas saisi d'admiration pour la largeur de pensée de S. M. Léopold II? et n'est-on pas amené tout naturellement à dire: OEuvre superbe que celle-là qui unit à son côté utilitaire la plus grande portée morale qu'une entreprise humaine puisse avoir.


LE PAVILLON DU CONGO

Le pavillon du Congo à l'Exposition de Liège rappelait aux visiteurs l'histoire presque entière de l'oeuvre, la lente et pacifique assimilation d'éléments européens à un pays sauvage. Aucun vestige de construction publique indigène de quelque importance n'existant au Congo, il ne fallait pas y chercher un élément représentatif, susceptible d'adaptation plus ou moins stylisée; aussi jugea-t-on préférable de reconstituer à la World's Fair wallonne la résidence du Gouverneur général du Congo, à Borna. Celle-ci fut toutefois appropriée aux besoins d'une section d'Exposition par M. l'architecte bruxellois Sneyers.

Le glorieux drapeau bleu, étoile d'or, flottait sur ce pavillon dont l'agréable teinte blanche perçait . à travers le feuillage du parc, Un escalier conduisait au rez-de-chaussée surélevé; celui-ci s'entourait entièrement d'une grande galerie.

Les esprits qui aiment une chose plutôt pour ce qu'elle évoque que pour ce qu'elle représente étroitement, voyaient en ce pavillon un rappel de la vie coloniale dans les pays torrides; ils se plaisaient à évoquer quelque Européen en casque blanc, étendu sous ces longues galeries, dans la fraîcheur des matins ou l'apaisement des soirs.

Les arbres qui entouraient le pavillon pouvaient remplacer le décor local de baobabs et de palmiers géants; certains beaux jours de notre été pouvaient évoquer le grand soleil de là-bas, et il n'était jusqu'au ciel doucement bleuté, miroitant clairement entre les jours dentelés du feuillage, qui ne put aider à l'illusion.

Deux groupes de nègres, dans des attitudes défensives, ornaient l'entrée et se retrouvaient, sous des manifestations plus pacifiques, dans la première pièce du pavillon, sorte d'antichambre où se synthétisait l'oeuvre coloniale. Des groupes des sculpteurs Rombaux et Jacques Marin, au nombre de quatre, représentaient : le Potier Basoko, le Chasseur Azandi, les Perles /(assai, et la Toilette Sango.

Le panneau du fond se couvrait d'une grande fresque symbolique : L'entrée de la Civilisation au Congo, dans la manière de Puvis de Chavannes, du Bruxellois Ciamberlani. Ça et là, sous de claires vitrines, les statuettes en ivoire ou les orfèvreries sur ivoire jetaient la note élégante d'un art décoratif d'une somptuosité délicate.

Nous avons particulièrement conservé le souvenir d’un magnifique coffret en ivoire, œuvre de l’orfèvre Wolfers, de Bruxelles.

Le vieil argent des serrures et des plaques s’harmonisait à merveille avec la blancheur laiteuse de l’ivoire. Ce spécimen précieux et unique était acquis par le Musée de l’Etat.

L’ivoire tenta encore d’autres sculpteurs, et pour cause, certains reflets de cette matière précieuse donnent, plus que le marbre, l’idée de la chair elle-même, dans ce qu’elle a de tendre et de lumineux.

Une simple énumération des spécimens exposés dans le pavillon nous est imposée. C’était saint Michel (ivoire, bronze, pierres, émaux), de Ch. Samuel, Coquetterie, (ivoire et onyx) , et l’Inspiration (ivoire et onyx) du même ; l’Etoile du Soir, de P. Braecke ; Rêverie, de Rousseau ; Psyché, Jeune Bacclius ; l’Offrande, Vase à Fleurs ; Avant le Bain, de Van Bemden ; l’Ange du Foyer, de Lagae ; Captive, de Herain ; Eva et Merita, de J. Marin, enfin, Pandore (ivoire et bijoux) de J. de Rudder.

La seconde salle du pavillon, à laquelle on accédait par des baies pratiquées dans le panneau du fond, renfermait la plupart des produits à l'usage du commerce d'importation et d'exportation au Congo.

Les articles importés, quelle qu'en puisse être la banalité, avaient leur signification spéciale : ils disaient Le besoin de l'Européen au Congo et marquaient l'utilité des produits auxquels nous ne prêtons dans nos pays qu'une importance très secondaire. Il était curieux, par exemple, de voir des clous, de vulgaires clous, prendre une place importante dans ce Musée.

Les produits d'alimentation et leur mode de conservation y occupaient aussi une grande place; la liste, quelque suggestive qu'elle puisse être, serait interminable et deviendrait fastidieuse. Il est cependant intéressant de noter dans cet ordre de choses, le sel, soit pour la consommation, soit pour l'agriculture,
les thés, le lait, le chocolat, le jambon, les légumes en conserves : asperges, petits pois, haricots, céleris, épinards, jets de houblon ; enfin les gibiers en pâtés, diverses viandes, les poissons, les fruits et les confitures.

