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Chine


Chine à l'exposition de Liège 1905

Le fait que la Section chinoise constituait une participation officielle, la marquait d'un relief particulier. La Chine avait bien pris part à d'autres Expositions belges antérieures, mais ces manifestations, dues à des entreprises privées, ne nous avaient donné qu'une Chine d'opéra-comique, celle que chacun connaît pour avoir bu de son thé, acheté de ses porcelaines ou de ses soies, les unes ou les autres plus ou moins authentiques.

Il est très compréhensible que les relations importantes qui, grâce à l'initiative de notre Roi, se sont créées entre notre pays et le Céleste-Empire, ainsi que la présence parmi nous, en qualité d'étudiants, de Chinois de haut rang et les places de hauts fonctionnaires occupées là-bas par des Belges y aient puissamment aidé.

Assurément, ce n'est point par la visite, même scrupuleuse, d'une installation de 700 mètres carrés, que le visiteur verra se dévoiler les secrets d'un Empire possédant plus de 400 millions d'habitants et une histoire de cinquante siècles.

Un coin du voile cependant a été soulevé; on nous a montré une Chine industrieuse et productive; on nous a fait voir sa civilisation vieille et sage, les ressources de son industrie, de son commerce et de ses arts.

Dans la plupart des dix-huit provinces de la Chine propre, une ou plusieurs villes, en outre de celles stipulées par les traités, sont ouvertes au commerce étranger.

Dans chacune d'elles fonctionne un bureau des Douanes Impériales, placé sous la direction d'un Commissaire étranger, qui peut être en même temps directeur des Postes, des Phares, des Octrois ou titulaire de quelque autre fonction officielle. La direction générale des Douanes, établie à Pékin, a été confiée par le Gouvernement Impérial, à Sir Robert Hart, baronnet d'Angleterre, Mandarin du plus haut degré, honoré par l'Empereur de Chine du titre éminent de Gardien de l'Héritier Présomptif du Trône Impérial et anobli rétrospectivement de trois générations. Par ordre de Sir Robert Hart, président ex-officio de toutes les sections chinoises aux Expositions étrangères, les directeurs des Douanes des divers ports de la Chine, avaient rassemblé des collections de tout ce que leurs districts respectifs pouvaient offrir d'intéressant; des Vice-Rois avaient spontanément offert de précieuses collections d'objets d'art et de curiosité; des négociants et des particuliers y avaient joint des articles se rapportant à leur commerce.

Telle était la provenance des précieux objets qui furent exposés à Liège. Sa Majesté l'Empereur de Chine avait nommé, pour le représenter, en qualité de Commissaire général à l'Exposition de 1905, son Ministre à Bruxelles, Son E.xcellence M. Yang Tsao Yun, Mandarin du plus haut degré, Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire auprès de S. M. le Roi des Belges, ayant comme adjoints MM. Shen Soeu Ling, secrétaire de la Légation Impériale de Chine à Bruxelles, Shu Kia Sian et Liou Sy Tchang, tous deux secrétaires interprètes à la dite Légation.

Un Commissaire délégué avait été adjoint à Son Excellence le Ministre de Chine.

C'était un Belge, M. van Aalst, directeur des Douanes Impériales, Mandarin du troisième rang, portant le double dragon du deuxième degré. Ce fut lui qui s'occupa spécialement de l'installation et de la direction des sections. Enfin, le Secrétariat du Commissariat avait été confié à M. D. Percebois, du Service des Douanes Impériales chinoises.

La splendide participation de la Chine à l'Exposition de Liège se divisait en deux parties: l'une, surtout documentaire, occupant une partie des halls d'amont, l'autre attractive et commerciale s'érigeant au Jardin d'Acclimatation, sur la butte de l'ancienne Cage aux Ours, et s'étendant jusqu'au lac voisin.



LA SECTION CHINOISE DES HALLS

Le plan de la merveilleuse section chinoise des halls, conçu et élaboré par M. van Aalst, avait été exécuté de la manière la plus heureuse par M. Meringuet, architecte conseil du Commissariat et ses entrepreneurs: MM. Clerfeuille et Derussy.

Avec ses toits relevés en arêtes, son fouillis de dragons sculptés dans le bois, les embriquements de tuiles jaunes de son pavillon central, la section chinoise constituait un décor approprié et riche aux trésors artistiques que recelaient ses vitrines.

Comprise entre l'Allemagne, l'Amérique et le Japon, la section occupait une superficie de construction de 700 mètres carrés. L'entrée principale se trouvait en face du Japon. Elle consistait en un pailow ou arc de triomphe à trois baies, sa partie supérieure richement ciselée et ornée portait un écusson, couvert de caractères indéchiffrables pour nous et qui signifiaient: « Empire de Chine ».

