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Allemagne


Allemagne à l'exposition de Liège 1905

Une façade massive, imposante de force et de majesté avec ses colonnes qui s'enracinent dans le sol et semblent défier les six mois d'éphémère durée qu'elles ont à vivre, son groupe de belle envolée qui symbolise la puissance du travail, ses médaillons enguirlandés d'or arborant fièrement les noms des grandes villes d'Allemagne, ses lourdes bannières constellées d'écussons et de blasons qui descendent des frises, ses masques de Germanie aux yeux absents qui sont comme le sceau dont l'Empire marque sa propriété.

Bien que cette façade soit masquée par la Collectivité des diamantaires, étranglée par l'étroitesse du passage, elle a vraiment grande allure et noble tenue dans la sobriété de ses lignes, l'harmonie de son décor.

Ses baies s'ouvrent largement aux visiteurs. Le Syndicat des Charbonnages Westphaliens fait le premier les honneurs de la section.

Il en a bien le droit, car c'est un seigneur de haute lignée qui a en vasselage tout un peuple d'industries auquel il octroie le pain nourricier de la terre, celui qu'une armée de mineurs arrache d'un sol, qui prodigue ses trésors et dont la générosité ne craint pas l'épuisement.

Le Syndicat des Charbonnages Westphaliens est le roi de la province rhénane et sa suzeraineté nous fait envie.

Nous nous croyons riches parce que la Belgique extrait 15 millions de tonnes de charbon par an ; lui, il puise dans ses gisements et en ramène 70 millions. Il est toujours un peu humiliant d'avoir comme voisin immédiat un monsieur qui sans grande peine éclipse vos pauvres petits millions.

Un seigneur de cette importance ne pouvait avoir qu'un ajustement digne de lui. Son stand se carre à l'aise dans la section allemande.

Quatre tableaux glorifiant le travail du mineur dominent le stand. Des réductions minutieuses et fignolées comme des pièces d'art initient le profane au chargement avec transport et au déchargement par câbles sans fin. Les wagonnets glissent, dociles et soumis, happés au passage par les pinces qui les mettent dans le droit chemin et les abandonnent à point voulu; des maquettes agencées à ravir font connaître les services que rend l'électricité aux machines des houillères; des modèles présentent des batteries de fours à coke avec pompe aspirante.

Et tout cela est si précis, si fouillé, si vivant, que de ce coin de section se dégage un singulier respect mêlé d'admiration pour tous ces joujoux merveilleux qui dans leur délicatesse et leur ingéniosité nous parlent plus éloquemment de l'industrie que bien des in-folio criblés de chiffres, armés de tableaux, parce qu'ils parlent à l'âme des foules en touchant son imagination.

Le Syndicat Westphalien a centralisé une moisson de documents, de plans, de graphiques, de statistiques où il est parlé du volume d'air qu'il lance par dixième de seconde dans les galeries, du charbon qu'il remonte à la surface, de l'eau qu'il extrait, de la construction de ses remblais par la découverte des matériaux pulvérisés (Pulversatz).
Et pour prouver que les veines de Westphalie sont de respectable épaisseur, à côté des reproductions de taille figurent des blocs de charbon qui inspirent la déférence. Dans le fond du stand se joue une tragédie qui, heureusement, ne compte pas de victimes, les acteurs n'étant que des mannequins, la scène, du cartonnage, et les gaz délétères, fiction. Dans une grande galerie, un simulacre d'éboulement.

Des houilleurs, munis d'un appareil respiratoire perfectionné, un masque que deux caoutchoucs relient à une boîte renfermant de l'oxygène, collaborent sans péril au sauvetage. Dans cette taille, la Société Mannrôhrenwerke expose des échantillons d'étançons en métal que des leviers peuvent grandir ou raccourcir sans que l'ouvrier ait à redouter l'éboulement.