A côté des vitrines occupées par ces produits comestibles, d'autres offraient à notre observation les vêtements susceptibles de s'adapter au climat du pays: toiles légères et résistantes, pour la plupart blanches, afin de ne pas absorber les rayons solaires. Venaient ensuite. Des casques coloniaux, des bâches imperméables destinées à constituer un abri temporaire dans le cas de quelque intempérie surprenant le voyageur dans un lieu éloigné, enfin des pièces de harnachement pour chevaux.

A côté de l'élément civil et colon, représenté encore par des malles-lits, des valises, des chaussures résistantes, on trouvait l'élément militaire, évoqué par les mêmes vêtements légers couverts de quelques galons ou dorures qui seuls en marquaient la destination.

Des perles orientales, des miroirs à cadre de cuivre poli, des rocailles, divers objets de fantaisie genre bazar, donnaient indirectement un indice amusant du caractère enfantin des nègres.

La parfumerie qui se trouvait représentée par des savons de toilette, des eaux et poudres diverses marquaient déjà une européanisation plus avancée; des allumettes chimiques faisaient penser à l'étonnement des nègres devant ces tisons diaboliques.

Après ces divers hors-d'oeuvre — bien peu y rangeront la pipe dont on voyait ici des spécimens respectables — nous retrouvons l'utile: les canifs, les couteaux de table, les coutelas avec gaîne et courroie, les rasoirs, enfin, une amusante olla-podrida d'articles de ménage où la quincaillerie dominait.

L'industrie métallurgique voisinait et nous montrait surtout des clous, de précieux clous sous diverses formes et différentes grandeurs; celle-ci comprenait encore la tréfilerie, des outils de serrurerie, des batteries de cuisine en émail, cuivre, nickel, aluminium, des outils pour les chemins de fer, le Génie civil et militaire.

L'éclairage qui devait surtout se subordonner aux ressources locales, était représenté par des spécimens de lampes, lanternes, suspensions à l'huile de palme; quelques-unes cependant étaient au pétrole.

Voici les parapluies: dans un pays de soleil et de grandes averses, ils sont d'un très grand usage et les nègres en sont particulièrement friands. Ceux-ci le considèrent comme un objet de marque, et qu'il pleuve ou que le soleil luise, ils le portent sous le bras comme un vade-mecum de grande distinction.

Quand nous aurons cité encore du crin animal frisé pour meubles et literies, diverses huiles destinées à différents usages, des câbles et des cordes en chanvre et en acier, une spécialité de la ville de Termonde,
nous aurons passé brièvement en revue les différentes catégories de produits d'importation exposés.

Dans la même salle, l'exportation dont nous avions déjà vu, sous une forme artistique ou brute, un des principaux éléments, se détaillait encore par divers types de caoutchouc à des états divers, des graines de kola, de cacao, de café, du tabac, de la vanille, enfin par différents échantillons de minerais et des spécimens d'une rare beauté de bois pour ébénisterie de luxe. En paquets, sur des étals, des morceaux de lianes nouées, brutes, intriguaient le visiteur; c'était du caoutchouc.

C'est dans la grande forêt centrale où l'enchevêtrement serré des lianes, oppose à l'homme la barrière naturelle la plus infranchissable, que se trouvent la plupart des plantes à caoutchouc de la région congolaise.

Le caoutchouc congolais est produit par différentes lianes, divers arbres et même par des plantes herbacées dont la partie aérienne atteint au maximum une cinquantaine de centimètres de hauteur. C'est souvent loin des yeux du blanc, que l'indigène récolte le caoutchouc brut, tantôt par incisions pratiquées dans la tige, et par lesquelles s'écoule un suc laiteux qu'il coagule, soit par la chaleur, soit par l'action de sucs végétaux variés, tantôt, comme c'est le cas pour le caoutchouc des herbes, par battage de la partie souterraine de la plante ou rhizome. Il obtient ainsi une masse jaunâtre, rougeâtre ou noirâtre; c'est le caoutchouc brut, tel qu'il arrive à Anvers.

Mais la réglementation de la récolte de ce riche produit a permis à l'indigène de coaguler le latex par des moyens plus sûrs et plus rapides et bien que la récolte de caoutchouc soit encore susceptible d'améliorations qui du reste ne manqueront pas de se produire, l'Etat Indépendant du Congo est actuellement le plus grand producteur de gomme élastique, tandis que le port d'Anvers devient l'un des plus importants
marchés caoutchoutiers du monde.

Un double escalier conduisait à l'étage; quatre missions, celles de Stanley Falls, de la Compagnie de Désirs, des Frères Rédemptoristes et l'OEuvre des Vieux Timbres, avaient éparpillé sur les murs de la cage de l'escalier des photographies intéressantes: fétiches, sociétés de musique congolaises, types divers d'indigènes, vues du Congo, indigènes récoltant du vin de palme, oiseaux, animaux, etc.