On se trouvait alors sur une sorte de place publique entourée de pailows, réductions de deux places célèbres de Pékin nommées: Place des quatre portiques.

L'un de ceux-ci représentait l'ancienne entrée du Ministère des Affaires étrangères à Pékin, le Tsoungli Yamen.

Comme là-bas la même inscription cordiale s'y lisait :
« Wdi Ti Fou », Que les relations entre la Chine et l'Etranger soient paisibles et heureuses.

Ce portique donnait accès à un Yamen, c'est-à-dire à la résidence d'un fonctionnaire de haut rang. C'était d'abord une première cour d'entrée à droite
et à gauche de bâtiments, ceux-ci réservés au bureau du Commissariat, en Chine, de bureaux et de logements pour les divers employés et subordonnés du
mandarin. Une nouvelle porte donnait ensuite accès à la cour intérieure, résidence propre du mandarin. Devant se dressait un superbe pavillon, entouré d'une terrasse en simili-marbre. Ses vitraux finement découpés en forme d'arabesques, ses toits aux arêtes embriquées de tuiles jaunes d'or faisaient de ce pavillon un véritable bijou exotique, dont on eut volontiers possédé une réduction, destinée à orner quelque appartement. Un large escalier
conduisait à la pièce centrale du pavillon, élevé d'un mètre au-dessus du niveau de la cour. Un double toit le recouvrait; le premier carré représentait la Terre que les anciens Chinois croyaient de cette forme, le second, de forme ronde, simulait le firmament reposant sur la terre. Copie réduite d'un temple de Pékin, ce pavillon, luxueusement meublé de sièges recouverts de soie aux dossiers originalement découpés, servait de salon de réception pour le Ministre.

Un autre pailow de la place des quatre portiques permettait de se rendre dans la rue chinoise où l'on trouvait une succession de cases dont les devantures en bois découpé étaient peintes et ornées de dessins divers, copiés dans des documents authentiques. Chaque case donnait asile à une vitrine chinoise et à une collection particulière du Gouvernement.

La grande rue chinoise se continuait par une rue plus petite où se trouvaient des boutiques aménagées pour recevoir divers négociants chinois. On arrivait enfin à une double porte en forme de lune par où l'on sortait de la section et entrait en Allemagne.

La participation de la Chine à l'Exposition de Liège pouvait se synthétiser en cette devise, écrite en caractères K'aï, sur une paire de banderoles : Dans une Exposition où toutes les choses rares sont rassemblées, le génie de l'artisan appelle l'admiration des visiteurs.

C'est en effet dans l'effort individuel, dans le génie et la patience de l'artisan chinois que réside la vie intime du Céleste Empire. Les oeuvres d'art, les soies tissées, les porcelaines sont l'oeuvre d'un homme travaillant en particulier dans sa maison. La méthode a ses avantages et ses désavantages. Travaillant seul et en toute liberté, l'artisan chinois apporte à l'oeuvre conçue toute la libre efflorescence de son génie propre, un amour du bien et du beau qui ne se rencontrent pas chez nos ouvriers qui ne sont souvent que des machines perfectionnées par une longue habitude, mais ignorantes du résultat final. Par contre, ces divisions du travail réduisent considérablement le temps employé à la fabrication.

Quoiqu'il en soit, la méthode chinoise serait impossible parmi nous; elle est là-bas aisée, un artisan chinois a une rémunération journalière de six sous.

L'individu, mis dans cette obligation de travailler seul et sans maître, cherchera surtout à produire une oeuvre qui mettra en valeur son ingéniosité, sa patience, le caractère qui peut le différencier de son voisin et lui faire acquérir sur lui une suprématie.

De là, la multiplicité des oeuvres d'art en Chine.

Dans la section chinoise à Liège, elles foisonnaient. C'étaient surtout les porcelaines, les statuettes en grès sculpté, les figures en bois sculpté et doré, etc.

Toutes ces oeuvres revêtaient un caractère d'utilisation pratique; la chose ressort trop clairement des vases et des récipients en porcelaine ou en cloisonné pour que nous les fassions apparaître; quant aux statuettes, aquarelles sur banderoles de soie, il est à remarquer qu'elles ont toutes un caractère religieux. La valeur décorative que nous leur accordons, très réelle du reste, n'en est qu'une adaptation européenne et non une
assimilation intime de goûts.