Et nous ne pouvons que décerner de vifs éloges à ce compartiment si intelligemment compris et si bien ordonnancé. C'est de l'utile, certes, encore de l'utile, du sérieux et toujours du sérieux, mais de l'utile et du sérieux qui ont su se dépouiller de ce qu'ils peuvent avoir de rébarbatif et de scientifique pour instruire et enseigner par une forme légère et compréhensible.

La Section allemande n'est pas l'œuvre du Gouvernement dont l'effort considérable s'était concentré sur Paris, Dusseldorf et Saint-Louis, mais le résultat fécond de l'initiative d'une poignée d'industriels vigoureusement secondés par un Comité liégeois qui fut à la tâche, à la peine dans un élan de vaillance et de volonté.

Un pavillon plaisant est celui de la Société de la Carbonit qui a des appareils très cotés pour l'étude des explosifs et leur façon de se comporter dans leur brève existence.

On note la température dégagée, on étudie la durée des flammes, on calcule la pression et la vitesse, on apprécie la force de l'explosion et ainsi ces méchants engins ont des dossiers bien garnis.

Une poudre brune repose dans une caisse, c'est de la carbonite. Cela ne vous dit rien; dans le monde des explosifs elle détient le record de la violence et du désastre, elle est, jusqu'à présent, le nec plus ultra d'une série qui cependant ne manque pas de représentants meurtriers. Signalons aussi les installations si intéressantes pour les sondages à grandes profondeurs de « La Deutsche Tiefbohrgesellschaft Nordhausen » et de « l'Internationale Bohrgesellschaft », d'Erkelenz.

C'est un alignement ininterrompu de choses intéressantes : la Westdeustche Steinzeug Chamotte und Deniesweche dresse des cuves et des tuyaux en grès brun de respectable dimension, des produits réfractaires voisinent avec des blocs de ciment écrasés sous une pression énorme, des coffres-forts témoignent qu'ils ont subi sans succomber les assauts de l'incendie; une fabrique d'appareils téléphoniques et télégraphiques nous assure qu'elle couvre l'Allemagne de ses réseaux, qu'elle est en train de doter Hambourg des derniers perfectionnements du genre en même temps qu'elle soumet à l'appréciation des phonographes nouveau modèle. Des instruments aratoires bien compris font opposition avec des grues, des petits ponts-roulants et des meules d'émeri, un monument s'étage en briquettes de lignite.
Il fut un temps où la grisette de Paul de Kock haussait son ambition jusqu'à la possession d'une armoire en acajou. Cela dura jusqu'au jour où la machine à coudre la détrôna. Ainsi vont les moeurs.

Des maisons allemandes en ont ici à profusion : des silencieuses, des bruyantes, des couseuses, des brodeuses, des modestes, des princesses, tout un système de savantes combinaisons d'aiguilles qui cheminent honnêtement suivant le vieil usage ou qui dessinent des courbes variées, multiformes, capricieuses. Les Gretchen sont femmes heureuses, elles ont pu délaisser la quenouille familiale pour se livrer à plaisir, grâce à ces machines si complaisantes, à ces ouvrages féminins que la mode tient en si grande faveur aujourd'hui.

Un joli travail mécanique qu'accomplissent les machines expertes de M. Jagenberg, Elles taillent le papier et le carton et, en petites fées serviables et bonnes, découpent des étiquettes de bouteilles, créent des boîtes, manipulent des tubes de carton, et en font sortir une succession de jolies choses.

L'art industriel n'est certes pas à dédaigner et l'étain, depuis le bibelot jusqu'à la pièce, est aux mains d'ouvriers habiles et d'artisans distingués qui le soignent avec joie. Crefeld a cette spécialité et la technique des fabricants réussit des trouvailles de formes remarquables.

La céramique d'art a des porcelaines de Copenhague et des biscuits de Sèvres qui, pour n'être ni de Danemark ni de France, ont du cachet et de l'expression, du fini et de la délicatesse. La verrerie est au rang d'honneur avec l'exposition de la Société des Verreries rhénanes, dont les cristaux scintillent, les verres flamboyent, ruissellent de clartés — le grand art du verrier qui enferme de la lumière dans la coulée transparente qu'il tourne, manie, assouplit avec élégance et beauté.