La salle du premier étage était grande, claire, lumineuse; au fond, entre deux baies par lesquelles on accédait à une galerie extérieure, un panneau s'ornait d'une grande fresque décorative.

Les murs s'agrémentaient d'une décoration appropriée et amusante. C'étaient des panoplies d'armes indigènes, des tams-tams, des objets en osier tressé; ça et là de belles photographies aidaient à l'évocation vivante déjà suscitée par des documents en nature, tandis qu'une grande carte murale, à l'échelle de 1/1OOO.OOO, attirait l'examen et le repérage des documents en nature aux lieux dont ils étaient originaires.

Des tablettes entourant la salle à environ un mètre du plancher, supportaient les documents en nature de diverses sociétés coloniales.

La Société des Chemins de fer du Grand Lac africain s'y trouvait représentée par des réductions de locomotives et de wagons; des réductions encore, amusantes de petitesse et de précision, représentaient les bateaux à vapeur, soit à voyageurs, soit à marchandises, qui sillonnent actuellement les grands fleuves navigables. Une collection remarquable de bois indigènes y était encore exposée.

Une carte en relief occupait le centre de la salle; par son ampleur, sa valeur documentaire, concordant avec les découvertes les plus récentes, elle constituait l'élément le plus instructif du pavillon.

Cette carte, qui occupait plus de 100 mètres carrés, avait été dressée par l'Institut cartographique de Bruxelles. Le cours du Congo s'y suivait avec la plus grande facilité, son sillon profond s'alimentait des innombrables veines de ses affluents : le Sukenie, le Kasaï, le Kouango, le Sonori, le Maringo, l'Uelle et combien d'autres; des dépressions bleutées désignaient les lacs, des éminences, les montagnes. On ne pouvait lire cette carte sans avoir un juste sentiment d'admiration pour les civilisateurs. Sans eux,
elle n'aurait pu se produire; elle représentait la conquête et les difficultés qui l'entravèrent.

L'élément civilisateur y apparaissait clairement et n'était pas moins curieux à observer; les lignes télégraphiques étaient simulées par de petits poteaux, ils partaient de Boma, atteignant Matadi, remontaient le Congo jusqu'à l'embouchure du Busipa; une seconde ligne reliait la rive du Tanganika aux Portes d'Enfer; de petites locomotives marquaient les points de départ et d'arrivée des différentes lignes de chemin de fer; on les suivait de Boma-Matadi à Léopoldville, de Stanleyville à Ponthierville, de Bulé à Sendive, là où le fleuve n'est pas navigable.

Partout de petits drapeaux tricolores, piqués à même la carte, indiquaient les différents postes et les stations.

Par un retour naturel de la pensée, après avoir ainsi parcouru le pavillon tout entier, le visiteur accordait un hommage d'admiration et de reconnaissance à l'œuvre humanitaire, dont un Roi très actif, accessible aux idées les plus hautes et les plus clairvoyantes, avait pris l'initiative.


Il avait pu voir par les différents objets exposés dans le pavillon, les vestiges de la sauvagerie qui, peu à peu, recule devant la civilisation; sur le passage de celle-ci, il trouvait un pays renouvelé, assaini, sillonné de lignes télégraphiques, de chemins de fer, de fleuves navigables parcourus par de grands bateaux à vapeur.

Il voyait déjà, dans un avenir plus ou moins proche, notre pays débordé par une surproduction intense et par une population enserrée dans des frontières d'un développement minime. Mais la colonie était là pour recevoir tous ceux dont l'énergie individuelle se noyait dans la masse; elle leur livrait son territoire immense, son sol riche et non encore pressuré de toutes les manières. Et là-bas se fondait une seconde Belgique qui livrait à l'ancienne les précieuses matières premières ; l'ancienne, à son tour, lui en renvoyait une partie, transformée diversement.

C'était là le côté utilitaire, accompagnant l'idée philanthropique de l'oeuvre, qui n'en pouvait paraître que plus grande. C'est, du reste, le propre des entreprises élevées, d'avoir à côté de leur but essentiel, une foule d'heureuses conséquences qui, bien que d'un autre ordre, n'en sont pas moins la suite naturelle.

Le peuple belge, depuis son avènement à la liberté, avait prouvé ses rares qualités d'énergie, sa faculté à suivre le progrès et à en tirer le plus grand parti possible. Le Roi avait voulu que le peuple belge fut ainsi le véhicule de la civilisation dans une contrée que l'on surnommait « La terre des ténèbres ». En même temps, la religion la plus douce, la plus consolante remplaçait peu à peu l'idolâtrie aux rites féroces, aux exigences sanguinaires.

L'histoire perpétuera le nom de Léopold II comme celui d'un prince aux larges conceptions, aux idées élevées, et lui fera peut-être de l'oeuvre congolaise l'un de ses plus beaux titres de gloire.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905