Parmi les figurines exposées à Liège, trois sont surtout populaires en Chine. Elles représentent « Kwan Ti », le dieu de la Guerre, dont la grande influence est propice au bien de la nation, « Tsao Chun Kong », l'ange tutélaire du foyer, et enfin « Fou Té Yeh », le seigneur de l'heureuse vertu, c'est à-dire du bonheur selon Boudha et les désirs terrestres.

Quelques-unes des œuvres d'art exposées à Liège avaient un grand caractère d'ancienneté ou
de rareté.

Son Excellence M. Yang Tsao Yun, le Ministre de Chine, avait confié aux vitrines de la section chinoise plusieurs objets précieux de sa collection particulière. On y relevait un vase antique, en bronze, ayant servi à contenir l'eau ou le vin dans les cérémonies religieuses et datant de la dynastie des Tchow qui régnait sur la Chine septentrionale depuis l'an 1122 jusqu'à l'an 225 avant Jésus-Christ.

La collection la plus riche et la plus précieuse avait été envoyée par le Gouvernement provincial du Houpeh. C'étaient des vases à fleurs en jade, en malachite, en porcelaine, des presse papier ou autres objets dans les mêmes matières ou en ambre, presque tous datant du temps des Huns, dont le règne, qui commença 206 ans avant notre ère, fut l'époque la plus brillante pour l'activité intellectuelle de la Chine. A cette époque, la grande muraille longue de plus de mille lieues, construite en grosses briques d'une solidité remarquable, existait déjà depuis 25 ans. L'art de faire des briques est
donc très ancien en Chine.

Parmi les multiples objets précieux, on notait encore un vase ancien en porcelaine, en cinq couleurs sur fond noir, semé de chrysanthèmes, de mains de Boudha, de pêches et fleurs de pêcher, de feuilles de bambou, etc., fait pendant le règne de l'Empereur Kangsi (1622 à 1723). Un spécimen du même genre, mais fêlé, avait été vendu à Pékin, en 1900, pour 25.000 francs. Exemplaire unique au monde, d'une perfection idéale, le vase exposé à Liège était d'un prix inestimable.

Différents documents, envoyés par des directeurs de douanes, initiaient encore l'Européen à diverses manifestations intimes de la race chinoise. Au hasard, signalons les costumes spéciaux portés par les lettrés, une machine à calculer et une boussole chinoise dont l'aiguille marque le sud, à rencontre des nôtres où l'aiguille est dirigée vers le nord, indices d'une civilisation antique, les modèles de maisons ordinaires et de magasins, les brouettes remplaçant nos voitures, des modèles de jonques de guerre, d'octroi, de bateaux. Parmi ceux-ci, signalons en raison de la curiosité qu'il a pu susciter, le modèle d'un « bateau de fleuve », au tonnage variant ordinairement de 50 à 150 tonnes, et garni intérieurement de meubles en bois noir, coussins en satin, ainsi que d'autres ornements.

En dehors de ces oeuvres d'art et de ces objets de musée, une multitude d'échantillons de produits du sol, les uns miniers, les autres agricoles, indiquaient tout au moins, dans le Céleste-Empire, un réel développement commercial.

En première ligne, venait naturellement le thé, une des principales ressources de la Chine. Indépendamment du thé exporté dans nos pays, le Chinois pauvre emploie, pour son usage personnel, des tablettes et des briques de thé, formées des poussières agglutinées des précieuses feuilles, tamisées pour donner le thé de première qualité.

Au point de vue de l'importance commerciale, la culture du ver à soie peut être mise en parallèle. Celle-ci remonte à l'an 750 avant Jésus-Christ, la production de la soie est si considérable que même le Chinois pauvre peut se vêtir du précieux tissu.

Signalons encore la culture des perles artificielles, la fabrication des parfums dont le musc, le suif, et parmi les produits agricoles, notons le maïs, le chanvre, le ricin, les féveroles, le tabac, dont il est fait un très grand usage en prises, l'anis, le riz, les multiples industries du vêtement et des tissus, les cuirs, les peaux et les fourrures et, enfin, les mines de houille, de fer, de plomb, d'étain, de cuivre, de zinc, de mercure, d'arsenic, d'or en alluvions exploitées par des sociétés européennes, dont quelques-unes, notamment, sont belges.

Telle était la participation de la Chine à l'Exposition de Liège. Une multitude de documents initiaient à sa civilisation antique, à ses moeurs, à son caractère, quand ils s'étaient manifestés dans quelque oeuvre créée. A côté de cette Chine atavique, la Chine nouvelle se révélait par les nombreux produits de son sol, utilisé selon les méthodes européennes. C'était l'indication du premier pas de la civilisation dans ce pays immense qui reste encore le mystérieux Céleste-Empire.