Sont venus de Thuringe coffrets, cadres, boîtes en amadou ayant déserté le briquet devenu inutile, encombrant et le jaune des ornements en cuivre s'apparente très bien avec le fauve du produit.

L'industrie du livre a délégué des plieuses, des presses, des machines à cartonner, à brocher, à composer; les fabriques de pianos sont présentées avec des spécimens de valeur, la première nous rappelant que le livre plus que l'épée a fait l'Allemagne moderne, les secondes que la musique est en grand honneur dans ce pays qui s'honore légitimement de musiciens géniaux.

Et quand on a fait le tour, musé le long des stands, on ressent quelque contrariété. On avait rêvé d'une section plus vaste, plus étendue et on la trouve exiguë et rétrécie. C'est une impression première qui s'évanouit vite quand on sait que l'Allemagne s'est divisée, éparpillée, qu'aux halls des machines elle triomphe, elle rayonne dans un emplacement de 5.000 mètres carrés, où elle gagne des batailles pacifiques dans le champ industriel. C'est là que les usiniers livrent ces combats pour lesquels ils se dépensent aux quatre coins du monde, superbes d'audace et d'initiative, enragés de volonté pratique, fouettés par l'ardeur de la concurrence et cherchant partout à prendre nettement les devants.

C'est l'Allemagne d'aujourd'hui qui forge de toute pièce l'Allemagne de demain, enflammée par ces harangues impériales qui sonnent comme des fanfares toutes frémissantes d'énergie, toutes palpitantes de patriotisme et qui semblent faire reculer les frontières de l'empire jusqu'aux confins de l'univers.

Si elle a vécu longtemps, très longtemps repliée sur elle-même, recueillie dans le silence et l'étude, penchée sur le travail lent et austère de sa constitution et de son organisation, c'est qu'elle préparait les voies de ses prochains triomphes, c'est qu'elle ensemençait patiemment et labourait profondément le terrain sur lequel devaient s'épanouir les moissons futures.

Elle n'a que 35 ans de date l'Allemagne contemporaine et sur les registres de l'état-civil où l'histoire inscrit les naissances des nations, elle est presque la dernière venue dans cette Europe qui a vu crouler tant de dynasties et s'effondrer tant de trônes, mais au livre d'or où le progrès parafe son bilan, elle a plus d'un siècle par la rapidité foudroyante de son expansion, par la rigoureuse logique et l'admirable ténacité de ses buts, par la grandeur et la beauté de son émancipation.

Dès qu'elle sortit de sa veillée d'armes, elle secoua d'un coup tout ce qui pouvait entraver sa marche, paralyser son essor. Elle brisa le mur d'enceinte derrière lequel se pelotonnaient les vieilles nations, et s'installa résolument au cœur d'elles avec l'audace de ceux qui ne connaissent que le succès, avec l'assurance de ceux que la destinée a marqués pour un avenir brillant. L'élite de ses savants l'avait éduquée, la légion de ses ingénieurs l'avait façonnée, la pléiade de ses diplomates et de ses militaires l'avait élevée et mûrie. L'œuvre sortit de l'ombre et monte par bonds prodigieux vers le zénith éblouissant.

Sa vie industrielle, intellectuelle, commerciale et sociale déborde d'activité et de passion.

L'Allemagne n'est plus en Allemagne, elle est partout dans l'univers, s'implantant là où il y a une mer à franchir, un domaine à exploiter, une terre à conquérir, plantant orgueilleusement son étendard armé de l'aigle impérial.

C'est cette Allemagne-là que le buste en marbre blanc de Guillaume II, placé au centre de la section, semble encourager, et qu'illustrent à la fois la magnificence de son industrie, l'internationalisme de son commerce et l'éclat de ses philosophes et de ses penseurs.

©Livre d'Or de l'Exposition Universelle de Liège 1905