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Angleterre


Angleterre à l'exposition de Liège 1905

Il serait d'une fatuité téméraire, d'une présomption cavalière de songer à présenter l'Angleterre à nos lecteurs et de jouer à leur intention notre petit Christophe Colomb. Ce serait du reste fatigant de présentation, car elle a un don d'ubiquité extraordinaire, se trouvant à la fois en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, en Océanie, avec 23 mil- lions de kilomètres carrés de domaine éparpillés sous toutes les latitudes, et des millions d'habitants que protège et défend le pavillon britannique. Toutes les mers sont jalonnées de ses navires, tous les continents sont marqués de sa domination ; son commerce s'enorgueillit d'un bilan d'affaires qui accapare le cinquième du commerce mondial; son industrie puissante et productrice s'essore vers tous les horizons; son crédit est solidement étayé par une fortune publique, libéralement gouvernée par la prévoyance et l'habileté de ses hommes d'Etat qui, en dépit de leurs divergences politiques, de leurs dissentiments de partis, sont avant tout des patriotes qui mettent en commun leur ambition et leur génie pour agrandir le patrimoine intellectuel et social de la nation.

Nous autres Allemands, nous ne craignons que Dieu, disait M. de Bismarck dans une de ces boutades incisives et cinglantes qu'il jetait comme un gant à la face de l'Europe. Nous autres, pourraient dire les Anglais, nous ne craignons ni Dieu ni diable. Ne vont-ils pas toujours droit devant eux, le regard rivé obstinément vers le but, l'effort bandé vers des fins qu'ils convoitent, et marchant sur tout, à travers tout avec l'assurance et le calme des gens qui savent ce qu'ils font, et qu'ils le font bien?

Ils sont venus à notre Exposition et leur stand, sans être de dimensions grandioses, est remarquable et méritant. On en fait le tour frappé par une variété d'impressions greffées de pratique et d'utilité.

Tel détail suggère plus de réflexions, tel coin incite à plus d'observations que tout un compartiment de section voisine.

Voici Cook Thomas et Son, qui a appris à des millions d'Anglais à connaître les quatre coins du monde avec son organisme solide qui étend en tous lieux son réseau de communications et de renseignements, les modèles de ses bateaux qui, chargés d'excursionnistes, sillonnent le Nil, le paysage en relief du Vésuve sur les flancs duquel serpente un funiculaire lui appartenant en bonne et nette propriété.

Voici de « Kelly's Directorees Ltd » les livres d'adresses de la Grande-Bretagne, de ses colonies et des commerçants du monde entier.

Tous deux nous apparaissent un peu comme deux symboles de prise en possession de l'univers par le cycle ininterrompu des voyages d'où l'on rapporte un butin de connaissances, par le développement monstre d'une carte d'indications dressée pour les affaires.

Pays de voyageurs, de colons, d'explorateurs, l'Angleterre devait nous amener en quantité étuis, boîtes et fournitures médicales, antiseptiques, anesthésiques, trousses ingénieusement agencées, tout le bagage sanitaire des expéditions navales et militaires qui ont autant à redouter des fièvres et des pestilences que des armes des indigènes. Il y a des pharmacies de poche ravissantes comme des boîtes à bijoux, à donner envie d'être malade pour avoir prétexte à les utiliser, il y a des trousses de chirurgiens militaires salies, déformées par leur circulation sur les champs de bataille ; et cela serre le cœur malgré soi, dans une évocation rapide de plaintes de blessés, de râles de mourants, de charpies sanglantes et d'uniformes déguenillés.

Mentionnons au passage des machines à composer qui, dès leur première apparition, ont révolutionné l'imprimerie; des machines à additionner d'une simplicité déconcertante; des articles de pêche devant lesquels les chevaliers de la gaule restent béats d'admiration ; des bobines perfectionnées et brevetées, à filer, à tresser, à doubler, des navettes en bois de corne de buis allongées comme des bateaux, sont là, nous disant que l'industrie textile est un des éléments prépondérants de la fortune anglaise; un assortiment de poteries artistiques et monumentales (Elton), de vases en émail flambé et marbré et cristallin, qui retiennent l'attention; des cloisonnés qui, pour n'être pas japonais, n'en sont pas moins d'une fabrication curieuse.

Les Indes nous apportent des cuivres jaunes de Bénarès, des bronzes de Madras et Delhi, qui décèlent le fini et le talent d'artistes obscurs et ignorés; des broderies aguichantes, de la bijouterie amoureusement fouillée, du thé qu'elles produisent en si grande abondance qu'elles entament sérieusement la suprématie des thés chinois et la battent en brèche sur tous les marchés.

Si l'Anglais dépense sans compter son activité physique et intellectuelle, il aime à se restaurer de choses fortes et substantielles, de saveur relevée, pimentée et de boissons toniques, suggestives, Stout, Pale-Ale, Scotch, triumvirat fameux, dont les brasseries inondent le continent et que nous avons adopté avec ferveur au détriment de nos bières locales, sont prêtes à arroser toutes les viandes conservées qui attendent notre bon plaisir dans le mystère de leur prison métallique, tandis que devant nous brillent, scintillent, rutilent, alignés sur le comptoir, barbotant dans leurs sauces, pickels, oignons, cornichons, qui forment la respectable armée de condiments qui raclent le gosier et galvanisent l'estomac.

Les mânes de Gargantua peuvent en tressaillir d'aise. Et ainsi l'exposition de l'Angleterre se présente sous des angles divers, sous des facettes multiples dans une heureuse juxtaposition d'art, de commerce et d'industrie.

Il faut nous féliciter vraiment de ce rapprochement qui scelle d'une nouvelle sympathie des rapports de vieille date, des relations de longue haleine, des liens commerciaux et industriels qui rendent la Belgique et l'Angleterre tributaires l'une de l'autre dans l'incessant chassé-croisé de leurs importations et de leurs exportations respectives et dont l'ampleur se fortifie de jour en jour.

Si la reconnaissance n'est pas un vain mot, nous lui devons de la gratitude pour le bien qu'elle nous a fait en veillant sur notre indépendance à des heures critiques où l'horizon politique s'assombrissait de lourdes nuées. Il lui fallut du courage pour accomplir cette tâche, car les rôles de tutrices ne figurent guère au théâtre dramatique sur lesquels les nations s'arrogent à qui mieux mieux les emplois du capitaine Fracasse pour avoir le droit de se mettre à mal et de chercher à se nuire.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905