LE VILLAGE CHINOIS

L'appel fait aux directeurs des douanes des villes chinoises, ouvertes au commerce étranger, avait rencontré un tel empressement que le Commissariat de Chine à Liège avait vu s'accumuler sur le plancher des halls une quantité d'objets à exposer qui n'auraient pu trouver place dans la section.

Aussi, l'honorable Commissaire-délégué, M. Van Aalst, saisit-il avec plaisir l'occasion qui lui fut offerte de reprendre à M. G. Rutten, un espace de terrain, de 2.000 mètres carrés, lui concédé au Parc de l'Acclimatation.

L'emplacement convenait parfaitement à sa destination nouvelle. Certains objets de Chine parqués dans les halls, ne s'y mettraient en relief que par leur valeur documentaire, leur valeur de musée si on veut, tandis que là-bas, parmi les arbres et près d'un lac, les objets, outre leur valeur individuelle, constitueraient par leur groupement harmonique un merveilleux décor, susceptible de mettre en relief la beauté particulière
de l'architecture extrême-orientale.

La pagode de 25 mètres de hauteur, érigée sur la colline de l'ancienne Cage aux Ours, attirait les regards. Avec ses multiples toits relevés, le geste puérilement allègre des arêtes portant vers le ciel, leur air un peu tordu, un peu contorsionné, elle était bien un élément représentatif de l'architecture; de Chine, autant qu'une manifestation spontanée d'un sol dont elle révélait l'âme.

La construction de cette pagode et des divers bâtiments du village chinois avait été réalisée par M. Davreux-Collard, de Namur, secondé, pour la partie artistique, par son distingué concitoyen, M. Courtin.

Quant à l'ameublement lui-même, il était rigoureusement authentique. De grandes vitrines contenant des Boudhas, des porcelaines, des ivoires, venaient directement de Chine et étaient elles-mêmes sujets d'exposition. Rien ne pourrait donner une idée du fouillis contorsionné de monstres sculptés aux angles, à même le bois, un bois savoureux d'une belle couleur brune de vieux chêne. Parmi les objets exposés dans ces vitrines, les Boudhas méritaient une attention spéciale, il en était surtout un très grand, en cuivre, qui constituait une réelle oeuvre d'art, ayant une certaine parenté avec certaines toiles de primitifs. Dans l'attitude connue du corps affaissé sur les talons, nus jusqu'au ventre, ces Boudhas baissaient les yeux et semblaient rêver doucement. Un sourire vague de contentement, de béatitude, de songerie, excessivement douce et lointaine, errait sur leurs figures frustes. A les contempler pendant un certain temps, on commençait à les craindre, tant on les sentait loin de nous. En eux, résidait la Chine secrète et non cette Chine qu'on nous montrait, la seule susceptible de se manifester dans une Exposition, au reste. Ces vitrines qui se groupaient autour de la pagode chinoise, faisaient face à un café chinois, édifié sur la pente de la butte. On y servait le thé. Lors de l'inauguration du Village Chinois, nous y entendîmes un orchestre composé de quelques musiciens extrême-orientaux. Ceux-ci pinçaient leurs instruments lassez semblables à nos guitares et lui faisaient rendre un son aigre, un peu cuivré, mystérieusement sauvage. Ce décor musical mettait en vraie valeur les Boudhas énigmatiques des vitrines et donnait une valeur plus péremptoire à leurs sourires de rêveries béates.

L'ascension de la pagode chinoise, ascension que nous avons déjà décrite lors de notre promenade-itinéraire à travers l'Exposition entière, valait à elle seule la visite de ce quartier.

Après l'avoir faite, on redescendait la butte et on passait ensuite entre des échoppes sculptées à jour et peinturlurées selon les usages de là-bas. On y vendait du thé, des sculptures sur grès, des porcelaines; enfin, anachronisme inattendu, un superbe pavillon de même style donnait asile à une exhibition cinématographique. La sortie s'effectuait par des pailows qui s'agrémentaient d'un délicieux cadre de verdure et d'eau.

L'impression était superbe, les fonds de feuillage mettaient en relief la valeur décorative des portiques à trois baies, surmontés d'un toit aux arêtes relevées, le tout se répétait dans l'eau du lac proche.

L'impression étreignante du Village Chinois, la sortie par les pailoxys, le jardin japonais voisinant, donnaient à cette eau calme on ne savait quel charme inattendu d'exotisme, de rêverie figée, ayant une parenté étroite avec l'impassibilité souriante et rêveuse des grands Boudhas de cuivre.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905